‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 33 sur 128 · mars · texte numérisé non relu

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i22 LA LIBERATION DU TERRITOIRE

les souvenirs de nos malheurs sont trop récents et trop douloureux pour eux pour qu'on leur demande de les oublier. Mais je suis d'avis que les préfets et sous-préfets fassent une visite sans étalage aux chefs militaires placés dans leur circonscription administrative. Je crois qu'une visite vaut mieux qu'une carte. Dites-le de ma part à M. de Manteuffel et remerciez- le de ce qu'il fait pour éviter tout ce qui pourrait faire naître du trouble entre les deux nations. Je le prie instamment de supprimer l'étalage extérieur de cette fête, fort légitime chez les Allemands, mais pénible chez nous, et cela dans l'intention de tout pacifier qui est la sienne comme la nôtre.

« Renouvelez-lui l'assurance de mon attachement, de ma haute estime, et croyez à tous mes sentiments affectueux pour vous.

« A. Thiers. »

Mais tandis que tout paraissait ainsi nous acheminer à des conventions heureuses, les dispositions changeaient à Berlin. Le commandant de l'occupation avait tous les motifs de penser que l'on s'y réglerait sur ses réponses aux questions du prince de Bismarck. Les promesses qu'il avait rapportées étaient tenues. Dès le 1" mars il avait pu communiquer à M. de Saint- Vallier un ordre impérial graciant les militaires français prisonniers en forteresse. Quatre jours plus tard le roi l'honorait d'une dotation de 300000 écus. Il lui appartenait de croire que ses renseignements convaincraient l'Empereur, les conseillers militaires et surtout le chancelier, car il n'était porté par rien à supposer que celui-ci l'avait interrogé par semblant et pour n'en point tenir compte. A cet égard il avait reçu,

depuis, une assurance qui pouvait sembler positive. Son précédent divisionnaire de Nancy, le général de Stosch, était devenu ministre de la Marine. Encore à côté de lui, ce dernier le trouvait partial en faveur du gouvernement français; comme la plupart des autres généraux, il tenait ce gouvernement pour résolu à ne pas payer les trois derniers milliards. Or il écrivait maintenant à son ancien chef qu'il lui faisait a amende honorable », que a les confidences du prince de Bismarck ne lui laissaient plus de doute ». Le chancelier impérial exprimait donc encore une confiance positive à notre égard. Il était actuellement à Varzin, devait rentrer à Berlin après Pâques, avait manifesté le désir de pouvoir annoncer dès l'ouverture du Reichstag que des négociations étaient commencées avec Versailles : on avait dû comprendre qu'il attendait des ouvertures. C'est pourquoi le général venait d'insister dans ce sens auprès de M. de Saint- Vallier. Celui-ci, rentrant à Nancy le 12 avril après une session de conseil général, l'avait trouvé souffrant, inquiet de savoir si sa santé ne l'obligerait pas à quitter le commandement, mais d'autant plus empressé dans sa sollicitude pour M. Thiers, et plus désireux d'apprendre que nous étions en démarches à Berlin*.

1. Les indications données ici par M. de Saint- Vallier sont intéressantes à plusieurs égards. Il écrit : « La première préoc- « cupation de M. de Manteuffel quand il m'a revu a été de me « demander avec sollicitude de vos nouvelles en me disant avec « sa vivacité habituelle les sentiments qu'il vous a voués; puis « il m'a parlé avec beaucoup d'insistance de la grave question « de la libération de notre territoire; il m'a développé à nouveau ■ les considérations puissantes qui lui font ardemment souhaiter « dans rintérêt des deux pays que l'évacuation ne soit pas trop « longtemps retardée ; il m'a répété que son désir à cet égard « était sincèrement partagé à Berlin, et par rEmpereur Guillaume

L'opinion qu'il avait de Tétat des esprits autour du souverain lui faisait affirmer qu'avant tout il fallait aborder et décider M. de Bismarck personnellement. Ce serait une grande évolution en Allemagne, pensait le général, que de renoncer à nous tenir encore sous l'occupation, de ne plus nous demander que des garanties de payement suffisamment certaines. Pour opérer un tel changement il n'y avait que le prince, il fallait donc effectuer ce changement dans son esprit. Il expliquait que quelqu'un était à chercher, capable de remplir ce rôle, quelqu'un que particulièrement le chancelier accueillerait mieux qu'aucun autre, ou quelqu'un ayant des qualités de nature à prendre immédiatement action sur lui et à ce enlever » vers cet aspect nouveau des choses cet esprit, le plus osé de tous et qui faisait vouloir aux autres ce qu'il voulait. M. de Manteuffel avait déjà fait dire cela à Versailles 4e 7 mars. Il exprimait alors beaucoup de regret que M. Pouyer-Quertier quittât le ministère, et il conseillait essentiellement de lui confier ce mandat. Mais il y avait de cela cinq semaines; maintenant il n'écartait plus du mandat que le comte d'Arnim, suivant lui

-« et par le prince de Bismarck ; il a ajouté aux motifs qu'il

■ m'avait souvent exposés, et que j'ai eu l'honneur de vous rap- « porter dans mes lettres précédentes, de nouvelles raisons fon-

* dées sur les difficultés et même les dangers que lui fait redouter, « en dépit des mesures de rigueur qu'il a adoptées, l'esprit d'in-

* discipline qui se développe dans l'armée d'occupation ; la -" répression, chaque jour plus sévère, n'empêche pas l'accroisse- « ment des actes de violences et des rixes qui ont généralement « pour cause des excès de boisson; il y a là un péril dont il se

■ préoccupe à juste titre, répétant cette phrase si frappante que « vous m'écriviez dans votre lettre du 4 mars : la présence des

* troupes allemandes sur notre sol a Veffet inflammatoire et dan- ■« gereux d^un corps étranger dans une plaie vive ».

inférieur à la tâche, comptant pour trop peu et, d'ailleurs, (( trop petit garçon y> devant M. de Bismarck, à qui il devait tout, pour avoir sur lui de l'autorité. Et il insistait pour que Ton se hâtât. Il affirmait que m c'était le moment, le bon moment, que notre silence le ferait perdre. y> Il importait qu'immédiatement, ce avec ou sans M. de Gontaut, quelqu'un fût chargé de demander à M. de Bismarck, à lui-même, non à un autre, s'il voulait entrer en pourparlers, s'il souhaitait de le faire avec une personne déterminée, pour lui persona grata, ou bien avec M. de Gontaut tout simplement, à tout prendre voire à Paris par l'intermédiaire du comte d'Arnim »; que si, toutefois, nous ne nous sentions pas encore en mesure, il fallait, quoi qu'il en fût, a avoir des entretiens sur ce sujet, avec le chancelier si c'était possible, tout au moins avec le ministre des Finances, M. Delbrùck, qui possédait toute la confiance du maître quant aux questions financières t>,

M. de Manteuffel avait raison de dire ces conseils urgents à suivre. Le temps en était presque passé et il s^effaçait rapidement. Autour de l'Empereur Guillaume les points de vue n'étaient déjà plus les mêmes qu'au moment des impressions apportées au retour de Berlin. Des causes qu'on ne connaîtra point exactement tant que les Allemands ne raconteront pas par le détail ce qui se passait alors chez eux, y faisaient tout paraître inquiétant de la part de la France. M. de Bismarck s'indiquait comme ne devant pas revenir prochainement de Varzin, et des documents dont on dispose il ressort assez clairement que ce changement de dispositions chez le souverain y entrait pour quelque chose. Il faudrait s'étonner qu'à Versailles on

n'en fût pas un peu instruit par M. deGontaut, si celuici, ayant encore peu de pratique des ambassades, n'allait pas forcément à tâtons. En fait, il y avait un mois que le ciel se brouillait. Tandis que les échanges de plis ou de télégrammes entre le chancelier et le commandant de l'occupation laissaient supposer une sérénité complète, les nuages s'étaient formés dans la région de la cour et de jour en jour épaissis. Déjà le 24 mars, M. de Saint- Vallier faisait connaître par un pli particulier à M. de Rémusat que la division allemande de Nancy changeait de chef, et que le divisionnaire nommé était le général de Treskow. Le plénipotentiaire se montrait soucieux de ce mouvement à cause des rumeurs qui l'accompagnaient. L'aide de camp et chef du cabinet de l'Empereur passait pour quitter sa situation afin qu'elle fût mise aux mains d'un officier mû d'inspirations rigoureuses ou moins habitué à en suivre de conciliantes, par contre pour en faire régner à Nancy de moins accessibles que celles du général de Manteuff*el. Antérieurement le protégé de celui-ci, leurs rapports étaient devenus très froids : son envoi à Nancy semblait une improbalion du commandement supérieur. Il correspondrait directement avec le souverain, remplacerait le commandant de l'occupation en cas d'absence; dans une éventualité donnée ne serait-ce pas tout à fait?

Dans les rapports de l'Allemagne avec le gouvernement de Versailles ce renversement des idées autour de l'Empereur Guillaume a été une circonstance assez notable et il a eu des conséquences de trop de durée, pour que soit le chancelier ou ses futurs biographes, soit ceux du roi Guillaume et ceux du comte de Moltke ne trouvent pas quelque jour un intérêt à l'éclaircir.

Il existait même chez le souverain, M. de Treskow l'apprit au comte de Saint-Vallier dès leur première rencontre. Il avait quitté le cabinet de l'Empereur le 20 avril. Ce dernier voyait à cette date, dans notre réorganisation militaire, dans l'augmentation de notre budget de la guerre, de sérieux motifs d'ombrage; il témoignait ce une certaine irritation personnelle contre a M. Thiers à cause de son dernier discours à l'Asa semblée nationale; dans ce discours lui semblaient a régner des sentiments peu en harmonie avec les fic déclarations pacifiques jusqu'alors transmises par a les agents français * )).

M. de Gontaut, écrivant le 16 mai au Président, rinforme aussi que le Roi lui paraît troublé, inquiet; et comme il le croit très sincère, au fond soucieux d'égards envers nous à l'opposé de M. de Bismarck, il juge que nous devons être attentifs à ce qui se passe. D'ailleurs, sans avoir vu le chancelier, sur la seule présomption générale de ses mauvaises dispositions à notre endroit, c'est de son côté que les soupçons de l'ambassadeur se portent, quoique le chancelier ne partage pas, dit-il, les appréhensions régnantes. En tout cas, les informations de M. de Gontaut sur les préoccupations du souverain sont les mêmes que celles du général de Treskow. ce L'esprit de l'Empereur est sérieusement ému par la préparation de notre loi militaire, par les menaces de politique révolutionnaire, conséquemment de revanche augurées des mouvements de Gambetta et d'une prétendue entente qui se serait faite entre M. Thiers et lui, par la réorganisation visible de l'armée et l'accroissement relatif

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