Saint- Vallier à M. Thiers, 25 janvier
montaines supposées au gouvernement français. Il avait pris alors de l'expérience; il sut être alerte et fit déjouer ce qui se tramait. Mais déjà en 1872 ses qualités personnelles cessaient de suffire à l'œuvre. Le président de la République ne pensa-t-il pas après coup, sans le dire, que nos intérêts se seraient trouvés plus heureusement placés dans les mains de M. de Gabriac? on serait tenté de l'affirmer en voyant la suite que prirent les choses.
A moins d'anticiper sur le cours des événements, ce n'est pas encore le lieu d'exposer ce que M. de Gontaut fit des instructions du 11 avril. Il faut dire toutefois qu'il chercha faiblement à voir le chancelier. Il se sentait assurément mal à l'aise avec lui à cause de la politique anti-ultramontaine de ce dernier, et il ne pouvait lui échapper qu'en retour il n'en était pas recherché. Il s'était donc un peu ouvert avec M. Delbrûck , bien que sans insister puisque ses instructions étaient telles, mais il avait eu l'occasion de converser longuement avec le comte d'Arnim, tout frais arrivé à Berlin, et il s'était laissé dissuader par ce dernier de s'adresser à M. de Bismarck en ce moment. La lettre de M. Thiers lui ayant tracé cette marche : ce Je n'ai a pas besoin de vous dire qu'il faut mettre sur tout a cela une main bien légère et être renseigné sans a cependant trop laisser voir d'impatience )>, M. de Gontaut crut certainement obéir pour le mieux par des rencontres avec son collègue d'Allemagne, et il dut se sentir allégé quand le comte d'Arnim le détourna d'aller de l'avant. En répondant le lendemain au Président, il dit avoir tâché « plus qu'il ne l'aurait voulu » de bien pénétrer le comte du détachement avec lequel il parlait. Son patriotisme, en effet, était
au-dessus de son expérience, à laquelle ne pouvaient pas suppléer d*incontestables facultés d'esprit. Mais il va devenir évident que parler ainsi au comte d'Arnim c'était faire son jeu, non le nôtre. Le 16 avril, tandis que le chancelier s'étonnait et allait se montrer presque indisposé qu'on ne lui dît rien, l'ambassadeur, qui venait de rendre compte confidentiellement à M. de Rémusat de sa conversation avec le comte d'Arnim, demandait s'il fallait en rester au conseil de s'abstenir ou bien rechercher positivement une audience; mais le lendemain, annonçant son pli par une dépèche télégraphique au Président lui-même, il précisait délibérément la situation par ceci : ce M. d'Arnim m'a dit un mot me portant à croire qu'il serait préférable d'attendre un peu avant « d'entamer des questions de ce genre avec M. de Bismarck ». Et l'indécision entre agir et attendre va durer longtemps. Dans la correspondance de ce moment entre Versailles et lui, le continuel retour de l'avis de sa part qu'il attend l'audience de M. de Bismarck et ne l'a pas reçue, et l'invitation constante de Versailles à voir ce dernier et à s'ouvrir à lui, prêteraient à railler si l'on ne regardait pas à la fin. Mais pour voir la fin il faudra traverser six semaines.
Lorsque M. Thiers indiquait à M. de Gontaut de s'enquérir au plus près possible des désirs du prince de Bismarck pour les 3 milliards, il ignorait l'état des esprits à la cour de Berlin. Après toutes ses explications et en présence des faits, il semblait en droit de penser que l'on n'en était plus à douter sérieusement de nos intentions, à arguer même sans sincérité de la solidité de son pouvoir et de l'incertitude de sa durée. De même quant à la reconstitution de notre armée et
â raccroissement de son budget. La reconstitution de Tarmée, jamais, depuis le premier jour, il n'avait caché que ce ne fût son devoir immédiat. La fermeté mise à le dire en pleine infatuation des victoires n'avait pas été, bien plus, sans en imposer assez au vainqueur pour que la considération et le consentement de celuici fussent comme forcés par cette fierté de vaincu. L'augmentation du budget de la guerre était la conséquence naturelle, et dans ce discours à l'Assemblée, signalé comme justifiant les suspicions du roi Guillaume, il n'y avait rien dont le Président se fût tu jusqu'alors. C'était le 16 mars, au début de la discussion du budget de 1872, le premier qui ait été dressé après la défaite, en rentrant dans l'ordre régulier. Notre état militaire était à refaire, le gouvernement ne proposait de crédits nouveaux qu'à cette unique fin. L'Assemblée nationale aussi rentrait dans l'ordre habituel, c'est-à-dire dans l'ornière, familière à la plupart des parlements, de déclarer exagérés les chiffres du gouvernement. M. Thiers avait dû dire par suite que, hormis un seul, tous les chiffres d'augmentation résultaient des obligations imposées par les événements, que ce seul en question provenait de l'initiative du gouvernement et qu'il concernait l'armée, mais que l'on n'en pouvait différer l'emploi. Il entendait si peu dissimuler cet emploi qu'il en donnait tout haut le détail : indemnités aux départements envahis; réparations des murailles ou des forts de Paris; fermeture de notre frontière maintenant ouverte; matériel perdu ou hors de service qu'il fallait remplacer ou changer; et en terminant cet exposé il l'avait justifié par ceci que, ce même sous les malheurs que nous subissions, nous ne pouvions pas être oublieux jus-
qu'à ne point tâcher de nous replacer dans la situa- ' tion où, pour la première fois, nos drapeaux et nos armes avaient reçu non une humiliation, mais le plus grand dommage qu'ils eussent jamais essuyé ».
Pour quelque nation que ce fût se trouvant frappée comme la nôtre, n'importe quel gouvernement mû par l'amour de son pays aurait tenu ce langage, n'importe quelle monarchie qui eût régné sur nous l'aurait parlé. Certes M. Thiers y avait mis la chaleur communicative qui contrastait tant chez lui avec l'apparence, et dont on l'avait toujours vu prodigue quand la France était en jeu : a Au lieu d'en être embarrassé « devant vous, s'était-il écrié, je m'en honore, parce ce qu'il y a un vrai patriotisme, un vrai courage à venir « demander à un pays déjà aussi chargé que le nôtre a de se charger davantage pour avoir une armée ». Mais si quelque chose était loin de sa pensée, c'était incontestablement l'idée d'une menace; ses dernières paroles ne le marquaient pas avec moins de feu. Le roi Guillaume avait assurément lu avec des yeux prévenus, pour trouver des déclarations inquiétantes dans ces mots, sur lesquels l'orateur était descendu de la tribune : oc Et cela. Messieurs, ce n'est pas pour la a guerre, ce n'est pas pour la revanche, dont je vois ce le mot imprudemment écrit, imprudemment pro- (( nonce par beaucoup de gens. Oui, je le dis devant « l'Europe, parce que si je le dis ici, à cette tribune, « c'est que je l'ai déjà dit à tous les représentants des « puissances : oui, nous dépensons pour l'armée, « mais ce n'est pas pour la guerre. J'engage ma « parole d'homme et celle de mon pays. Non, ce n'est « pas pour la guerre, mais c'est pour que la France a reprenne la situation qu'elle a toujours eue dans le
a monde, pour que, quand la France croit avoir une « armée, ce ne soit pas une illusion, mais que ce soit a une armée véritable. Il n'y a donc dans le budget « de 1872 rien que nous ayons à cacher, il n'y a rien « qui ne soit votre ouvrage; il n'y a qu'un point sur (( lequel des dépenses puissent nous être imputées, ce (( sont les dépenses que l'armée exige, ce sont les <( efforts que nous avons faits pour rendre à Tarmée <L française la vigueur de constitution qu'elle a eue « autrefois, qui lui a fait défaut un moment, mais (( qu'elle retrouvera, je l'espère, grâce à votre patrio- (( tisme et à vos lumières. »
Il n'y avait rien là de nouveau pour les militaires allemands, rien de différent du langage que M. Thiers avait tenu au vainqueur aussitôt les préliminaires de paix signés, à savoir que même abattue par la défaite comme elle Tétait, la France ne pouvait pas rester sans se refaire une armée.