CHAPITRE VII
M. de Bismarck se rapproche du g^énêral.
L'ambassade et l'ambassadeur d'Allemagne à Paris. — M. de Manteuffel à Berlin; impressions qu'il en rapporte et accueil qu'elles reçoivent de M. Thiers. — Questions posées au général par M. de Bismarck.
Entre la France et l'Allemagne la voie diplomatique est rétablie; les ambassadeurs respectifs remplacent les chargés d'affaires. Le 4 décembre 1871, le vicomte de Gontaut, député de la droite légitimiste à l'Assemblée nationale, s'était vu investir de l'ambassade de Berlin, La confirmation du comte d'Arnim dans d'aussi hautes fonctions en France avait un peu tardé; mais le 8 janvier 1872 M. de Gontaut était admis à présenter ses lettres de créance à l'Empereur Guillaume, le 9 le chargé d'affaires allemand de la veille les siennes au président de la République. Ce changement dans les manières d'être allait-il amener dans les faits plus de résultats avantageux que n'en avaient procuré les chemins de traverse du quartier général et, surtout, qu'on n'avait eu lieu d'en augurer? l'expérience maintenant faite de l'ambassadeur impérial n'encourageait guère à l'espérer. Aux conférences
de Francfort nos négociateurs avaient trouvé dans le comte d'Arnim tantôt une ténacité tantôt un mutisme invincibles. Durant les négociations que M. de Rémusat venait de suivre avec lui, on avait pu reconnaître que soit nature d'esprit, soit application à envisager les questions autrement qu'elles ne Tétaient à Berlin, il ne les voyait pas dans un sens propre à rendre l'accord facile. Que serait-ce à présent qu'il se croirait l'autorité ou, en tout cas, le poids d'un ambassadeur en titre?
Deux mois et demi après l'installation du comte d'Arnim, s'entameront les pourparlers de la convention du 29 juin, par lesquels on espérait, à Versailles, décider le mode et le jour de notre libération définitive. Il s'en faudra de peu que parmi les traités passés de vainqueur à vaincu, celui-ci fût le plus rempli de défiance et le plus raide dont pussent être écrits les termes. Presque le lendemain de la signature il sera évident que son dispositif est impraticable. Si les documents allemands devaient n'être jamais publiés, ce serait presque une énigme de dire exactement dans quelles vues, valant d'être considérées par l'histoire, le gouvernement de Berlin rendit cet acte aussi différent pour nous qu'on le vit des précédents déjà passés avec lui. Une année entière s'était écoulée depuis le traité de paix. Après les négociations du mois d'octobre; après l'accueil reçu à Berlin par notre ministre des Finances; quand nous avions payé en quatre mois un milliard et demi, donné la preuve réitérée et notable que nous pouvions devancer les termes; quand, en outre, nous avions accédé à toutes les nécessités économiques arguées par l'Allemagne de l'annexion de l'Alsace -Lorraine, il semblait que la
volonté de nous acquitter tout à fait ne pouvait pas faire doute et que nous ne devions plus trouver de mauvais vouloir. C'est le contraire qui se produisit. Ce ne fut probablement pas TefTet d'une cause unique. En attendant les révélations ultérieures, il faut en chercher l'explication dans la suite des circonstances. La personne des négociateurs a été, plus d'une fois, pour beaucoup dans le cours pris par les pourparlers d'État à État et dans l'issue qu'ils reçurent. En regardant les faits se dérouler, on ne tardera pas à reconnaître que la présence du comte d'Arnim à l'ambassade de Paris fut un des éléments malheureux auxquels doit être attribué le caractère de la convention de 1872. Deux années après, le prince de Bismarck apprit à l'ambassadeur et à tout le monde qu'il en avait jugé de même pour ce qui le concernait personnellement; si au mois d'août 1871 il n'avait pas pensé trouver dans ce dernier l'organe docile de ses méfiances envers le général de Manteufîel et quelqu'un de fidèle à ses vues propres du moment, tout, semble-t-il, nous aurait été simplifié et rendu abordable. Le comte d'Arnim était envoyé extraordinaire de l'Empire d'Allemagne auprès du Vatican, lorsqu'il s'était entendu désigner pour représenter l'Empereur Guillaume aux conférences, ouvertes, à Bruxelles, en vue des détails laissés sans solution dans les préliminaires de paix. Naturellement, la mission lui avait été continuée à la conférence de Francfort, laquelle, les autres ayant été rapidement interrompues, eut la charge de régler les points en grand nombre réservés par le traité définitif. Le comte appartenait à la noblesse allemande : il avait donc pu paraître bien placé là pour débattre les intérêts allemands. Le prince de Bismarck et lui avaient un
peu de parenté et étaient liés d'ancienne date. Le comte passa pour avoir vivement sollicité l'ambassade; mais outre l'intérêt que put trouver le prince à s'en fier à lui pour contre-balancer le général de Manteuffel, il regarda peut-être comme avantageux de le retirer de Rome, où les dispositions par lui manifestées à l'époque du concile il y avait six ans, et renouvelées en 1870, attestaient des inclinations mal en rapport avec la politique anti-ultramontaine que le chancelier était à la veille d'entreprendre.
L'ambassade d'Allemagne à Paris eût été la place de quelqu'un d'ordinaire de la carrière, tout simplement sensé et sachant se conduire; autrement, il y eût fallu un homme d'un peu de dimension, conseillé par la juste vision des choses et, comme le commandant supérieur de l'occupation le faisait, cherchant le mérite à empêcher son gouvernement de se méprendre sur elles. Si les documents du procès sous lequel le comte d'Arnim a succombé démontrent une vérité, c'est qu'on avait en lui quelqu'un d'ambitieux, ce qui s'est produit bien d'autres fois, mais aussi quelqu'un chez qui ne se trouvaient pas les capacités qui excusent au moins l'ambition parce qu'elles la relèvent. A leur défaut l'ambition suggère un état maladif qui se traduit par des petitesses. Mais ce n'eût été rien pour nous si le comte n'était allé au delà. Il paraît avoir envisagé immédiatement l'avantage qu'un ambassadeur d'Allemagne en France, dans les circonstances où il l'était, pouvait s'assurer, personnellement, en posant pour le contradicteur des visées qui valaient déjà à M. de Bismarck une opposition notable, puis, bientôt, en s'indiquant comme un obstacle contre elles. On ne saurait penser, qui plus est, que s'il prit ce chemin ce fût
d'abord par précipitation ou par erreur de jugement, car il s'y engagea de plus en plus, et Ton dirait comme à rencontre des instructions qui lui étaient données. Les Allemands de la cour qui se trouvaient en France le dépeignaient comme un esprit étroit, peu juste et incertain, mais épris de lui-même outre mesure et, par là, fébrilement impressionnable. C'est bien ainsi qu'il se montra. On prend à cet égard idée de lui en le voyant afficher tout de suite, puis continuellement, une sensibilité puérile aux désobligeances de la vie, pour un ambassadeur d'Allemagne, dans la capitale naturellement peu portée vers les Allemands qu'était inévitablement Paris. 11 avait supposé sans doute y trouver l'attrait qui faisait rechercher auparavant cette résidence et il croyait cela dû à son personnage encore plus dirait-on, que si c'eût été le moment. Il n'y avait plus de salons; en eût-il existé, ils ne se seraient ouverts que froidement sinon pas du tout à un ambassadeur d'Allemagne. Son extérieur préoccupé, affectant l'aménité et respirant le contraire, n'était d'ailleurs guère fait pour qu'il se vît recherché.
Le personnel de l'ambassade, les nombreux attachés militaires que le gouvernement de Berlin se plaisait à lui adjoindre pour avoir des avis sur ce qui s'entendait ou se faisait prévoir, étaient privés des relations du monde aussi bien que l'ambassadeur et n'avaient que la ressource des lieux publics. Là ils écoutaient les propos, offensants pour leur pays, auxquels on se livrait forcément, ou bien les jactances inconsidérées, les bruits sans réflexion comme sans autorité sur les idées ou les projets du gouvernement. Hors de cela c'étaient les dénigrements et le langage hostile des partis opposants, en quoi il y avait abondance. L'écho
du tout revenait à Tambassadeur et, ne s'y fût-il pas volontiers prêté, il pouvait le prendre pour Técho de Topinion, tenir les mots pour des faits et les prendre pour fond de sa correspondance. Les informations qu'il envoyait étaient ainsi l'inverse de celles du général de ManteufTel, affirmant, lui, constamment au Roi luimême sa confiance dans la loyauté de Versailles, dans la solidité du gouvernement et, détail essentiel en ce moment, dans la quiétude qu'il convenait d'avoir, somme toute, pour la sécurité des soldats, devant la résignation visible des populations. De Berlin on opposait à l'ambassadeur les appréciations du général. L'amour-propre du comte d'Arnim en souffrit aussitôt et, de même, probablement, les visées personnelles qu'il avait. N'être pas le seul à exprimer des avis politiques lui parut une atteinte à sa situation, naturellement un peu diminuée par l'obligation dans laquelle on s'était vu de l'appeler à Berlin pour traiter avec M. Pouyer-Quertier. Or, au commencement de janvier déjà M. de Saint- Vallier, à qui le commandant de l'occupation avait laissé lire des fragments communiqués de la correspondance de l'ambassadeur, s'étonnait d'y trouver, sur notre état intérieur et sur les dispositions générales, les jugements contraires à la réalité qui s'y étalaient. Avec sa pratique des informations d'ambassade, il attribuait celles du comte d'Arnim aux vices inévitables qui viennent d'être indiqués, outre la nature propre de l'ambassadeur. Toutefois il en signalait aussi la cause dans des opinions, chez ce dernier, qu'effectivement les pièces de son procès ont rendues évidentes . Ces . pièces ont montré que ce qui se passait en France soulevait ses antipathies. Ses idées étaient celles de l'aristocratie
encore féodale constituant le parti allemand qui s'appelait « conservateur d; féodale du moins par l'organisation intérieure et par les pouvoirs qu'elle en tirait. Il en résultait que l'éloignement afliché en France pour les tendances monarchistes et pour les partis qui les défendaient, les propensions au contraire à l'état républicain, trouvaient en lui une aversion vive. 11 y ajoutait l'erreur de ne pas croire que les devoirs de sa position prescrivaient non seulement de ne pas se montrer imbu de ces préventions, mais surtout de ne point se porter plus que le détracteur, l'ennemi à vrai dire de ce qu'il voyait, conséquemment l'adversaire du gouvernement auprès duquel il représentait le sien et dont l'éloignement de la monarchie et les propensions à la république constituaient une des raisons d'être. De plus, il avait antérieurement fait voir que, bien que protestant, il était du côté des conservateurs catholiques pour qui l'union du gouvernement avec l'Église romaine constituait un dogme. C'est probablement ce qui l'avait porté en 1866 et le porta de nouveau à conseiller, envers le clergé romain et avec Rome, des procédés peu semblables à ceux que M. de Bismarck tenait pour commandés par l'intérêt allemand.
En tout cas le comte d'Arnim se satisfaisait à regarder en France tout en noir, à tout dépeindre sous cette couleur. Il s'en autorisait pour recommander essentiellement le parti napoléonien, contre lequel, dans le pays, l'opposition était la plus prononcée et dont les tentatives pour revenir au pouvoir paraissaient surtout à combattre. Il était probablement arrivé avec ce parti pris, car dès l'abord les opinions qu'on lui voit émettre y correspondent. Ou bien sa conception poli-
tique ne dépassait pas Tidée que c'était naturellement là la restauration à faire, comme en 1814 et 1815 on avait fait celle du gouvernement d'avant la Révolution. Le 22 janvier, au début du mouvement monarchique qui s'affirme dans l'Assemblée de Versailles, il est ambassadeur en titre depuis douze jours seulement. M. Thiérs vient de soutenir deux semaines de lutte parlementaire à propos de l'impôt demandé aux matières premières. Le comte d'Arnim en prend occasion pour adresser à son gouvernement un rapport où il s'approprie, en les enjolivant de littérature, les accusations ou les moqueries dont chacune des fractions de la droite de l'Assemblée s'appliquait, par ses discours ou par sa presse, à déconsidérer le pouvoir et la personne du Président. On y lit que celui-ci « est à charge à l'Assemblée, qu'elle lui a cédé mais qu'il est indubitablement affaibli; que ses propres ministres souffrent de son attitude et de ses continuels empiétements sur leurs attributions; que M. Pouyer-Quertier se serait déjà retiré s'il ne tenait pas à terminer la liquidation avec l'Allemagne...; la crainte d'indisposer l'Allemagne a dominé l'Assemblée; peut-être l'absolutisme de M. Thiers amènera-t-il celle-ci à céder encore, par le même motif, sur d'autres sujets dont l'Allemagne a tout intérêt de souhaiter qu'ils ne soient pas abordés, même de ne pas permettre qu'on les aborde; en tout cas une rupture pourra sortir d'une nouvelle querelle, et alors on verra se déchirer le faible rideau qui sépare la situation actuelle de la guerre civile ». a Si tant est, ajoutait l'ambas- « sadeur, que la France soit encore suscepbtile de « déployer une activité vitale aussi saine que le serait « la guerre civile, en comparaison de la fièvre palu-
« déenne du moment y>. Il avait dit auparavant : « Le ce résultat le plus clair est une nouvelle révélation de a Tçtat de désorganisation où se trouve cette masse a d'hommes qu'on appelait autrefois la grande nation « française*, o) Ce ton, de la part du comte d'Arnim, ne va plus cesser.
C'est dans les mains de cet ambassadeur nullement démasqué encore, que tombent les propositions auxquelles M. Thiers, le mois suivant, a lieu de se croire encouragé pour fixer notre libération définitive. A leur sujet on verra les plus étranges menées suivies par le représentant de l'Allemagne. Toujours est-il que la voie diplomatique est désormais ouverte; on la suivra jusqu'à ce qu'il faille s'en détourner et reprendre l'autre, le chancelier de l'Empire ayant alors suffisamment acquis l'expérience que son représentant a presque toujours jugé ou opiné comme s'il eût cherché à le faire autrement que lui ne l'eût probablement trouvé bon. Si cette autre voie fût restée à la disposition de M. Thiers, il aurait abouti plus vite à délivrer le pays de l'occupation par l'ennemi.
Lorsqu'on reçut à Berlin le rapport de lambassadeur du 22 janvier, les jugements qui s'y lisaient détonnaient notablement avec des impressions momentanément courantes. Ces impressions étaient dues à la présence du commandant supérieur de l'occupation, venu y recevoir l'investiture de son haut grade de l'Aigle noir. Non pas uniquement l'amitié du souverain lui avait été marquée ouvertement pendant son séjour; le prince de Bismarck, qui plus est, avait fait,
i. Le Procès d'Arnim, traduit de l'allemand par E. Figurey et Cordier, avec une introduction de M. J. Valfrey; in-8, Paris, Pion et C'% 1875 (p. 31 à 34).
auprès de lui les avances d'une réconciliation complète. Avec sa brusquerie à la fois de nature et de manière, le prince de Bismarck avait avoué lui en avoir beaucoup voulu et souhaité son remplacement, mais qu'il cédait alors aux incitations de Paris. Là, avait-il expliqué, on se sentait diminué par l'ingérance prétendue constante du quartier général dans le domaine politique, et l'article du journal le Soir l'avait amené, lui, à approuver cette rancune. Mais à présent rien de cela ne subsistait; c'est aux avis du général que le chancelier aurait confiance; le comte d'Arnim serait invité confidentiellement à ne plus remplir ses communications de susceptibilités puériles. Le commandant supérieur, en rentrant à Nancy, rapportait au reste des preuves de son autorité morale reconquise, et des preuves qui nous seraient sensibles. S'étant employé activement à faire gracier nos prisonniers détenus en Allemagne, en particulier certains en faveur de qui personnellement M. Thiers l'avait sollicité, il espérait avoir bientôt l'élargissement de soixante de ces malheureux Français, sur les cent cinquante-cinq enfermés en ce moment dans les prisons allemandes, et il était assuré de bonnes dispositions pour les autres.
Le comte de Saint-Vallier s'empressait de faire connaître ces détails au Président en particulier, immédiatement après avoir entretenu M. de ManteulTel à son retour *. Celui-ci l'avait de plus mis à même de dire à Versailles que le Roi et le chancelier, ce dernier autant que le souverain, a avaient pleinement confiance dans la loyauté de M. Thiers et dans sa volonté