Saint-Yallier à M. Thicrs, 3 mai
appréhendait de voir revenir, l'organisateur de la guerre nationale, jugé propre à rendre moins facilement réalisables qu'elles ne paraissaient l'être autrement des vues de démembrement plus complet dont on nourrissait la pensée?
Toujours est-il que sous l'influence de l'élément militaire, il s'était formé une opinion, d autant plus animée que l'Empereur semblait s'y prêter, pour s'assurer de l'avenir vis-à-vis de la France en profitant de la présence de 50,000 Allemands dans six départements de l'Est. Rarement cet élément- là, même ceux de ses personnages qui ont participé aux affaires de l'État, a vu au delà du résultat brutal de la guerre et de l'idée de le maintenir par les moyens qui l'avaient procuré. Les militaires allemands, ceux sur qui M. de Bismarck s'est empressé de rejeter la responsabilité de l'annexion de la Lorraine, n'avaient nulle notion de ce que pouvait déjà faire faire de réflexions à l'Europe, toute indifférente et par là presque complice qu'on la crût, d'abord l'événement surprenant de nous avoir si démesurément vaincus, puis, et d'autant plus, que ces victorieux restassent établis en France sans régler définitivement leur compte avec elle, bien que payés déjà aux deux cinquièmes d'une rançon fabuleuse. C'était un ordre de considérations ou étranger à leur esprit ou dont l'importance leur était voilée par l'infatuation, de sembler ainsi menacer les autres gouvernements d'une toute-puissance inquiétante et, fatalement, d'une source éventuelle de trouble ou de conflit dans la situation commune. Il s'agissait donc, à leurs yeux, de nous occuper tout au moins le plus longtemps possible, en tout cas jusqu'en 1874, le traité de Franc-
fort ayant marqué ce ternie extrême, et de toucher à mesure le reste de l'indemnité de guerre, non de la laisser devancer. Pendant ce temps on verrait venir; on empêcherait par Toccupation même que ne surgît le danger prétendu; ou bien, si ce danger se présentait, on serait tout porté pour en punir le pays qu'aux préliminaires de Versailles on s'était vu empêché d'amputer davantage. Le comte de Moltke était désigné pour le représentant sinon pour le meneur de ce plan à double effet, très différent de celui qu'avait fait augurer la correspondance de M. de Bismarck avec le quartier général. Pour attacher à ces visées le sentiment public au point d'y associer l'Empereur d'Allemagne, il fallait ce déploiement d'allégations d'un péril aperçu soudain, d'appréhensions simulées, de défiances irritantes contre des propensions à recommencer la guerre prétendues publiques en France.
A Versailles et à Nancy on ne connaissait pas encore l'existence de ces dispositions de Berlin. En attendant on passait par les préoccupations et les inquiétudes que les ténèbres portent avec elles. Aussitôt après la lettre que le comte de Saint- Vallier lui avait écrite le 7 mars, M. Thiers, entretenant le comte d'Arnim, l'informait qu'il projetait des ouvertures pour le payement des trois milliards et qu'il allait se trouver prochainement en situation de les faire. L'ambassadeur avait répondu qu'il s'absentait pour une ou deux semaines, mais qu'au retour il serait prêt à l'écouter. C'était le premier acte d'une négociation qui ne devait prendre fin qu'après trois mois de vicissitudes pénibles dans lesquelles le comte d'Arnim fut pour beaucoup, mais pour quelque chose peut-être la manière dont, à Versailles, on pensa devoir l'engager.