M. de Gontaut à M. de Rémusat, 27 avril
nous Toccupation, afin de se trouver mieux à même de profiter des éventualités, peut-être de les faire naître. La nécessité de ne point toucher aux garanties territoriales, et non pas seulement en tant que moyen sûr d'assurer le payement de la contribution de guerre, devint dès ce moment une opinion tellement forte que même à la fin, en 1873, il ne fût pas possible d'y faire renoncer l'Empereur. Mais ni la pensée de voir rouvrir la guerre ni celle de la recommencer contre nous, ne défrayaient seules l'émoi qui s'était saisi soudain de la cour de Berlin. Le flot des hostilités et des imputations régnant à Versailles contre le gouvernement de M. Thiers l'avait envahie. Grâce probablement à la correspondance de l'ambassade de Paris, tous les échos de la droite de l'Assemblée nationale retentissaient chez l'Empereur et autour de lui. La mauvaise humeur de M. de Bismarck contre le général de Manteuffel, en interdisant les considérations de politique au quartier général, nous avait condamnés à l'animosité du comte d'Arnim contre les propensions montrées par le gouvernement présidentiel à s'appuyer sur les opinions moyennes du pays, sur leurs tendances nonmonarchiques, non-impérialistes surtout, et par cela même à favoriser ces tendances.
Le champ se trouva ainsi libre pour des insinuations contre la France, quoique le chancelier ne leur reconnût pas de fondements sérieux. Le général de Treskow montra pourtant qu'il eût été facile de revenir de suppositions si peu en rapport avec les faits. Dix jours de présence à Nancy et de conversations avec le comte de Saint-Vallier a\aient suffi à le convaincre combien la réalité était différente. 11 ne cachait pas le regret que « les informations alarmantes des attachés
militaires de l'ambassade d'Allemagne à Paris fussent peu conformes à la vérité ou empreints d'exagération ». Un mois plus tard il répétait encore au commissaire français que (( tout ce qu'il voyait depuis son arrivée en France atténuait beaucoup ses défiances et ses préventions, et qu'il écrivait dans ce sens à l'Empereur Guillaume * ». Et en effet, avec les impressions qu'il avait apportées, il aurait été sans cela plus que surpris, les premiers jours, que M. de Manteuffel, invité à présider l'inauguration de la nouvelle Université allemande de Strasbourg, s'y refusât et répondît que (( les fonctions par lui remplies en France lui inter- « disaient de participer à une solennité qui ne pouvait <( manquer d'être douloureuse pour les Français * ». Il faut dire que l'agitation à laquelle se portait Gambetta, en tant qu'orateur fougueux et coryphée applaudi de l'idée républicaine, servait tout particulièrement à Berlin cette propagande d'appréhensions sans causes raisonnables. L'Empereur envisageait-il volontiers pour lui-même une sorte de rôle comme celui d'Alexandre I" il y avait cinquante-cinq ans, visant à ne laisser établir en France que des institutions assurant l'Europe contre des bouleversements nouveaux? il serait curieux de l'apprendre. Alexandre V y mettait la condition que ces institutions fussent au moins viables; si l'Empereur Guillaume se laissa attirer à une perspective analogue, on ne découvrirait pas sans quelque intérêt auquel des gouvernements en compétition alors en France il entendait s'en fier. Quant à ce qui concernait Gambetta, n'était-ce pas plutôt le Gambetta de Tours qu'on