CHAPITRE VI
Au commencement de 1872.
L'intérimaire de M. de Manteuiïel. — Crimes contre des soldats allemands. — Violente dépêche- de M. de Bismarck; son irritation à l'égard du général. — La position de M. de ManteufTel ébranlée; conseils empressés que néanmoins il nous donne. — Nécessité d'un temps d'arrêt.
L'évacuation des six départements libérés par la convention Pouyer-Quertier, faisait de la ville de Nancy le centre de l'occupation. Le quartier général y fut transporté un peu d'avance par le général de Stocsh ; le commandant supérieur était encore à Gastein et M. de Saint- Vallier sur le point seulement de rentrer à la légation.
Le second du général de Manteufîel ne tarda pas à montrer combien le mandat de nous tenir soumis serait resté inspiré de rudesse, confié à un autre commandement que celui dont les errements avaient été jusqu'à présent suivis. Il suffit d'une divergence entre l'intérimaire et l'intendant Blondeau, dans le décompte des frais d'entretien de l'armée, pour produire soudain un nuage dont l'ombre manqua de devenir fatale. Non seulement les rapports entre les deux officiers ne purent se reprendre, mais, bien
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plus, le général de Stosch ne sut pas empêcher un des colonels de la garnison de Nancy, sous ïe prétexte que des couvertures devant compléter la literie d'hiver de son casernement manquaient, de faire envahir par une compagnie Thabitation du maire de la ville , expulser de leurs appartements celui-ci, sa femme, et installer ses hommes à leur place jusqu'à ce que la fourniture fût effectuée. M. de Saint- Vallier arrivait. Accouru pour mettre fin à ce procédé des jours de rinvasion, il avait trouvé M. de Stosch impérieux comme les généraux de cette époque; il n'était pas parvenu sans peine à obtenir la fin de cette mesure sauvage et à en recevoir les excuses.
M. de Manteuffel, en venant s'installer la dernière semaine d'octobre, arrivait encore sous l'empire de l'accueil de Versailles. Le jour même de sa rentrée un télégramme du Président de la République saluait son retour avec une prévenance qui venait le pénétrer davantage. Il rapportait au reste de Gastein plus de propensions en notre faveur si c'était possible, ou, pour exactement parler, des propensions de nature à produire de plus essentiels effets qu'il n'en avait pu procurer jusqu'à ce moment. On a à cet égard une indication certaine, dans une lettre particulière où M. de Saint- Vallier disait au président de la Repu blique, le 28 : ce Votre affectueux télégramme de ce « matin a vivement ému M. de Manteuffel qui m'a « demandé de le garder comme un précieux souvenir,. (( et m'a chargé de vous dire une fois de plus les sen- « timents d'attachement respectueux et de profond « dévouement qu'il vous a voués et que viennent «c encore accroître les témoignages de bienveillance «c que vous lui donnez et dont il se sent hautement
« flatté et honoré. Il m'a prié de vous écrire pour vous ce dire qu il n'avait pas oublié un mot de tout ce que (( vous aviez bien voulu lui dire dans l'entretien pro- « longé que vous avez eu avec lui le matin, dans le « jardin de votre hôtel, lors de son dernier séjour à « Versailles. Vos paroles, qu'il a immédiatement « écrites, ont été fidèlement reproduites par lui dans ce une lettre qu'il a adressée de Gastein à l'Empereur ce Guillaume, et il a reçu de son souverain une réponse « qui lui prouve que votre langage, vos intentions, ce votre politique ont vivement frappé S. M. et ont ce contribué pour une part importante aux bonnes ce dispositions qu'a rencontrées M. Pouyer-Quertier. ce II croit même que l'effet en a été assez grand pour ce donner lieu d'espérer un accueil favorable, quand « il sera possible d'entamer une nouvelle négociation ce au sujet de l'évacuation totale du territoire en a échange de certaines garanties qu'il ne lui semble ce pas impossible de trouver; il pense que cette derce nière négociation pourra être entamée, avec des ce chances de succès assuré, après l'acquittement des ce charges pécuniaires que nous avons consenties par CL le dernier traité, c'est-à-dire après le payement des ce 650 millions; ce serait donc, suivant lui, au prince temps que nous pourrions aborder ces nouveaux ce pourparlers... » M. Thiers, quand il avait insisté pour recevoir le général à la Présidence, pensait donc déjà à agir utilement sur lui, en l'occupant des combinaisons au moyen desquelles il calculait d'affranchir au plus tôt le territoire tout entier de la présence de l'ennemi. Mais bien des choses devaient arriver et des faits se produire, avant le moment qu'entrevoyaient complaisam ment le plénipotentiaire et le général.
Au chef-lieu de Tancienne Lorraine, depuis plus d'un an bien maltraité, commençait donc, dans des conditions relativement aggravées pour nous, une sorte de seconde période de la mission Saint- Vallier. L'objet en resterait bien le même, mais non les circonstances. Les complications allaient abonder. Le général avait rarement résisté aux réclamations et aux instances du représentant de Versailles. Redresser des mesures, arrêter des répressions, contenir des exigences, punir des actes violents de la part de ses soldats, il avait mis presque chaque jour le plus visible esprit de justice et souvent de sympathie à le faire. On aurait peine à trouver un cas où une décision même délicate pour son commandement étant recherchée, il n'avait pas été satisfait de la prononcer tout de suite, ou de l'obtenir des chefs de corps placés sous ses ordres. Fût-ce au risque de leur résistance ou d'oppositions dont il n'était pas sans prévoir que l'écho parviendrait jusqu'à Berlin, il les sollicitait d'eux. Aussi ses facilités et sa mansuétude paraissaient-elles trop grandes. Au milieu de la multitude d'incidents qu'il avait réglés ainsi à notre gré, il venait d'en arriver de graves. A Poligny dans le Jura et à Ghelles dans Seine-et-Marne au mois d'août, à Montreuilsous-Bois près de Paris, des agressions, même des meurtres avaient eu lieu contre des soldats allemands pendant son absence, non sans beaucoup de retentissement en Allemagne . Les dispositions rudes du chancelier envers nous s'en étaient encore fortifiées, et ses préventions contre le commandant en chef consolidées parallèlement. Juste alors, la dissidence survenue entre l'intendant Blondeau et le général de Stosch faillit fournir l'occasion d'en amener l'éclat.
Dans le décompte des frais d'entretien de l'armée allemande on appliquait les accorda intervenus dès le début. A cet égard se représentait un détail de la difficulté antérieurement pendante entre Versailles et Berlin quant au fait d'où résultait l'acquit, soit le versement, soit le comptage. C'était toute l'affaire. Le général de Stosch persistait à n'admettre que le comptage comme emportant quittance. Les deux officiers s'étaient bientôt butés l'un contre l'autre au point de ne pouvoir plus s'aboucher. Mais au lieu d'attendre que M. de Manteuffel, en reprenant le commandement, fut à même de faire trancher le différend, l'intérimaire l'avait tout simplement déféré au prince de Bismarck en personne. Il jetait ainsi le général, pour toutes les choses que ses pouvoirs lui attribuaient formellement, sous la juridiction du chancelier et de ses agents, conséquemment sous celle du comte d'Arnim, qui n'avait pas tardé à y prétendre. L'amoindrissement du général en chef eût été trop visible pour qu'une retraite volontaire n'en fût pas devenue l'effet prochain, et nous aurions assurément perdu lavance que nous valaient les précédents par lui consacrés.
Le comte de Saint- Vallier partagea immédiatement l'inquiétude rapportée à cet égard par M. de Manteuffel. C'est en en faisant part au Président de la République, qu'il lui écrivait ce qu'on a lu il y a un moment. 11 disait avec vérité que, dans cette question, M. de Bismarck n'abandonnerait pas le terrain du comptage et que nous nous irriterions contre lui sans rien gagner; qu'à tant faire en conséquence que de céder, mieux valait céder au commandant de l'occupation, de qui nous aurions certainement des com-
pensations prochaînes; qu'il y avait donc intérêt à déclarer tout de suite notre volonté de traiter comme auparavant, directement avec ce dernier, ces affaires d'ordre essentiellement intérieur. Le général, au reste, s'était montré pressant auprès du plénipotentiaire; il y mettait les instances que son bon vouloir si souvent prouvé lui donnaient droit à faire valoir, et M. de Saint-Vallier estimait qu'à notre tour il nous était légitime d'être insistants à Berlin. Le devoir lui échéait, croyait-il, de chercher à soustraire au contrôle du prince de Bismarck les faits de l'occupation. Développant ce qu'il avait entendu, s'y associant sans hésiter, il concluait par ceci : « Il vous conjure d'examiner « la question, de bien voir que nous n'avons rien à a gagner mais beaucoup à perdre à ce qu'elle soit a enlevée de ses mains et traitée à Berlin. Il espère « que cet examen vous conduira à déclarer que M. de ce Manteùffel étant revenu à son poste vous voulez (( continuer à traiter avec lui les affaires dont les élé- « ments et la marche ont été convenus entre vous ce et lui, et que vous acceptez la date du payement a reconnu^ puisque les précédents ont toujours été (( dans ce sens. »
Ces précédents, on n'avait pas encore eu, à Versailles, le temps de les fixer, suivant le conseil du général, par un accord avec les receveurs allemands pour déterminer une date d'acquittement. Mais ce ne fut pas le motif déterminant du Président de la République. A la lecture du pli, l'affaire d'argent disparut pour lui devant les autres conséquences. Le comte voulait insister de nouveau; il avait commencé a récrire quand le télégraphe lui apporta cette réponse, le surlendemain de sa première lettre : ce Versailles, 9 h. 50
<( du matin. Je viens de recevoir et de lire votre « dépêche du 28, et je vais soumettre au Conseil la « question difficile que vous m'avez présentée Je dis <( difficile parce que lorsque nous avons versé nous <( sommes acquittés, et c'est au créancier à compter a et non à nous. Il dépendrait de celui-ci en allon- « géant l^opération du comptage, de faire courir a contre nous des intérêts qui ne seraient pas dus. « Dites du reste au général que j'ai un tel désir de le « satisfaire et de lui donner des moyens d'influence, ce que je ferai mon possible pour amener une solution « dans son sens, persuadé que la bonne intelligence
a gagnera à ce qui sera perdu en argent à ce sujet
a Mes affectueux compliments à vous et au général. (( A. Thiers. y> La solution fut effectivement celle que M. de Manteuffel souhaitait et qui, de soi, nous tirait de l'ingérence de Berlin. De la part de M. Thiers, c'était la suite naturelle de ses entretiens du mois précédent dans le jardin de la Présidence. Mais « la bonne intelligence » devenait par là un peu plus dangereuse qu'auparavant. Les chances s'augmentaient de la voir indisposer davantage le chancelier contre le quartier général à cause de ses actes, ou de les lui faire soupçonner un peu plus, et cela suffisait. L'irritation de M. de Bismarck, le désir aussi qu'il ressentait d'ébranler tout à fait la confiance du souverain en l'aptitude du général de Manteuffel à remplir les obligations commandées en France par l'intérêt de l'Allemagne, furent soudain portés au comble. Le gouvernement de Versailles, à raison du sentiment d'honneur national le plus légitime, avait demandé au commandant de l'occupation de remettre à la justice criminelle française les meurtriers de Ghelles et de
Montreuil, et celui-ci y avait accédé. C'était un peu en raison d'un échange de procédés devenu habituel dans les malheureuses affaires qui, à cause de l'état de siège résultant de l'occupation, mettaient des nationaux à nous sous la vindicte publique pour des actes intéressant les Allemands. On avait souvent été en controverse à cet égard. Nos parquets avaient vu là matière à discuter, plus d'une fois même pensé devoir y prendre occasion de faire acte de patriotisme en contestant, sans se soucier d'ailleurs si, à Nancy, il n'en résultait pas des négociations plus laborieuses. Quelques semaines après ce moment, M. ïhiers eut sujet de préciser son opinion à cet égard, a Je suis d'avis », écrivait-il le 29 janvier suivant, au début d'une lettre qui viendra bientôt à sa place, « je suis « d'avis de ne pas entreprendre de contestations de a principe avec les Allemands sur leur manière d'en- « tendre l'état de siège. Quant aux poursuites, il est « évident que c'est nous seuls qui pouvons les faire « utilement, des étrangers ne pouvant comme nous « pénétrer dans les recoins du pays pour y découvrir « et y saisir des coupables. Après les avoir saisis, la « logique conduirait à conclure que ceux qui ont fait « l'instruction seraient plus aptes à juger les affaires « qu'ils auraient instruites, mais à cela les Allemands « objectent qu'ils ont le droit d'exercer la justice là «c où ils résident, qu'on l'a toujours entendu ainsi, et c( que nous, notamment, nous avons voulu à Rome <( exercer seuls la justice, et qu'en effet nous l'avons a exercée exclusivement. Dans ce conflit où tout le « monde a raison, il est plus sage de ne pas s'engager, « et il vaut mieux, sans faire de théorie, décider « chaque cas pour lui-même et selon les circon-
« stances particulières qui Font accompagné.... Ainsi « ferons-nous à l'avenir selon les cas et les occur- (( rences, en tâchant toujours d'épargner les Français « le plus possible sans compromettre la France, qui « doit passer avant eux. d A tout prendre, c'est sur ces données que de part et d'autre on s'était réglé. En consentant à ce qui venait de lui être demandé, le général de Manteuffel avait simplement ajouté un nouvel acte à des actes respectifs précédents.
Or juste en ce moment le jury de Seine-et-Marne acquittait le meurtrier de Ghelles. Deux nouveaux attentats atteignaient les Allemands, l'un à Ay, l'autre à Épernay, et M. de Saint -Vallier obtenait du général, au bout de trois jours, la levée de la punition imposée en représailles à cette dernière ville. Quelles raisons, plus accessibles à l'opinion allemande, d'attribuer le retour de tels événements à une faiblesse compromettante pour l'intimidation qu'il fallait faire régner dans le pays vaincu? Pour comble, le jury de la Seine rendait un verdict semblable quant au crime de Montreuil. Le retentissement fut rapide de l'autre côté du Rhin. Il avait été considérable même autour du quartier général, un orage était donc inévitable. Les bruits les plus inquiétants sur la situation de M. de Manteuffel arrivèrent de Berlin, a Les choses, à cet ft égard, écrivait confidentiellement M. de Saint-Val- (( lier le 12 décembre, en sont venues au point que (( le chef d'état-major, M. le colonel Von der Burg, « m'a fait voir hier une lettre particulière qu'il a reçue ce d'un haut fonctionnaire du ministère de la guerre (( prussien, lui disant que le chancelier guette attentive vement la première circonstance où M. de Manc( teuffel nous ferait une concession contraire aux
« intentions faciles à deviner de son gouvernement, « pour arracher le consentement de l'Empereur Guil- « laume au remplacement immédiat du général en a chef par Tun des chefs de corps de l'armée prus- « sienne les plus notoirement hostiles à la France. « Jusqu'ici l'Empereur a résisté aux efforts tentés « contre le général; mais dans ces derniers temps le « chancelier semble avoir réussi à ébranler la con- « fiance du souverain, non dans la fidélité, mais dans « la fermeté de M. de Manteuffel. » Le général ne changeait pour cela ni de manière ni, faut-il dire, de sentiments à notre égard, a Touché de nouveau proa fondement », comme on le lui voit écrire alors à M. Thiers, du billet que le Président lui avait adressé à propos de l'affaire du Soir, il lui répondait le 4 décembre : ce La situation n'est pas facile. S'il n'y « avait pas de presse, tout irait, mais celle-là, et je « parle de la presse française et allemande, fait ce monter les têtes et donne à chaque événement une « teinture de nationalité. Il ne reste qu'à ne traiter ce toutes les questions que comme si elles se passaient ce en Chine ou en Perse ; c'est le seul moyen de garder ce l'objectivité dans son jugement. C'est ce que je ferai ce autant que durera cette triste occupation. Je vous ce en renouvelle l'assurance, monsieur le Président! ce Votre Excellence sait que je tiens à l'opinion de
ce M. A. Thiers Que Votre Excellence daigne
a agréer l'assurance de ma plus haute considération ce et de mon plus profond respect. »
En ce moment même, toutefois, M. de Bismarck allait adresser au comte d'Arnim, pour être communiquée à Versailles, la dépèche ministérielle qui porte la date du 7 décembre parce qu'elle fut rendue
publique ce jour-là par la presse allemande, mais qui était écrite déjà le 29 du mois précédent, et dont les termes véhéments et les menaces étonnèrent toute l'Europe. Gomme les autorités françaises, le général avait le regret que les verdicts dé Seine et-Marne et de la Seine vinssent forcément aigrir les rapports qu'il voulait, lui, rendre tolérables; mais comme elles, il ne voyait dans ces verdicts qu'un incident. Le 11, ayant fait annoncer tout de suite par son aide de camp au comte de Saint- Vallier que l'auteur du meurtre de Poligny venait de se pendre dans sa prison quand il allait passer devant le conseil de guerre, il lui envoyait l'instant d'après ce ce crayon », caractéristique du pittoresque que sa spontanéité donnait souvent à ses billets : « Il ne me reste ce soir que de faire une con- « fession à Votre Excellence; eh bien, c'est la première a fois de ma vie que la nouvelle d'un suicide m'a (( donné" un sentiment de contentement et je pourrais « presque dire de joie. Il m'aurait été impossible de a sauver cet homme-là, et une exécution dans ce (( moment aurait nourri l'agitation. » Toutefois, la publicité donnée en Allemagne à la circulaire du 7 décembre, son envoi à tous les représentants de l'Empire en Europe, mirent sous les yeux de tout le monde des imputations formulées contre les sentiments de la France, contre les juges français, contre « l'im- « puissance du gouvernement à contenir nos haines d. Le chancelier avait fait commenter cette prose par un article de la Correspondance provinciale, réputée son organe de préférence, et l'article y ajoutait une sorte d'intention de la rendre encore plus à craindre que n'y prêtaient ses termes. Elle fut annulée pour ainsi dire comme instrument diplomatique par son empor-
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tement, dès que notre ministre des Affaires étrangères eut fourni le comte de Gabriac d'une protestation dont ce dernier sut faire sentir à Berlin la dignité et la justesse. Elle a pu sembler écrite surtout en vue de faire voter par le Reichstag, pour trois années consécutives d'un seul coup, des crédits militaires dont le gouvernement de l'Empereur Guillaume voulait être muni. Cependant, un autre effet n'en devait-il pas provenir? N'avait-elle pas visé, sans le dire, à répandre en Allemagne l'opinion d'une insuffisante fermeté dans le commandement de l'occupation ; à faire penser dès lors partout à la fois que les intérêts de l'armée, peut-être le fruit des victoires se trouvaient compromis; à porter ainsi jusqu'autour du souverain, avec l'autorité d'un mouvement des esprits, une sorte d'appréhension nationale?
Il n'y a pas d'indices de l'impression qui fut ressentie au quartier général, si ce n'est dans des informations, adressées confidentiellement par le comte de Saint- Vallier à M. Thiers, deux jours après que les feuilles de Berlin eurent fait connaître à Nancy ce document, ce Le général est confondu de la perfidie de ce cette pièce mensongère et calomnieuse », écrit le comte le 24 décembre. Mais ces qualificatifs sont probablement de lui. Plus authentiques semblent les appréciations qu'il relate du général homme politique, ami du roi de Prusse et qui n'en était pas à participer pour la première fois aux destinées de son pays ou à en occuper sa pensée, ce 11 se demande « avec effroi, continuait le comte, où tend M. de ce Bismarck, quel but mystérieux il poursuit, s'il ce veut réveiller les haines, recommencer la guerre, ce nous écraser entièrement et nous démembrer, s'il
<L veut renverser notre gouvernement; il est inquiet « pour nous, inquiet pour lui, inquiet pour son pays (( et pour son souverain... Le sentiment public de « l'Europe entière se soulèvera contre nous, dit-il, « comme autrefois contre Napoléon I", et je tremble « que nous ne finissions par payer chèrement ces « violences hautaines, inspirées par l'enivrement de ce la victoire.- » Il faut porter ici ce témoignage, que le général de Manteufîel se montra surtout ému pour la France. Incontinent il s'employa à formuler avec M. de Saint-Vallier les réfutations de fait qu'auraient victorieusement comportées l'incroyable réquisitoire du chancelier impérial. On eût dit qu'il n'en pouvait trouver assez. Notre plénipotentiaire, après les avoir détaillées au long, peut encore écrire, en insistant sur l'absolu secret de ses informations : « Quant « à moi, m'a dit avec force le général, affirmez à a M. Thiers que je reste le même et que rien ne « changera ma sympathie pour lui, ma confiance (( dans ses efforts patriotiques; je chercherai d'autant (( plus à vous rendre des services et à atténuer les a difficultés de votre position, que mon gouvernece ment a été plus dur et plus injuste envers vous; « croyez-moi, ne vous découragez pas; cette crise ne « durera pas; la lumière se fera; j'y travaille de « toutes mes forces; j'ai écrit au roi une lettre où je « cherche à lui faire entendre la vérité; je ne sais si « j'y parviendrai immédiatement, il y a bien des a choses que je ne puis pas dire dans une lettre, c( étant donnée ma situation à l'égard du chancelier, a situation qui m'oblige à me garder soigneusement ce de lui fournir aucun prétexte dont il userait pour ce réclamer mon remplacement. Mais dans trois se-
« maines je serai à Berlin; le 18 janvier a lieu la ce cérémonie solennelle de ma réception par le roi a comme Grand croix de TAigle noir; j'aurai Tocca- « sion de bien voir mon souverain, de causer longuece ment avec lui, de lui ouvrir les yeux sur beaucoup a de points; je compte beaucoup sur ce moment-là et « je pense pouvoir vous rapporter de bonnes nou- (L velles; Tune d'elles sera sinon une amnistie, ce que ce je n'ose espérer, du moins quelques grâces partielles « auxquelles vous tenez particulièrement. Dans tous « les cas, vous pouvez être assuré que je n'épargnerai a aucun effort pour y parvenir ».
Nous nous trouvions donc, au début de l'année 1872, menacés de nouveau des rudesses allemandes, après avoir vu régner des dispositions presque opposées et avoir pu penser que celles-ci se marqueraient de plus en plus. Entre les deux procédés d'occupation dont le gouvernement de Versailles s'était tant appliqué à encourager le moins intolérable, un antagonisme qui nous laissait augurer l'issue la plus à craindre paraissait déclaré. La jalousie et l'absolutisme intimes du prince de Bismarck se greffaitot sur la préoccupation d'encaisser certainement l'indemnité de guerre. Préoccupation profonde, cette dernière; elle était de chaque moment, obsédante. Le souverain et l'Allemagne y voyaient la nécessaire, l'indispensable sanction de leur œuvre. Ils étaient hantés de la pensée que la France recourrait à la guerre plutôt que de payer les trois derniers milliards, que pour cela elle se donnerait à d'autres mains que celles de M. Thiers ou que ce serait l'appât par lequel l'attirerait l'un ou l'autre des partis qui la convoitaient. C'est pourquoi venait d'être faite, dans la convention Pouyer-Quer-
tier, une condition essentielle du payement par avance des intérêts d'un an de ces trois milliards. C'est pourquoi le général de Manteuffel avait souvent indiqué, comme étant le secret des allégements dont nous avions besoin, les versements dont nous saurions ou nous pourrions être prodigues. Il prenait occasion des circonstances de ce moment pour le répéter de nouveau afin d'y mieux faire croire encore. A ce pli déjà très étendu du 28 décembre, M. de Saint- Vallier, qui ne pensait jamais en trop dire pour informer en particulier M. Thiers des notions qui lui survenaient ou de nouvelles impressions reçues, ajoutait ce postscriptum, manifestation de plus du bon vouloir du général : « Je dois encore consigner ici une observa- (( tion de M. de Manteuffel. Les difficultés actuelles « n'ébranlent pas sa conviction qu'il nous sera facile a de traiter au mois de mai prochain de la libération « complète de notre sol, le gouvernement désirant ce vivement, au fond, le prix de l'évacuation; mais il ce faut pour cela que nous inspirions confiance et ce sécurité par l'exactitude et la régularité des versece ments auxquels nous nous sommes engagés par le (( traité qu'a conclu à Berlin M. Pouyer-Quertier. Je c( supplie M. Thiers, me dit-il, de ne pas oublier que c( nous sommes avant tout minutieux et formalistes; ce cette disposition de notre caractère, jointe au mauce vais vouloir de M. de Bismarck et de son entour, ce rendrait bien grave tout relard, si minime qu'il fût, ce dans l'accomplissement des payements; il faut y ce veiller avec un soin extrême, faire en sorte que (( M. Pouyer-Quertier paye un jour ou deux avant ce l'échéance plutôt qu'une heure après, et ne pas ce oublier que la plupart des embarras de l'été passé
« sont venus de ce que les versements n'ont pas tou- « jours été effectués à la date promise et annoncée « par vous ».
Quoi qu'il en soit, la libération du territoire avait fait ce grand premier pas, le plus difficile à cause de l'air ambiant, de réduire l'occupation à six de nos départements de l'Est et la présence de l'ennemi aux 50,000 hommes stipulés par l'Allemagne dans le traité de paix. Le comte de Saint- Vallier s'en autorisait pour conseiller de s'en tenir désormais un temps à ces satisfactions acquises, ce M. de Bismarck, venait-il de man- <( der une seconde fois, M. de Bismarck guette soi- « gneusement un moyen de perdre M. de Manteuflfel « et ne cherche qu'un prétexte pour obtenir son rem- «' placement du roi qui, tout en l'aimant beaucoup, a ne le défendrait pas contre le chancelier ». Notre plénipotentiaire demandait donc que l'on ménageât la situation, devenue si délicate, du seul intermédiaire dont l'action nous fût favorable. Sur ce point ce n'était pas le Président de la République que le plénipotentiaire avait à convaincre, mais les administrations qui, comme le ministère de l'Intérieur, étaient restées étrangères à tout, parfois même avaient gêné de leur inopportunité ou d'une certaine affectation de hauteur les démarches à suivre auprès de l'occupant. Juste à cette heure, où la mesure et la prudence devaient être surtout apportées dans les demandes, ce ministère, entre autres, le chargeait d'en entamer qui se rapportaient à des questions d'octroi par lesquelles l'intendance allemande aurait été inévitablement soulevée. Ces démarches auraient exigé l'intervention de Berlin; on ouvrirait donc là, répondait-il, (( une lutte d'autant moins à sa place que non
seulement elle nous conduirait à un échec trop certain, mais qu'elle entraînerait peut-être la disgrâce du général en chef, auquel on ne pardonnerait pas de nous avoir donné des espérances contraires aux vues du cabinet ». Le comte engageait Versailles à se contenter momentanément des résultats obtenus, et c'était avec toute raison. Outre qu'il était assuré des efforts du quartier général pour satisfaire à ses observations ou à ses désirs quand il ne fallait pas les soumettre à Berlin, la plupart des affaires sujettes à conflits ou embarrassantes étaient réglées : la répartition et le logement des troupes, la discipline de leur attitude, les rapports des populations avec elles, le retrait ou l'atténuation des pénalités militaires qui avaient été infligées, les relations des autorités françaises avec le corps occupant. De plus, un grand nombre de Français étaient emprisonnés pour des faits de la guerre dans les forteresses d'Allemagne, sous la garde des soldats allemands dans les prisons des départements occupés. Obtenir la grâce des uns, des adoucissements, voire la liberté pour les autres, avait été l'objet d'une sollicitude constante chez le plénipotentiaire. Déjà il devait au général une intervention fréquente pour améliorer le sort des premiers, qu'une rigueur voulue chez M. de Bismarck se refusait à laisser gracier, relativement aux seconds des décisions heureuses; il en recherchait de nouvelles et M. de Manteuffel, mandait-il, se pliait à ses sollicitations avec a une bonne volonté dont il (( convient de lui savoir gré, au milieu des embarras « dont il est assailli ». Il y avait autre chose. Tout un ordre d'importants détails se résolvait. Beaucoup de villes, même de villages étaient créanciers de l'armée allemande pour des fournitures sur réquisitions pos-
térieures à la date du 11 mars, où les conventions de Ferrières les déclaraient dettes de TAllemagne : il fallait en obtenir le payement. Antérieurement à cette date, des municipalités avaient consenti des avances à l'ennemi en vertu de contrats ou de marchés en forme, et leur règlement était en souffrance; M. de Saint- Vallier arrivait à surmonter enfin en cela les lenteurs de la bureaucratie allemande, même à toucher des parties notables de ce qui était dû, et Taide du quartier général lui était précieux sans exposer M. de Manteuffel à l'emportement du chancelier. De ce point d'arrivée on pouvait donc, jusqu'à l'heure où nous serions à même de chercher mieux, regarder venir d'autres circonstances et attendre les événements.