CHAPITRE VIII
Abandon subit, à Berlin, des dispositions
favorables.
Réponses de M. de Manteuffel au chancelier; gratitude qu'en témoigne M. Thiers. — Pressants conseils du général en vue de nous faire aborder M. de Bismarck. — Les idées chanjjjent soudainement à Berlin; le parti militaire, ses craintes, ses visées probables.
M. Thiers et les auxiliaires de ses négociations ne gardaient de leurs rapports avec M. de Bismarck que le souvenir de sa rudesse de vainqueur; ils n'avaient pas de lui des impressions autrement défavorables que celles des vaincus que nous étions, vis-à-vis de l'intraitable victorieux qu'il avait été. Les faits qui vont se produire dans les négociations de 1872 laissent l'opinion indécise sur les intentions qu'il y apporta. Au commencement elles paraissent droites; après, c'est matière à interprétation que de s'en rendre compte. Questionnait-il le commandant de l'occupation avec sincérité, ou bien pour donner le change et passer à des dispositions contraires? En réalité n'en avait-il pas toujours eu d'opposées à celles que venait de faire supposer sa correspondance avec M. de Man-
teuffel? Les documents manquent encore pour autoriser pleinement des réponses.
Le générai ne s'était pas fait attendre, et sa plume n'infirmait point, il s'en fallait, les conversations tenues à Berlin. Il montre son rapport au comte de Saint- Vallier, et celui-ci l'analyse à M. Thiers : il n'eût pu nous présenter sous un meilleur jour. « Les contrées occupées sont calmes, écrivait le général, leurs fonctionnaires constamment portés par le gouvernement à des relations conciliantes avec les chefs allemands et ils se montrent tels; les actes agressifs? l'occupant aussi souvent que des Français les provoque, querelles fortuites ou rixes de boisson; l'amnistie? elle calmerait les haines en satisfaisant les familles; elle serait utile au président de la République parce qu'on lui en attribuerait le mérite : et puisque M. de Bismarck reconnaissait l'avantage d'un gouvernement sage et modéré en France pour les intérêts de l'Allemagne, puisqu'il était d'avis qu'on devait aider ce gouvernement et contre les tentatives bonapartistes et contre les passions internationalistes, il fallait lui donner le bénéfice de l'amnistie, car il se fait voir réellement décidé à la loyale exécution du traité de paix; des négociations financières importantes s'annoncent, qu'elles aboutissent au plus tôt, que l'évacuation ramène le soldat allemand dans ses foyers! il voudrait les revoir, ils le sauveraient de l'ivrognerie et de l'indiscipline, trop constatées de jour en jour; si, d'ailleurs, la situation actuelle de la France se troublait, comme l'Allemagne serait bien plus maîtresse de son appréciation et de ses actes étant dehors, que se trouvant dans le pays même, où elle aurait la nécessité et les embarras d'une intervention ! »
Pour garantir la sincérité de ce langage en le rapportant, M. de Saint- Val lier faisait ressortir les preuves de réelle sympathie que M. de Manteuffel ajoutait, depuis son retour, à toutes les autres antérieurement données : ses grâces à des Français détenus, ses répressions contre les Allemands coupables de violence envers nos compatriotes, son impulsion pour foire accepter, malgré les résistances, le casernement des troupes dans les baraques que nous établissions afin de ne les point loger chez l'habitant, les sacrifices qu'il nous épargnait dans la question des champs de manœuvre ou de tir, qui serait devenue des plus onéreuses s'il avait maintenu l'application des règlements militaires allemands, comme nous y obligeaient cependant les conventions de 1871 ^ Ce pli, que M. de Saint- Vallier signalait pour confidentiel entre tous à cause des dispositions actuelles du comte d'Arnim, arrivait à la Présidence à l'heure où allait être achevé, en avance de deux mois sur le terme fixé par la convention d'octobre, le versement des 650 millions. Quel plus parlant indice de l'empressement à payer dont il avait été tant conseillé, à Gompiègne et à Nancy, de faire preuve à Berlin? Ces informations si explicites prenaient un prix de plus dans la perspective caressée d'un accord d'évacuation définitive; M. Thiers n'en aurait pas témoigné immédiatement de sa main, qu'il faudrait le tenir chez lui pour indubitable. Rien de pareil ne venait de l'ambassade, ce n'est donc pas avec elle qu'il pouvait s'expliquer. Il était ainsi ramené à l'autre voie que la voie diplomatique sans le rechercher. Les oreilles s'ouvrant du côté du quartier
i. Lettre du 2 mars 1872.
général, il y avait opportunité pour lui d'y parler. Il récrit donc au comte aussitôt, et sa lettre, faite au courant de la plume, est un autre des documents de faîte de ces jours de perplexités.
L'heure semble sonner où l'occupation va définitivement se résoudre si sa parole est convaincante. Les événements ont tellement lié le pays et lui, que c'est encore de sa personne qu'il doit parler, presque autant que du pays lui-même. Son premier et son dernier mot sont de nouveau pour le général, à qui, depuis le début, nous avions dû, somme toute, chaque amélioration obtenue et chaque indication pour en rechercher d'autres. Répondant d'abord à des détails précédemment indiqués par M. de Saint- Vallier, il explique ensuite comment a été engagée et si promptement achevée l'affaire des 650 millions. Dans le reste, il suit presque exactement le thème développé par le général au prince de Bismarck, et il fait de notre situation, de la sienne propre le tableau qui, s'il était transmis au chancelier, devait impressionner ce dernier comme nous avions le plus besoin qu'il le fût. De la part du Président, c'est un détail de sa pensée du moment que ses historiens futurs ne sauraient laisser perdre :
Versailles, 4 mars 1872.
fic Mon cher monsieur de St- Vallier,
« Je veux depuis plusieurs jours vous écrire et je n'en trouve pas le temps. Je le prends aujourd'hui coûte que coûte, mais pour vous dire les choses en courant.
a Je suis toujours fort touché des excellents pro-
cédés de M. de ManteufTel à notre égard, et je lui en conserverai comme homme et comme citoyen une gratitude éternelle. Je finirai bien par écrire mes souvenirs, à moins que je ne meure ici à la peine; les curieux du siècle prochain sauront qu'un général ennemi, aussi élevé par le cœur que par Tesprit, fut envers la France le plus noble des adversaires
a Remerciez M. de Manteuffel de ses communications et du langage qu'il a tenu. Voici ce qu'il peut dire avec conscience de ne dire que la vérité la plus rigoureuse. Je ne voudrais pas plus l'exposer à mentir que moi-même.
fic Le pays est sage au fond, quoiqu'à la surface agité dans quelques départements; on sent la nécessité de la paix; on veut payer l'indemnité convenue, dans un délai raisonnable réglé d'après les possibilités. Les gens qui parlent de vengeance, de revanche, sont des étourdis, des charlatans de patriotisme, et leurs déclamations restent sans écho. Les honnêtes gens, les vrais patriotes veulent la paix, en laissant à un avenir éloigné de décider de nos destinées à tous.
« Pour moi, je veux la paix, je la veux pour des motifs très réfléchis, quoique j'aie grande confiance dans la force réelle de notre pays; je crois que la paix est la vraie politique, et j'espère faire prévaloir cette manière de penser. J'aurai d'autant plus de changes d'y réussir qu'on irritera moins le pays et qu'on pèsera moins sur lui. La présence des troupes allemandes sur notre sol a l'effet d'un corps étranger dans une plaie, c'est un effet inflammatoire des plus dangereux et que je crois sage de faire disparaître, sage pour nous, sage pour l'Allemagne. On nous a fort maltraités sous le rapport du territoire et sous le
rapport de l'argent. Il ne faudrait pas aggraver ces mauvais traitements par la présence trop prolongée d'une armée étrangère sur notre sol. Si les Allemands se retiraient, vous verriez les passions se calmer à vue d'œil, les idées de paix prendre le dessus, le mouvement commercial prendre une nouvelle accélération, les emprunts devenir plus facilement et plus rapidement réalisables^ et toutes les traces de la dernière lutte disparaître. Je regarde cela comme capital, comme la solution vraie aux difficultés présentes.
a On aime à dire que de nouvelles révolutions sont à craindre en France. Cette assertion est fort exagérée et il dépend de M. de Bismarck d'en diminuer la vraisemblance. Aucun parti n'est assez fort pour faire une tentative matérielle; j'ai ici de quoi les écraser tous, jacobins ou bonapartistes. Mais dans la Chambre un mauvais vote pourrait me rendre le pouvoir difficile. Je suis résolu, dans l'intérêt du pays seul, de ne pas me montrer trop susceptible et la Chambre ne veut à aucun prix me renverser, sachant qu'aucun parti n'est en mesure de prendre et de manier le pouvoir. Mais plus on me donnera de force, plus on me rendra praticable la solution des difficultés qui pourront surgir; je crois donc que l'évacuation, bien calculée, ayant pour équivalent l'acquittement de l'indemnité échelonné d'après les possibilités financières, serait la plus sage des politiques parce que ce serait la plus concluante. Ajoutez que si des événements devaient surgir il serait aussi heureux pour les Prussiens de n'y pas assister que pour nous de ne pas les voir sur notre sol.
ce Pour le présent, je suis bien résigné à rester au pouvoir malgré beaucoup de dégoût parce que je sens
la nécessité d'y rester. Cette disposition de ma part donne grande chance à mon maintien, et mon maintien est une confirmation de la paix; je dis une confirmation, car du plus au, moins tout le monde la veut et la veut bien. La preuve de cette volonté est la volonté de payer. On ne songerait pas à payer si on songeait à se battre.
(( Voilà les raisons qu'il faut répéter et développer sans cesse parce qu'elles sont sincères et profondément vraies.
fic Renouvelez à M. de Manteuffel l'assurance de mon amitié la plus vive et de ma haute estime. Croyez, quant à vous à mes sentiments les plus affectueux.
a A. Thiers. »
Ce n'est pas à M. de Bismarck seul que, trois jours après, arrivèrent ces nouvelles assurances de M. Thiers, mais au roi de Prusse à la fois et, qui plus est, au comte de Moltke. Le général de Manteuffel n'en dut pas plus tôt la lecture aux confidences du comte de Saint- Vallier, qu'il s'en servit auprès de chacun d'eux en même temps, « cédant, leur mandait-il respectivement, à fic l'empressement de leur faire connaître des vues si « précises et par lui absolument partagées ». Le commissaire extraordinaire, à qui il avait montré Jes trois missives, informait particulièrement de leur envoi le Président *, et le général doutait si peu de les voir l'objet d'un accueil heureux, qu'ils examinaient immédiatement ensemble quel mode allait être préférable pour engager une négociation. Il y a des patriotismes farouches à qui l'ardeur fait perdre la notion ou la
i. 7 mars.
clairvoyance de ce qui est. Se révolteront-ils d'entendre l'expression de reconnaissance si réitérée du Président envers M. de Manteuffel? Ce serait de même de voir les attentions continuelles du comte de Saint- Vallierà Tégard de la personne du général, les soins qu*il apportait à nlmporte laquelle des affaires qui inquiétaient ou troublaient celui-ci, Tinsistancie mise sans cesse à obtenir des fonctionnaires représentant le gouvernement, à défaut de l'entente, la déférence envers les autres chefs Allemands. Les sympathies qui nous étaient montrées dictaient d'elles-mêmes ces moyens de les entretenir; mais malgré la jouissance trop justifiée qu'en lui-même pouvait éprouver M. de Manteuffel, ces sympathies étaient positives. Si en face de procédés différents il se fût retenu de les manifester, ce n'eût pas été sans du regret, il appartient aux témoins d'alors de le dire. A ces patriotismes plus qu'ombrageux il faut apprendre encore ceci. Dans ces premiers temps de l'occupation beaucoup de questions pressantes se présentaient : installation des régiments, locaux pour le culte, prétentions des officiers, comptes des intendances. Plus d'une était pénible pour nos sentiments, presque toutes onéreuses faute d'avoir été prévues. Or par les conseils, souvent par les ordres du président de la République ou par lui en personne ces questions étaient résolues, la plupart du temps sans délai, dans le sens que souhaitait le général. Par les réclamations du quartier général ou par les plaintes des localités, voire des deux côtés à la fois, tout cela aboutissait forcément au commissaire extraordinaire. Réclamations inévitablement impatientes des retards autant qu'exigeantes dans le fond, plaintes souvent peu fondées ou que l'on aurait évitées avec plus de dili-
gence ou moins de raideur de la part des pouvoirs administratifs. Ces pouvoirs, en effet, se trouvaient dans des mains neuves encore, non habituées et, à raison du moment, trop souvent renouvelées. M. de Saint- Vallier, vraiment débordé parfois, accablé d'aviser seul aux détails pareils de six départements, n'avait que trop raison de demander plus d'aide et plus d'appui. Les Affaires étrangères l'écoutaient bien, mais parvenaient mal à se faire entendre hors de chez elles. 11 fallait que le Président de la République intervînt, et encore son intervention n'aboutissait-elle pas toujours. Lui, en tout cas, n'admettait pas les lenteurs ou les défauts de zèle, sachant qu'ils retentiraient déplorablement sur les contrées occupées. Témoin ce télégramme entre autres, le 11 février : ce Si vous a voulez vous faire une idée du soin que je mets à ce veiller à tous les points traités dans vos deux lettres ce à M. de Rémusat, faites-vous communiquer mes « dépêches télégraphiques par M. de Montesquieu; je ce désire qu'il vous les montre; elles sont aussi impé- « ratives que possible '... J'ordonne aux six préfets ce des six départements occupés de correspondre avec ce vous... Ne vous découragez pas et entremettez-vous « dans toutes les affaires qui deviennent litigieuses ; « s'il y a des résistances, recourez à mon autorité et ce elle ne vous fera pas défaut... Adieu et mille amice tiés )). Une contestation très vive s'éleva par suite de prétentions des officiers pour l'éclairage et le chauffage. M. de Saint-Vallier ne méconnaissait pas qu'elles provenaient d'exigences excessives de la part des Allemands. C'était au ministre de la guerre à sta-