Saint-Vallier à M. Thiers, 3 mai
du budget qui la concerne. C'est un thème répété autour de lui; la presse allemande et à la suite de celle-ci la presse italienne le développent journellement : aux yeux de l'Empereur le discours récent de M. Thiers en est la justification. »
Il faudrait connaître les documents allemands pour discerner ce qu'il y avait de réel et ce qui fut factice dans ce développement soudain de défiances et cet émoi apparent, de même pour dire exactement par qui et pourquoi ils furent suscités. Rien de notre part ne pouvait sérieusement les motiver. Les explications de M. Thiers, amplement développées par M. de Saint- Vallier, leur enlevaient tout fondement, et l'état trop visible dans lequel nous laissaient les défaites en eût démontré Tinanité au moindre politique de bonne foi. Un fait non douteux, tandis que d'autres restent encore obscurs, c'est que dans ce mouvement d'opinion le monde militaire surtout était écouté. L'esprit militaire s'est toujours fait des illusions sur les périls à prévoir comme sur les entreprises à caresser. A sa décharge elles ont été quelquefois légitimées par l'événement; toujours est-il que cet esprit-là exerçait inévitablement beaucoup d'action , à cette heure , del'autre côté du Rhin. Par les résultats qu'il avait procurés, par le fait qu'ils étaient advenus sous le commandement du roi, il avait naturellement beaucoup d'empire sur ce dernier comme beaucoup de prise sur le pays. Du premier jour jusqu'à la fin, ses appréhensions et ses avis ont occupé à cause de cela une grande place dans nos négociations avec l'Allemagne. Or les militaires entourant le roi sont restés,, presque jusqu'au bout, convaincus que l'on nous verrait rouvrir la guerre avant le complet acquittement.
de la rançon. C'est la première parole, on Ta vu,
qu'ait dite M. de Bismarck en 1871 au chargé d'affaires
français, et il ne doutait point alors ou il feignait de ne
point douter que, les deux premiers milliards payés,
nous nous battrions de nouveau pour gagner le reste.
Avoir si entièrement vaincu la France était si énorme,
qu'ils se demandaient, semble-t-il, si c'était bien vrai.
Il n'était pas besoin de se trouver longtemps à côté
de l'état-major de Nancy, pour sentir que les têtes
militaires et la plupart des autres étaient poursuivies
par le miracle de défense nationale accompli Tannée
précédente. La nécessité, pour avoir raison de ces
armées improvisées, de livrer des batailles exigeant
autant de moyens qu'en avaient coûtés les défaites
d'armées régulières restait présente à leur esprit et le
troublait. La mise en armes de la nation entière par
la Délégation de Tours les inquiétait encore. On eût
dit que la lutte avait cessé juste à temps pour eux, et
que de la rouvrir, même dans le désarmement où
nous nous trouvions, dût leur imposer des efforts dont
la perspective n'était pas envisagée sans crainte. Des
généraux dont l'opinion avait du poids étaient d'avis
que la bataille de Villersexel aurait eu, peut-être, des
suites embarrassantes pour les armes allemandes si,
au lieu de se tenir enfermé dans les bastions de Bel-
fort, où il n'avait affaire qu'à des semblants d'attaque,
le colonel Denfert eût porté une sortie vigoureuse à
l'appel du canon de Bourbaki, l'armée du général de
Manteuffel n'ayant pu arriver sur ce dernier que le
lendemain *. Notre gouvernement avait refait des
!. C'était l'opinion du général de Treskow, qui avait commandé contre Belfort. M. de Saint-Vallier la fait connaître au long, d'après une conversation du général lui-même, dans une
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cadres d'armée solides, rétabli les ressources, renoué des liens : ne serait-il pas suivi s'il suscitait une fièvre patriotique pareille à celle de Tannée précédente? Si des mains moins prudentes que celles de M. Thiers ou moins loyales dans les rapports se trouvaient occuper le pouvoir et tentaient Tentreprise, ou bien M. Thiers lui-même emporté par sa connaissance historique de la guerre, par ses propensions vers le soldat, ou poussé par le pays ! Les militaires de l'Allemagne et les Allemands qui regrettaient comme eux de ne pas nous avoir assez démembrés étaient en arrêt devant cette hypothèse.
De là un état d'idées dont il faut faire constamment acception, pour expliquer les dispositions existant envers nous. Déjà à la fin de 1871, les échos diplomatiques avaient porté aux oreilles de notre chargé d'affaires à Berlin, que le parti militaire tenait pour essentiel de maintenir intactes les garanties d'occupation écrites dans le traité de paix, et combien il en voulait à M. de Bismarck de n'avoir pas gardé en gage Belfort pour la sécurité de la frontière * ; maintenant, ce parti en venait à exciter ouvertement l'opinion contre nous. La France reconstituée l'étonnait et il affectait de se garder d'elle. M. de Moltke ne dissimulait pas l'éveil où le tenait une réorganisation militaire a qui allait, dit-il à notre ambassadeur en ce (( moment même, nous mettre au printemps en état de « recommencer la guerre *» . Par suite, c'était une visée à peu près avouée que de river pour ainsi dire sur
lettre particulière à M. Tiiiers, le 31 mai 1872, à propos de la discussion de la loi militaire à l'Assemblée.