CHAPITRE IX
L'ambassadeur de France en AUemag^ne.
M. Thiers dans l'enchevêtrement des choses. — Nécessité de penser aux trois milliards; on s'écarte des conseils de M. de ManteulTel. — Etonnement exprimé par M. de Bismarck de n'avoir pas de propositions; premières instructions envoyées à notre ambassadeur pour en faire. — La personne et les démarches de i\f. de Gontaut. — Ce que le Président avait dit à l'Assemblée nationale à propos de l'armée.
Les descendants immédiats ne s'intéressent guère aux peines que les choses ont quotidiennement coûtées. Ils profitent de ce qui s'est fait ou ils en souffrent, mais ils sont tout aux choses du moment. Ce sont les successeurs qui regardent aux vicissitudes passées, souvent bien après, quand par curiosité ils découvrent l'histoire. On se souvient à peine, aujourd'hui, de l'enchevêtrement à travers lequel le gouvernement de M. Thiers eut à poursuivre la libération de la France. Passions et perfidies des partis, ardeurs sans mesure retentissant dans les rapports avec l'ennemi, paroles inconsidérées pesant sur les négociations à entreprendre ou sur celles qui étaient suivies, on a oublié tout cela. D'autre part, on n'a jamais su à quel degré furent déconcertantes et tenaces les exigences à subir.
les suspicions à surmonter. Il n'y aura bientôt plus de survivants pour se rappeler avec quelle fécondité de ressources le chef de ce gouvernement se tenait debout entre tant d'écueils. Déjà, qui pense encore qtfe le pays était comme en plein vent, que ses ressorts étaient brisés, qu'il effectuait pourtant une révolution et que tout y était débats âpres, violents? Bien peu se rappellent combien ce chef d'un moment savait pourtant couvrir par ses discours ou par ses entretiens les actes accomplis ou les vues reprochées, les sentiments intempestifs, les fautes parfois commises. A défaut de ravoir entendu, les instructions qu'il fit donner, la correspondance dont il les appuya, témoigneront du moins de l'adresse des explications et de leur promptitude, de leur lucidité que doublaient sa verve pénétrante et sa bonne humeur aimable, parfois une ironie souveraine ou une fierté émouvante, et ces dons toujours prêts ensemble pour sa plume, ainsi qu'ils l'étaient pour sa parole, devant l'obligation d'être en éveil à tout instant.
Il fallait aborder la question des trois milliards. C'était celle de l'évacuation, puisque l'évacuation devait suivre les garanties de payement dont le traité de Francfort semblait nous assurer le bénéfice. Plus d'un mois était passé depuis que le Président avait annoncé au comte d'Arnim qu'il l'en entretiendrait au plus tôt, et celui-ci ne reparaissait pas à l'ambassade. On perdait du temps, M. Thiers ne voulut pas attendre un rappel de Nancy. C'est le 12 avril que M. de Saint- Vallier était revenu sur ce sujet; mais le 11 une lettre particulière, donnant à M. de Gontaut à Berlin les instructions suggérées par les avis du général de Manteuffel, était partie de la Présidence avec une dépêche
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de M. de Rémusat. Au moment d'entrer en œuvre, toutefois, le gouvernement avait adopté une autre marche que celle dont le quartier général préconisait l'emploi. Du moins il n'avait pas entièrement admis celle-ci et ce ne fut pas sans conséquences. On n'a point l'explication de ce changement, mais les faits laissent supposer que, tout en étant décidé à aller droit au chancelier, le gouvernement réfléchit que l'Allemagne ayant un ambassadeur, la règle commandait de s'adresser à lui, et le commandait d'autant plus que déjà six semaines auparavant M. Thiers avait pris les devants avec lui. Une autre raison fut, sans doute, que les pourparlers auraient d'autant moins de chances d'échouer si l'on évitait deux choses : d'abord, d'agir en dehors de cet ambassadeur, puisqu'à toute occasion il manifestait sa jalousie du quartier général; en second lieu, d'avoir l'air pressé de traiter. Le Président mandait donc à M. de Gontaut, le 11 avril : a Sans prendre la question en mains, il faudrait faire a. naître la conversation avec M. d'Arnim ou avec a M. de Bismarck lui-même y>. Il semblait bien supposer qu'en fait ses instructions auraient leur suite avec le chancelier, car M. de Rémusat, informant privément de leur envoi M. de Saint- Vallier quinze jours après, marquait à ce dernier que « même avant d'avoir reçu ses avis, on avait écrit à M. de Gontaut de s'adresser directement à M. de Bismarck, de tout soumettre à sa décision, etc. »; le ministre ajoutait, du reste : ce Et tout cela, bien entendu, sans exclure a M. d'Arnim y>.
Mais ce tout cela » ne cadrait point avec l'attente de M. de Bismarck, telle du moins que permettait de la supposer chez lui sa correspondance avec Nancy. Le 17,
deux semaines étant passées sans qu'il eût rien vu venir de Versailles, il en manifestait sa surprise au général de Manteuffel, et il le faisait dans des termes n'autorisant point du tout à supposer une modification quelconque dans ses dispositions antérieures ni dans les intentions qui avaient paru les dicter, a Une des choses (( qui nous a le plus rassurés depuis trois mois sur les (( dispositions de la France, c'est votre communication (( confidentielle des deux lettres de M. le Président de (( la République, écrivait-il ce jour-là au général. (( Nous y avions trouvé affirmées les deux résolutions, (( les plus importantes à nos yeux, de repousser dans a le service obligatoire l'armement en masse d'une ce nation turbulente et révolutionnaire, et d'entamer (( avec nous des négociations pour le payement antice cipé des trois derniers milliards. Aujourd'hui, des <( inquiétudes nous viennent sur ces deux points. « Tous les journaux disent que le Président s'est mis (( d'accord avec la commission de l'Assemblée pour ce admettre le service obligatoire, et d'autre part, (( quoique les échéances de la convention Pouyer- « Quertier du 10 octobre pour l'acquittement du qua- (( trième demi -milliard aient été devancées, nous ne « voyons pas venir les ouvertures auxquelles nous (( avions lieu de nous attendre, et les journaux encore (( assurent qu'on s'est résolu à ne pas s'occuper c( du payement des trois derniers milliards avant a plusieurs mois ». Sur quoi M. de Bismarck concluait : « Sans éprouver encore de défiance à ce sujet, a je regrette ce silence, mais je n'ai pas l'intention (( de provoquer des explications et je suis déterminé ce à attendre les ouvertures de l'ambassadeur de a France ». Qu'est-ce qui avait eu lieu? On ne le
saura probablement avec un peu d'exactitude que lorsque soit les documents, soit les récits allemands auront fait la lumière. On peut supposer ce qui arriva, non le dire au juste, même après les explications de M. de Gontaut. Voici ce dont, à Versailles, au moment où M. de Bismarck mandait à Nancy ce qui précède, on avait chargé l'ambassadeur.
La complexité des choses et la nouveauté de ce dernier en diplomatie semblaient obliger à le conduire par la main. Par suite, M. Thiers a entretenu avec lui une correspondance fréquente, en même temps que M. de Rémusat lui traçait moins minutieusement les directions. La lettre du Président en date du 11 avril révèle d'abord que Ton jugeait devoir apporter dans la négociation plus de précaution que ce n'était supposé à Nancy, puis combien on trouvait nécessaire de se faire le guide de l'ambassadeur. La politique an tiecclésiastique du chancelier laissait déjà présager l'acuité où elle atteindrait. Le vicomte de Gontaut, lui, y voyait le commencement d'une guerre contre la religion et en ressentait personnellement une émotion très vive. Il en avait entretenu M. Thiers, avait même abordé dans sa correspondance le terrain des alliances possibles pour la France en s'y montrant contraire. Le Président ne voyait pas moins clair à ce sujet. Il y avait bien pour lui un terrain urgent, mais un seulement, celui de la libération. Il se hâtait donc d'y ramener son agent. <( Mon cher comte, lui « écrivait-il en commençant, ce n'est pas précisément « aux catholiques que M. de Bismarck en veut, mais n à l'alliance que la France pourrait trouver auprès « d'eux, si contre toute vraissemblance actuellement « la guerre pouvait renaître dans un délai plus ou
<îc moins prochain. Avant de songer aux alliances de « Tavenir, il faut songer à l'indépendance du présent, a et cette indépendance repose tout entière sur <( révacuation. » Ce qui importait, c'était que l'ambassadeur fût muni d'explications sur le fait que, jusqu'à ce moment, nous n'avions entrepris aucune démarche; aussi le Président vise-t-il d'abord à ce premier objet. Une chose évidente, c'est qu'il désirait entrer en négociation et croyait essentiel qu'on ne l'en vît pas pressé. Une autre, c'est qu'il voulait soigneusement cacher d'avoir reçu des avis de Nancy. Il mettait donc son initiative sur le compte d'une occasion, pour ainsi dire. C'étaient les circonstances financières qui l'amenaient. Celles-ci, disait-il, rendraient le moment opportum, et s'il entrait dans les idées de Berlin d'en juger de même, l'occasion serait aussi bonne pour l'Allemagne que pour nous. C'eût été deviné d'un mot par un ambassadeur de carrière, ce serait moins simple pour un novice; le Président ne s'épargnait donc pas. Il continuait textuellement : a Je n'ai rien voulu précipiter, parce que nous serions a exposés, en nous montrant trop pressés, à rendre a d'autant moins pressés les contractants adverses; « secondement parce que le marché financier exigeait « du repos. J'avais donc eu soin de dire à M. d'Arec nim : à votre retour. De son côté il avait paru a accepter volontiers cet ajournement, qui laissait l'af- « faire en ses mains. Mais, lorsque je lui tenais ce « langage, il ne devait rester que sept ou huit jours « à Rome, et revenir immédiatement après. Or, il a s'est écoulé plus d'un mois; nous n'avons ici perce sonne à qui parier, et cette question si grave semble « ne pas exister. Pourtant il faut s'en occuper, car le
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a marché financier, qui exigeait du repos, semble au « contraire exiger qu'on agisse. Tout est suspendu en a effet à l'opération du futur emprunt, et les bons « observateurs pensent que, dans l'intérêt même des « affaires, il faudrait prendre un parti. — Je ne puis a pas néanmoins, et je ne veux pas brusquer les « choses; pourtant je ne veux pas trop les laisser a languir. Je désire donc que, sans prendre la ques- « tion en main, ce qui semblerait ne pas convenir à « M. de Bismarck (qui m'a toujours fait dire que la a chose devait se passer entre lui et moi par un inter- « médiaire qu'il indiquerait), sans prendre la question « en main il faudrait faire naître la conversation avec a M. d'Arnim, ouavecM.de Bismarck lui-même, et lui « dire que beaucoup de gens s'agitent en ce moment, « que beaucoup se disent mandatés par lui pour « parler de la finance de cette affaire, et que nous ce avons besoin d'être éclairés sur ce point. Sans vous « présenter comme chargé d'entamer la négociation, ce il faut lui dire que nos fonds souffrent de la perce spective de l'emprunt, que si on doit opérer pro- « chainemeut il faut ne pas tarder pour traiter; que « si, au contraire, on veut différer, il faut le dire, car « la spéculation en baisse cessera, et les fonds repren- « dront leur marche ascendante, et les affaires toute a leur activité. Faites sentir, en un mot, qu'à différer « il faut différer beaucoup, pour que la pression d'un « emprunt prochain cesse de peser sur les affaires. « L'Allemagne est si intéressée à ce que nous ayons « les moyens de payer qu'elle ne doit pas être insen- « sible aux considérations que je vous expose ici ».
Le détour ainsi bien marqué, M. Thiers précisait toutefois, plus expressément le mandat, comme s'il
craignait que faute d'habitude Tambassadeur ne prît le change : <( Je désire vous faire bien comprendre ma (( pensée. Il ne faut pas vous présenter comme chargé et de la négociation, car vous mettriez M. d*Arnim a contre vous, intéressé qu'il est à la retenir dans ses a mains, mais comme désirant un renseignement qui a « pour vous quelqu'importance. En effet, on semblait (( très pressé, et on semble tout à coup ne plus l'être. Je « ne m'en étonne guère, car j'attribue le silence gardé a en ce moment à la préoccupation des affaires cathoa liques, mais il est bon de le savoir pour la conduite (( à tenir et l'attitude à prendre. Cette affaire est si (( grave pour la France, elle touche tellement à tout, a qu'être renseigné à son sujet est d'une sérieuse a importance. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il c( faut mettre sur tout cela une main fort légère, et a être renseigné sans cependant laisser voir trop « d'impatience ».
Il fallait, évidemment, deviner un peu sous les lignes la conduite à tenir; plus de pratique que n'en possédait l'ambassadeur n'eût pas été de trop. Lorsque, au mois de janvier précédent, M. Thiers avait rappelé de Berlin le chargé d'affaires comte de Gabriac pour y faire représenter la France par M. de Gontaut, c'était à raison de motifs très déterminants alors. Par des liens de famille à la cour de Prusse*, par lui-même, monarchiste avéré, ce dernier devait plaire au roi Guillaume et autour du roi. M. de Bismarck, manifestant d'autres causes de ne pas trouver l'ambassadeur à son goût, probablement les attaches mêmes de
1. Des alliances avec les Radsiwill, alliés eux-mêmes aux Castellane.
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celui-ci, s'était entendu répondre par le souverain qu'en tout cas M. de Gontaut était « un gentilhomme « de vieille et noble origine, que c'était à quoi il tenait « et qu'il savait particulièrement gré à M. Thiers de « l'avoir compris' )). La réponse n'avait certainement pas suffi au chancelier, à qui la noblesse allemande pardonnait mal sa roture dans le rôle qu'il s'était fait. Pour nos propres affaires aussi, d'autres qualités que la « noble origine » de M. de Gontaut eussent été maintenant plus utiles. Si celles qu'avait l'ambassadeur, sans parler des manières les plus aimables, eurent d'abord du prix en représentant à la cour d'Allemagne la France traditionnelle, le lendemain de la défaite d'une France devenue autre, elles se trouvaient être une gêne, presque un empêchement, à cette heure où c'était en définitive cette France fort changée qui avait besoin de traiter.
Il ne restera de l'ambassade de M. de Gontaut sous M. Thiers qu'un souvenir honorable. Au besoin le commanderaient les termes de la correspondance du Président avec lui. Ayant des sentiments et des opinions opposées à celles de son gouvernement, il servit de son patriotisme ce gouvernement, à défaut de prestesse professionnelle, comme s'il eût été du même camp. Ses rapports diplomatiques et ses lettres confidentielles ne fourniront que des témoignages d'efforts sincères, de droiture, et l'on a dit en toute justice que trois ans après, en 1875, où son parti occupait le pouvoir, il rendit un réel service en mettant M. Decaze à même de conjurer le danger auquel nous exposèrent un moment, de la part de Berlin, les tendances ultra -