Le 25 janvier
de tenir, malgré toutes les difficultés, les engagements du traité de paix. Ils limitaient encore sensiblement cette confiance à Texercice du gouvernement par M. Thiers lui-même. Tout changement, toute agitation la modifierait. Les attaques des journaux, le mouvement des partis, les séances orageuses de l'Assemblée étaient marquées par un affaiblissement de ces dispositions favorables, et ici le comte de Saint- Vallier désignait par-dessus tout Gambetta comme excitant les craintes des Allemands; ceux-ci le croyaient « à la tête d'un parti redoutable et voyaient en lui le symbole de la révolution en France. » Autrement, M. de Manteuffel avait redit au commissaire français d'affirmatives paroles du Roi et du chancelier sur l'intention de se prêter à une évacuation prochaine. Cependant le général, « très confidentiellement, à la condition de n'en rien laisser parvenir à la connaissance du comte d'Arnim, par attachement envers M. Thiers et pour être utile à notre pays d, avait ajouté qu'au fond a une certaine inquiétude résultait de notre état militaire et de l'augmentation du budget de la guerre au-dessus de ce qu'il était avant 1870; qu'à cet égard les attachés militaires en résidence à Paris, parmi lesquels comptait le fils du ministre des Affaires étrangères M. de Bulow, précisaient des chiffres, mais qu'il se plairait, lui, à éteindre ces arriére-inquiétudes par les explications qu'il entendrait ».
Le comte de Saint- Vallier était allé à Versailles peu auparavant. M. Thiers l'avait entretenu de l'éventualité d'entamer des négociations d'évacuation, maintenant que les deux premiers milliards de l'indemnité pouvaient être tenus pour acquittés. Gomme les pré-
occupations de Berlin sur la réorganisation de notre armée n'étaient pas nouvelles, le Président avait muni son plénipotentiaire de renseignements multipliés. Celui-ci en avait fait usage aussitôt auprès du général, les savait utilisés déjà par ce dernier; aussi se croyait-il en droit d'ajouter que malgré tout l'idée de nous faciliter la libération régnait certainement. Il mandait comme sous la dictée de M. de Manteuffel : a le gouvernement prussien désire évacuer totalement notre territoire vers le printemps prochain; il espère qu'après l'entier payement des 650 millions aux dates fixées par M. Pouyer-Quertier dans le traité de Berlin, nous pourrons lui offrir des garanties pécuniaires suffisantes pour remplacer à ses yeux le gage territorial qu'il détient ; il se prêtera vers les mois de mai ou de juin à des négociations à ce sujet; mais, bien entendu, à la condition que notre situation politique lui inspirera toute sécurité, à la condition que notre gouvernernement ne sera pas mis en question par les attaques des partis ». Et, avec la trop certaine et pénible expérience, acquise journellement par lui plus que par personne, de la susceptibilité des étatsmajors allemands et même du monde de Berlin à l'endroit du langage de la presse française, à l'endroit notamment du ton des journaux qui passaient, comme le SoiTy pour n'être pas étrangers au gouvernement, il conjurait M. Thiers de faire cesser des motifs d'irritation qui retentissaient à chaque instant dans nos rapports avec un ennemi gonflé de victoires, occupant nos villes de la Marne aux Vosges et aux Ardennes et ayant quotidiennement tant de moyens de faire sentir comme à son gré le poids de sa présence ^ Au
i. Le Soirj en ce moment-là, publiait un des romans des
demeurant, le plus prochain avenir se laissait entrevoir exactement tel que le gouvernement de Versailles devait le trouver souhaitable. Si l'on se remémore Tétat des partis et leurs menées respectives à ce commencement de Tannée 1872, c'était un trait rassurant de plus que M. de Saint- Vallier eût reçu du général la confidence de l'éloignement du cabinet de Berlin pour une restauration napoléonienne. Legénéral Fleury venait d'aller essayer à Pétersbourg de raviver les souvenirs de son ambassade et les feuilles bonapartistes avaient des assertions si osées! Il y avait quelque prix à entendre rapporter, de l'entourage du souverain lui même, que ces assertions étaient, « le contraire de la vérité ».
Deux mois vont se passer dans ces conditions réconfortantes, à les voir confirmer, à combiner en conséquence comment on en tirera le parti qu'elles permettent. On avait actuellement la certitude de pouvoir acquitter le reste des deux premiers milliards même avant le l*"" mai, si l'Allemagne le voulait. Dans cette situation, le précédent ouvert à la libération anticipée par la convention -du 10 octobre persuadait non sans
Erkmann-Chatrian, sorte d'histoire populaire de la guerre précédente. Auteurs et éditeurs croyaient assurément y donner l'enseignement du patriotisme et un peu de la revanche; mais on y voyait chaque jour réjiétées un certain nombre de fois les expressions de Guillaume le voleury le brigand, le forçat, faire appel à la corde qui pendrait les gueux de Guillaume et Bismarck. Façjon d'entendre le patriotisme explicable chez le vaincu, ipais mal en place quand une portion du pays était militairement sous le vainqueur, quand on n'avait pas le moindre des moyens de lui résister sauf la force morale que peut donner la dignité des rapports, quand chaque insulte pareille était inévitablement relevée par lui, et opposée à chaque heure, à ceux qui avaient le dur labeur quotidien de traiter avec lui.
raison que Theure s'approchait d'aviser au traité d'évacuation totale, sous la condition, convenue à Francfort, de garanties financières pour les 3 milliards restants. La dernière convention avait affranchi six départements non plus à raison de versements effectifs, mais sur notre simple engagement de payer : M. Thiers eût été difficilement plus autorisé à espérer de réussir, une fois effectué le payement du l*"* mai, que ne le faisaient concevoir les assurances rapportées par le commandant en chef. Cette perspective ne va plus s'effacer de son esprit. Elle domine chez lui la politique ardue à laquelle le condamne une partie de l'Assemblée nationale. Il répond le 29 janvier par une lettre personnelle au pli du comte de Saint-VaUier, a bien qu'accablé d'occupation »; est-il parfaitement fondé à dire; la hâte y est sensible, mais elle ne laisse indécis aucun des aspects indiqués par ce dernier, et bientôt il y reviendra de nouveau. Gomme il n'y a jamais manqué et comme il ne cessera de le faire, c'est par l'expression de sa gratitude au général de Manteuffel qu'H commence, voulant d'autant mieux appeler celui-ci à nous continuer, son aide, s'affligeant d'ailleurs à cause de lui du langage de la presse française et s'excusant de ne pouvoir l'empêcher : ce Mon cher Monsieur de St Vallier,.... Le « récit que vous me faites du retour de M. de Man- « teuffel, de ce qu'il a fait à Berlin, de ce qu'il a dit, a de ce qu'on lui a dit, m'a vivement intéressé; je suis a enchanté de le voir réconcilié avec M. de Bismarck, « consohdé dans sa position, plus satisfait, en un mot, a et plus en mesure de nous être utile comme il l'a a toujours fait. Dites-lui bien que je suis enchanté de a le voir revenu satisfait de son voyage. Je connais
a trop sa haute impartialité pour n'être pas certain a qu'il continuera à nous être utile dans la mesure de a ce qui est juste comme il Ta toujours fait. Dites-lui a bien qu'indépendamment de la haute estime que ce je lui ai vouée, il y a et il y aura toujours dans mon ce cœur une reconnaissance éternelle pour les services ce qu'il a rendus à notre pays, et pour la manière si ce élevée dont il a entendu les devoirs d'un général ce en chef d'armée d'occupation. Sa manière de faire ce servira plus à l'apaisement des haines que la jacce tance et la rudesse de certains chefs militaires, ce Remerciez-le donc, et pour moi et pour la France ce tout entière.
ce Je regrette assurément les grossièretés et, comme ce vous le dites si justement, les turpitudes de cerce tains journaux; mais vous pouvez voir que nous ce n'y pouvons rien, car le journal le Soir, dont vous ce me parlez, est tous les jours, à mon égard, le plus ce inconvenant des gazetiers. Mais que faire? me servir ce des facultés que me confère l'état de siège, ce serait ce en abuser et les compromettre. Demandez, je vous ce prie, qu'on veuille bien faire comme nous et ne pas ce paraître s'apercevoir de ces inconvenances. On ne ce peut pas gouverner, hélas, sans être philosophe, ce et la difficulté, pour être un véritable homme ce d'État, c'est de joindre la philosophie au génie ce de l'homme d'action, deux qualités généralement ce incompatibles. » Venant après cela aux points essentiels : les intentions réelles, les moyens de nous libérer, la réfection de l'armée, qui inspirait du doute, le Président traçait cette synthèse du rôle qu'il s'était assigné : ce Répétez bien à M. de Manteuffel ce que nous .voulons la paix, que nous en donnons
M. DE BISMARCK SE RAPPROCHE DU GÉNÉRAL lOi
« deux preuves bien décisives; la première, c'est de « nous tant presser de payer les deux premiers mil- ' « liards, et, ce qui est plus démonstratif, de nous a préparer à anticiper le paiement des trois derniers. a Si nous aimions mieux liquider par la guerre que « par la paix, nous profiterions du traité qui nous « donne jusqu'en 1874 pour payer la seconde partie « de l'indemnité, et nous nous réserverions ainsi le « bénéfice des événements. Or très positivement, les « 650 millions soldés en mai, nous entreprendrons les a négociations ayant pour but de combiner un paye- « ment successif et commençant immédiatement avec a l'évacuation du territoire encore occupé. Actuelle- « ment on nous apporte des propositions de tous « genres tendant toutes à trouver des garanties finance cières de toute sûreté pour les offrir à M. de Bisa marck. Je les écoute sans m'engager, pour agréer <L celle qui agréera le plus à M. de Bismarck sans « excéder les charges qu'on peut imposer à notre a pays. Mais je suis d'avis de ne rien faire d'effec- « tif, selon votre sentiment, avant l'acquittement « complet des 650 millions, c'est-à-dire en mai pro- CL Chain, d
a Quant à nos armements, dites bien qu'ils ont en <L vue non le présent, mais l'avenir seul, un avenir « durable et qui ne dépasse en rien l'état auquel la « France a droit de prétendre. J'ai limité ma tâche a politique à ce que j'ai appelé la réorganisation de CL la France, et j'y ai fait entrer la paix d'abord, le « rétablissement de l'ordre, l'équilibre des finances « et la reconstitution de l'armée, détruite par la sottise ce de l'Empire. Voilà ma tâche avouée, avouable, et « je ne puis pas, évidemment, la laisser incomplète
« sans ôter à ma gestion ses vrais, ses solides motifs, ft D'ailleurs, est-ce que dans toute l'Europe, même en a Prusse déjà si forte, on ne cherche pas à trouver a le meilleur fusil, le meilleur canon, le meilleur a système de recrutement? Et nous seuls, victimes ce de la plus criminelle négligence, nous ne pource rions pas faire ce que tout le monde fait? Si dans a nos efforts actuels il y avait une arrière-pensée, a n'est-il pas évident que nous garderions nos trois a derniers milliards, et certes il y aurait bien là de « quoi faire de formidables armements?
(( Quant à nos chiffres, les voici : je ne veux pas du a service obligatoire, qui mettrait toutes les tètes en c( combustion et placerait un fusil à l'épaule de tous a les socialistes; je veux une armée de métier, ferme, a disciplinée, capable de nous faire respecter au « dehors et au dedans, très limitée en nombre, mais (( supérieure en qualité. Ce système est plus défensif (( qu'offensif et personne n'a rien à y objecter. Quant « aux chiffres de contingent dont on vous a parlé, a voici la vérité rigoureuse » .
M. Thiers, tous les auditeurs de ses entretiens du soir s'en souviennent, s'appliquait en fait à accroître rapidement nos forces derrière des explications qui pussent un peu faire illusion à l'ombrageuse surveillance des agents de Berlin. Il entrait ici dans le détail des non-valeurs inévitables et de l'augmentation forcée des troupes de police pure et simple à Paris et dans les départements, pour établir que l'effectif total ne dépassait pas 4G0000 hommes en formant net 493033 d'armée active Afrique comprise, et que c'était le chiffre normal, voulu dans tous les temps. Le nombre des régiments était supérieur à l'ancien
parce qu'il avait fallu remplacer la garde impériale; la dépense plus forte, parce que nous ne cachions rien et ne voulions pas, comme sous TEmpire, épuiser les approvisionnements sans les remplacer ; le budget de liquidation portait une dépense pour la guerre, parce que nous avions nos places à réparer. Il n'y avait là, concluait-il, a rien d'accidentel, rien en vue de guerre « prochaine; tout est pour le permanent, le durable, le a constitutif ». Il ajoutait qu'après tout ce n'était pas matière à nous interroger. M. de ManteufTel, au reste, le reconnaissait avec le comte de Saint- Vallier et s'était uniquement fait, à la sollicitation de ce dernier, l'écho des impressions de son gouvernement. D'ailleurs M. Thiers n'en doutait point, Qt il y répondait par attention pour le général. « Ces détails, il faut les « donner amicalement, officieusement, car à un autre a titre nous les refuserions. Personne n'a le droit de « nous demander ce que nous faisons chez nous, sur- « tout lorsqu'il ne s'agit pas d'armements offensifs, « mais d'armements défensifs et vraiment organiques, CL autrement on aurait des explications à demander « à toute l'Europe. »
Restait à rassurer quant à la durée de son gouvernement, en l'état de ses rapports avec l'Assemblée nationale. A qui l'a approché à cette époque il semblera l'entendre parler, dans l'interprétation qu'avec la bonhomie trop illusionnée à travers laquelle il jugea jusqu'au bout sa situation politique, il donnait de l'état des choses pour être rapporté en Allemagne : a Quant à nos affaires intérieures, elles vont bien. J'ai ce eu une affaire avec la Chambre, mais qui a eu un ce bon résultat, un résultat pacificateur. La Chambre ce est omnipotente, et il n'y a que moi pour lui résister.
a Sur les choses secondaires je lui cède, mais sur les « choses capitales, et il n'y en a pas de plus capitale « que le système financier, je dois résister. Je l'ai fait a jusqu'à donner ma démission, et elle s'est arrêtée ce comme vous lavez vu. Je suis resté, je resterai par « devoir et pour mener ma tâche (la réorganisation) <c à fm. Cette crise ne se renouvellera pas et j'espère a mener mon œuvre à bonne fin. Dites bien mille •I choses à M. de Manteuffel, et recevez pour vous- « même l'assurance de mon estime et de mon ce amitié. »
Tout, dans cette lettre, était fait pour porter, et son effet avait eu lieu immédiatement. « Remerciez vivement M. Thiers, dit aussitôt M. de Manteuffel au comte de Saint-Vallier; répétez-lui ce dont je l'ai assuré à Versailles, qu'il peut et pourra toujours compter sur moi dans la mesure de mon pouvoir; je crois valoir d'autant plus; rien ne peut m'enorgueillir davantage que l'appréciation de mes actes et de mes sentiments, venant de l'homme éminent qui est depuis longtemps l'objet d un culte aussi réfléchi qu'enthousiaste de ma part. » Dès le même jour le général avait donné connaissance des explications du Président à la fois à l'Empereur et au prince de Bismarck, dans les parties qu'il pensait les plus propres à les frapper. Qui plus est, il les présentait à l'un et à l'autre comme provenant d'une information fortuite, uniquement due à ses bons rapports avec le comte Saint-Vallier, en conséquence nullement à une communication de commande; cela jusqu'à leur dire : ce Vous connaissez ainsi la pensée vraie et l'opinion sans réserve de M. Thiers sur les points les plus essentiels de la situation présente, ce que vous n'auriez jamais
pu savoir dans ces conditions par le canal des ambassades * )).
C'était chose de prix que de convaincre l'Empereur, bien que ses impressions fussent flottantes et que leur inconstance dût le plus souvent être attendue ; mais les impressions qui le frappaient devenaient au moment même celles de la cour, laquelle se complaisait surtout, sans cela, aux données présentant la France comme un foyer d'où la pire révolution était prête à se répandre. Le roi, personnellement, ne pouvait que concevoir des confidences de M. de Manteufl'el un peu plus de confiance encore qu'auparavant en M. Tliiers; il avait cette raison récente d'en professer vraiment, que le Président, avec la résolution de l'homme d'État qui discerne les conséquences dès les premiers indices, venait de proposer à l'Europe des mesures communes contre la propagande internationaliste. L'Angleterre s'était récusée, fidèle au respect de la liberté qui est louable en elle parce qu'elle se sent à même d'avoir, le jour qu'il faudra, tout le caractère nécessaire. Mais la Russie avait tout arrêté en s'abstenant de même, et l'Empereur Guillaume, entretenant le général de Manteufl'el, s'était très vivement étonné de voir le prince Gortshakow se mettre ainsi à l'écart, tandis qu'il se montrait à cette heure l'un des moins rassurés à l'endroit du mouvement politique français *. L'utile, toutefois, résidait à agir sur M. de Bis-