‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 39 sur 128 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Rencontres intempestives avec le comte d'Arnim.

M. Thiers revient aux avis de Nancy; nouvelles instructions données à M. de Gontaut. — Pourquoi ces autres instructions sont tardives. — M. de Gontaut est abusé par Tambassadeur d'Allemagne. — Mauvais vouloir régnant à notre égard en ce moment; lettre émue de M. Thiers à notre ambassadeur. — Documents remis en même temps à M. de Saint-Vallier pour le quartier général, et explications parties pour Berlin en conséquence. — Manière d*être de M. de Bismarck en ce moment.

Les instructions du 11 avril étaient en route quand le pli de M. de Saint-Vallier, écrit le 12, apporta au Président les conseils instants de M. de Manteuffel de s'aboucher avec M. de Bismarck en personne. Le général n'avait jamais été aussi pressant ni semblé aussi autorisé à l'être; ce nouvel avis fit impression. M. Thiers ne trouva plus suffisante la manière qu'il venait de tracer pour motiver la démarche. La convenance de se rapprocher du mode préconisé à Nancy l'attirant, il rectifia, ses indications premières sans attendre. C'est d'aborder positivement le chancelier luimême qui à cette heure lui parut être la bonne voie.

Il est sensible, qui plus est, qu'à ses yeux c'était urgent. Il le dit, toutefois, sans désorienter l'ambassadeur. Il précisa simplenient mieux les considérations à tirer du marché financier, laissa comprendre que l'entremise du comte d'Arnim pouvait passer au second plan, voire être indifférente; mais il donna pour essentiel d'obtenir audience du chancelier et d'apprendre de lui quel intermédiaire il désirait que nous choisissions pour négocier; nous agirions par qui, comment et où il lui conviendrait. Le Président récrit à l'ambassadeur le 14 :

ce Mon cher Monsieur de Gontaut,

a Je vous ai écrit ces jours derniers pour vous engager à faire une sorte d'ouverture, fort ménagée du reste, au cabinet prussien, relativement à la négociation financière qui devra, en anticipant l'acquittement de notre dette, amener l'évacuation de notre territoire. Je vous avais recommandé de procéder indirectement auprès de M. d'Arnim, ou de M. de Bismarck, de façon à n'avoir pas l'air d'ouvrir vous-même une négociation. Les circonstances se sont modifiées, et nous avons besoin aujourd'hui d'être fixés sur ce grave sujet. D'une part, des avis émanés d'une source à la fois élevée et informée nous portent à penser qu'il faut enfin prendre un parti, et de l'autre l'état du marché financier nous commande ou de différer ou de ne pas perdre de temps. La Russie vient de faire un emprunt; d'autres emprunteurs. États ou compagnies, peuvent vouloir puiser dans ce bassin des capitaux qui est aujourd'hui un vaste réservoir où coulent toutes les épargnes et d'où sortent toutes les richesses qui cherchent un bon placement. Mais il faut absolument

nous fixer pour tenir une conduite bien calculée, conséquente surtout, et au sujet de laquelle la politique et la finance se trouvent d'accord. Or, nous ne pouvons parlementer avec des gens de finance, sans savoir ce que veut M. de Bismarck, et parler à M. de Bismarck sans savoir ce que peuvent les financiers. Il faut pourtant rompre ce cercle vicieux, et c'est par M. de Bismarck quMl faut évidemment commencer à le rompre, c'est à lui à dire s'il veut ou s'il ne veut pas aborder ce sujet.

ce II faut donc tout simplement vous adresser à lui par M. Delbrîick, en disant à ce dernier que vous désirez voir le chancelier pour lui parler enfin de cette négociation, dont tout le monde parle excepté nous, Prusse et France, c'est-à-dire les deux parties les plus intéressées. Le motif de ce silence qui doit enfin cesser, le voici :

« On m'avait toujours dit que c'était avec M. d'Arnim qu'il fallait négocier. Plusieurs fois je lui dis à luimême que nous attendions l'acquittement définitif du quatrième demi -milliard pour nous occuper de la seconde partie de l'indemnité de guerre. Il me répondit chaque fois que nous avions bien raison, et que cette première partie acquittée, on pourrait parler de la seconde. Nous en étions là lorsqu'il m'annonça son départ pour Rome. Ce voyage ne devait pas prendre plus de quinze jours, et nous dîmes qu'à son retour nous aborderions le grand sujet.

« Par des motifs que nous ignorons et qui sont tous (je le crois du moins) relatifs à la question catholique, le voyage de quinze jours a pris six semaines et on m'assure que M. d'Arnim n'est pas près de revenir. Il est temps cependant d'en* finir, pour la raison que je

viens de vous dire, la nécessité ou de différer assez longtemps, ou d'opérer tout de suite.

<( Ce n'est pas tout. D'après certaines sources, M. d'Arnim ne serait peut-être pas l'intermédiaire qui conviendrait le mieux à M. de Bismarck. Je n'en sais rien, et je ne voudrais pas que vous laissassiez pénétrer quoi que ce soit de ce doute, peut-être mal fondé. Mais par tout cet ensemble de motifs, voici comment je vous engage à procéder.

« Vous demanderez simplement et franchement à voir M. de Bismarck; une fois auprès de lui vous lui direz (ce qui est la plus naturelle manière d'entrer en matière) que nous voulons deux choses : nous acquitter, et faire cesser l'occupation étrangère, ce qui prouve évidemment notre désir ardent de la paix ; que nous avions toujours attendu le retour de M. d'Arnim à Paris pour entamer ce sujet, que ce retour ne semble pas prochain, et que cependant nous avons besoin d'être fixés pour qu'on ne prenne pas dans la bourse universelle l'argent que nous aurions hésité à y prendre nous-mêmes; que par cette raison nous nous adressons à lui sans détour, pour savoir s'il veut différer ou traiter de suite.

« Rien n'est plus naturel de notre part que de vouloir être fixés à ce sujet, et rien n'est moins embarrassant pour M. de Bismarck que de nous répondre, car ce n'est pas un grand crime que de refuser de l'argent.

« Si M. de Bismarck est prêt à traiter, vous lui demanderez de vous dire franchement quel est l'intermédiaire qui lui agrée davantage, et vous ajouterez que cette persona grata sera la nôtre. Seulement nous voudrions que la négociation fût conduite près de nous, les difficultés les plus grandes étant ici, au milieu des

capitalistes dont il faut avoir le concours. Il va de soi que la négociation, conduite ici, serait point par point communiquée à M. de Bismarck, et à chaque instant soumise à sa volonté.

a En demandant à connaître la persona grata, il ne faut pas avoir Tair de chercher à écarter M. d*Arnim, mais seulement l'air de gens qui cherchent à s'aboucher avec un intermédiaire ayant toute la confiance du tout-puissant chancelier.

ce Ainsi, tout l'ensemble de nos motifs pour entrer en matière est celui-ci : nous avons besoin d'être fixés pour donner aux capitaux un rendez-vous ou prochain ou éloigné.

ce Ce motif si naturel, si avouable nous ayant décidés à parler, nous parlons directement, franchement à celui duquel nous voulons avoir une réponse.

« Et enfin s'il répond oui, nous lui demandons une seconde chose, c'est de nous dire le négociateur qui lui agréerait davantage; ce négociateur sera le nôtre, ce Nous serions plus satisfaits de traiter à Paris, près du marché des capitaux; mais nous sommes prêts à traiter où et par qui on voudra.

« Cette mission ne me semble pas bien difficile à remplir, et sans en faire un mystère impénétrable nous ne voudrions pas, cependant, qu'elle fût annoncée par la fenêtre à tout l'univers.

ce Si on vous questionne sur l'état de la France, vous pouvez dire qu'elle n'a jamais été plus tranquille, et vous direz la pure vérité.

ce Adieu de cœur.

ce A. Thiers. »

Malheureusement, tout cela, on l'a indiqué plus haut,

correspondait à une situation presque passée; la minutie des indications données à l'ambassadeur ne pouvait servir à rien. La première fois que M. deManteuffel avait conseillé de voir M. de Bismarck, on aurait peutêtre réussi. Les rapports qu'avait liés le chancelier avec le quartier général permettent de penser que, saisi tout de suite d'un plan de paiement des 3 milliards et d'évacuation qui lui aurait souri, il l'aurait fait aboutir. Maintenant c'était tard, soit eu égard aux idées qui régnaient autour de l'Empereur Guillaume et aux dissidences qui en résultaient, soit à raison d'un autre ordre de faits. Quand le général de Manteuffel avait été interrogé en si grand détail, c'était au début des impressions qui se manifestaient; M. de Bismarck voulait peut-être se voir à même d'y opposer des informations positives, en tout cas être fixé exactement. A l'heure actuelle s'ouvrait une période compliquée, M. de ManteufTel en avait eu sans doute le pressentiment à Berlin, et c'est pourquoi il faisait tant engager M. Thiers à se hâter.

Notre ambassadeur avait-il position pour savoir les choses ou pour s'en rendre compte? l'interrogation se pose en découvrant qu'il lui faut arriver jusqu'au 3 juin pour être éclairé. Et encore n'apprend-il alors le mot de l'énigme que par un de ses collègues. Il va traverser cette énigme six semaines durant sans y voir clair, bien plus sans s'apercevoir qu'il n'y voit pas. L'énigme, c'était que relativement aux affaires de îYance les idées du chancelier n'étaient plus suivies; qu'opinions et dispositions ne venaient plus de lui et régnaient contre son avis, mais que comme il n'était guère possible d'agir sans lui malgré le grand désir qu'en auraient eu nombre d'adversaires nés de sa grande puissance, on

avait besoin d*attendre qu'un accord s'établit plus ou moins avec lui, avant de rien commencer avec nous. En tout cas les dispositions n'avaient jamais été aussi défavorables. Le roi y tenait le premier rang. « Aucun « doute n'est possible, écrivait à cet égard M. de Saintce Vallier à M. de Rémusat, encore le 4 juin; les sen- « timents de défiance et d'irritation le possèdent tout <L entier; son entourage partage la conviction où il est a d'une prochaine reprise de la guerre; MM. de Man- « teuffel et de Treskow ont à cet égard des informa- « tions bien inquiétantes et d'un caractère certain. » C'est dans ces conditions que M. de Gontaut, ayant timidement, comme ses instructions du 11 avril semblaient le porter, tâté le terrain auprès de Valier ego du chancelier qu'était alors censément M. Delbruck, avait rencontré le comte d'Arnim. Dès ce moment il est tout entier dans les mains de celui-ci. Le 16 avril au matin, il informe Versailles par un télégramme que oc l'ambassadeur impérial va partir pour Paris, que son gouvernement est disposé à accepter la négociation, que seuls nos armements militaires ont fait un peu hésiter ». Il y avait de quoi rasséréner, après les informations reçues de Nancy. Cependant, le télégramme parti, l'ambassadeur revient sensiblement sur cette bonne nouvelle. Il a appris d'abord que le comte d'Arnim diffère de partir, et puis qu'il colporte jusque dans le corps diplomatique des propos sur nos armements, sur l'état politique en France, sur le peu de propension qu'en conséquence il se sent à y retourner. M. de Gontaut récrit donc aussitôt et, rapprochant dans son esprit les circonstances, ces propos, le long séjour que le comte d'Arnim vient de faire à Rome, les violences réitérées des journaux italiens contre

nous à la suite des journaux allemands, en particulier contre M. Thiers depuis son dernier discours à l'Assemblée nationale, il croit, on Ta lu déjà, que « tout cela doit appeler sérieusement Tattention ». Il vient tout au plus, alors, de voir arriver la seconde lettre de M. Thiers, celle du 14; ce même jour 16, il fait partir à l'adresse des Affaires étrangères le rapport qui rend compte au long de la conversation par laquelle le comte d'Arnim Ta convaincu de ne pas aborder actuellement le chancelier. Le lendemain 17, il connaît la lettre du 14 avril; c'est alors qu'il interroge télégraphiquement M. de Rémusat pour savoir si, maintenant qu'on est au courant de son entretien avec son collègue allemand, les instructions restent les mêmes. Tout en ajoutant qu'il n'était pas « d'avis de différer beaucoup », il faisait remarquer, on se le rappelle, que d'après le langage de ce dernier il croyait préférable d'attendre.

On serait surpris que M. de Gontaut, donnant de son collègue, la veille, une idée peu encourageante, s'en fiât maintenant à lui avec cet empressement, si l'on ne supposait pas l'ambassadeur persuadé qu'il a dans le comte d'Arnim le confident de M. de Bismarck, conséquemment l'intermédiaire grâce auquel il avancera nos affaires. On doit présumer aussi que ce dernier le recherchait, et on se l'explique. Il était inévitable que devant les dissidences du monde politique de Berlin, le comte d'Arnim, rentrant soudain de Rome, se trouvât fort perplexe. M. de Bismarck se tenait à Varzin, en sortait à peine : nulle direction de ce côté. A la cour, un concert de suspicions et de défiances envers la France, et notoirement sous les auspices du roi. Quelle voie tenir? Le comte d'Arnim devait tout

au chancelier, mais comment aller dans un autre sens que celui où se trouvait le souverain? Tout était donc avantage pour lui à nous savoir par cœur, et c'est ce que lui procurait la fréquentation de M. de Gontaut. Le parti qui entourait le roi ne voulant pas de la direction de M. de Bismarck et cependant ne pouvant se résoudre sans lui, il convenait aux deux côtés que nous fussions retardés dans les propositions que nous pourrions faire. C'était certainement ce que souhaitait le parti militaire, puisqu'il visait surtout à la durée du statu qiio; M. de Bismarck Teût gêné s'il s'était trouvé à même de jeter soudain sur le tapis des propositions sortables de la France. De son côté, le chancelier eût pu être gêné aussi de recevoir ces propositions en ce moment, où il n'aurait rencontré qu'obstacles contre elles. Le comte d'Arnim emploie donc son art à persuader M. de Gontaut d'attendrç. On peut s'étonner, toutefois, que ce dernier fût si peu renseigné sur ce qui existait autour de lui, quand son rôle consistait si essentiellement à le découvrir, et qu'à cet égard il s'en rapportât si pleinement aux paroles de son collègue.

Le compte rendu de ce premier entretien qui a convaincu l'ambassadeur, est d'un homme du monde s'exprimant fort bien et sachant parfaitement relater ce qui s'est dit, mais dont la sincérité eût eu besoin d'être mise en garde par plus d'habitude. M. de Gontaut avait invité le comte d'Arnim à un dîner de l'ambassade ; celui-ci vient en remercier son collègue, qui voit immédiatement là l'occasion de suivre les instructions du 11 avril, ce Le cas s'offrait tout naturellement, a écrit-il, de s'assurer aux sources les plus sûres et a sans paraître prendre la question en mains, des vues

« du cabinet de Berlin. » Tout d'abord M. d'Arnim dit qu'il diffère son départ : il a encore affaire avec M. de Bismarck, ce empêché jusqu'à ce moment par ses occupations de l'entretenir des choses de France ». Alors M. de Gontaut l'interroge : entamera-t-il sincèrement les pourpalers avec M. Thiers, ou bien l'intention de M. de Bismarck est-elle d'ajourner? Sur quoi M. d'Arnim, avec l'apparence, d'ailleurs, d'un bon vouloir évident, se jette dans des réponses où un diplomate moins neuf aurait reconnu des faux-fuyants ou bien l'absence de mandat. Ce sont les paroles vagues des conversations pareilles : ce dispositions positives à écouter des propositions sérieuses; dès qu'il rentrera à Paris il traitera avec M. Thiers; du reste il va parler à l'Empereur à ce sujet; en ce moment, à la vérité, le souverain n'est pas sans une certaine inquiétude sur votre réorganisation de l'armée; vous avez plus de soldats que nous, un budget militaire de 464 millions ». Aux explications raisonnées que lui donne aussitôt M. de Gontaut sur ce chapitre, aux chiffres précis qu'il lui développe, M. d'Arnim répond par de nouvelles assurances qu'une très certaine intention de traiter anime son gouvernement; après quoi il revient aux considérations dilatoires : ce les affaires pareilles sont toujours longues; celle-ci, commencée par lui à Paris, devra se terminer à Berlin; malgré tout, la négociation ne marchera pas toute seule; il ne faut pourtant pas perdre courage, etc. » Quoi qu'il en soit M. de Gontaut regarde comme « une bonne fortune » d'avoir eu M. d'Arnim pour interlocuteur, ce soit que celui-ci eût mission du chancelier, soit qu'il exprimât son opinion personnelle d. Il trouve même cet entretien a préférable à une audience du prince de Bis-

marck, car avec ce dernier, la conversation aurait eu un caractère officiel gênant pour le rôle qu'il entendait conserver ».

Il n'est nulle part visible qu'à Versailles on ait trouvé à redire à cette manière de redouter l'audience de M. de Bismarck; mais de loin, aujourd'hui, peuton penser de même? Il ne paraît guère douteux que si l'audience eût été possible au lieu de la conversation des deux ambassadeurs, elle aurait produit plus de résultat. A la suite de ce récit, dont la conclusion était de différer, l'ambassadeur faisait part de ce qu'il savait des impressions régnantes. Il en parlait dans des termes en retard sur ceux venus de Nancy et moins affirmatifs ; ses informations, en effet, étaient d'ouï-dire, tandis que les autres partaient de source. Mais les siennes confirmaient trop bien celles-ci pour que l'on n'en fût pas frappé. « Une appréhension plus a ou moins sincère sur notre réorganisation militaire, (L continuait-il, se manifeste depuis une quinzaine de « jours dans l'opinion publique et semble avoir gagné a jusqu'aux hommes d'État et au gouvernement lui- (( même; les confidents habituels du chancelier m'en a parlent; des membres du Conseil fédéral m'ont ex- « primé des doutes sur la nécessité où nous nous supa posons d'avoir une telle armée, ce dont l'Europe « pourrait concevoir des soupçons; les affaires catho- « liques sont probablement au nombre des choses qui « préoccupent, mais très certainement la moins impor- « tante n'est pas celle de nos armements. » Il y a ceci à noter, toutefois : l'ambassadeur pense que M. de Bismarck n'a pas personnellement ces inquiétudes; il se demande néanmoins si ce n'est pas ce dernier qui mène le mouvement et il cherche dans quelles visées : <c Le

i60 LA LIBÉRATION DU TERRITOIRE

« chancelier de l'Empire affecte-t-il des inquiétudes ft qu'il ne ressent pas en réalité, veut-il s'en servir « comme d'un moyen de peser sur les négociations, « comme d'un motif pour refuser l'évacuation com- « pléte du territoire? je suis porté à le croire. »

C'était de partout que venaient les avertissements. La presse de Londres ne les apportait pas moins incriminants contre nous que celle d'Allemagne. On se voyait donc, à Versailles, dans l'obligation de s'expliquer encore sur nos intentions et sur nos actes. A une heure où il semblait que les plus légitimes motifs existaient de se croire près d'entrer en pourparlers, et où l'on avait les plus positifs moyens de tenir les conventions qu'on offrirait, on retombait sous la nécessité de réfuter de nouveau ce que l'on croyait avoir définitivement écarté. M. Tbiersse sentait atteint dans sa personne par ces défiances incurables, autant que dans la fierté de son pays par les visées d'occupation prolongée et suspecte qu'elles paraissaient révéler. Il prend immédiatement un double parti : d'abord, attendre un peu à Berlin, ainsi que les explications de l'ambassadeur l'indiquent; ensuite utiliser les bons offices du quartier général pour faire arriver autour de l'Empereur des renseignements pouvant enfin convaincre. Il va laisser M. de Gontaut maître de choisir son moment, libre d'agir quand et comment l'opportunité lui en apparaîtra. Aux précédentes instructions il ajoutera uniquement ce qui est commandé par « le dernier aspect des choses ». Dès le 18 au matin il lui télégraphie dans ce sens en annonçant qu'il va lui écrire. Après cela, il appellera à Versailles le comte de Saint- Vallier pour combiner avec lui le reste. C'est toutefois avec une émotion reconnaissable sous sa

simplicité habituelle, qu'il répond à Tambassadeur. Celui-ci est autorisé à procéder quand et comme il le trouvera convenable, quand le moment propice pour parler et agir lui semblera venu : « Nous n'en <L sommes pas à un jour, à une semaine ni même à un « mois près, quoique un retard d'un mois puisse en- « traîner celui de plusieurs mois. » En effet on approchait de l'époque où à Versailles l'Assemblée se mettrait en vacances; à Berlin, M. d'Arnim l'avait dit aussi, le souverain et le chancelier prenant leur résidence d'été, rien ne se ferait plus. Mais revenant aux affirmations qu'il a tant de fois données, aux indéniables intentions de paix de son gouvernement et de toute la France avec lui, le Président revendique dans des termes vibrants comme ceux qu'il a fait entendre à la tribune, le mois précédent, le droit qui appartient au pays de se refaire une armée alors que cette armée ne menace personne, qu'elle est visiblement défensive, limitée à l'état militaire normal qu'a toujours voulu avoir ce pays. Avec le comte de Saint- Vallier il entrera dans de minutieuses supputations de chiffres; leur destination est le cabinet militaire du roi Guillaume par la voie du quartier général. Ici il parle pour le gouvernement politique de Berlin; il n'a besoin que des généralités, mais il y apporte le feu du patriotisme et l'accent de sa propre dignité * :

« Mon cher monsieur de Gontaut,

a Nous avons reçu, M. de Rémusat et moi, votre lettre particulière, le compte rendu de votre conver-

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