‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 40 sur 128 · Versailles, le 18 avril · texte numérisé non relu

Versailles, le 18 avril

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sation avec M. d'Arnim et enfin vos divers télégrammes, et nous y avons trouvé plaisir et profit.

a Ce matin je vous ai adressé un télégramme pour vous autoriser à procéder quand et comme vous jugeriez convenable de le faire. Vous êtes homme de tact, vous êtes sur les lieux, vous êtes entouré de toutes les informations possibles, vous êtes donc parfaitement en possession de choisir le moment propice pour parler et agir. Nous n'en sommes pas à un jour, à une semaine, ni même à un mois près, quoique un retard d'un mois puisse entraîner celui de plusieurs mois. Mais il nous importe qu'on sache bien que nous sommes prêts à tenir plus que nos engagements. Nous avons payé les deux premiers milliards quelques mois à l'avance et nous sommes prêts à payer les trois derniers deux ans plus tôt que le terme convenu. Sans doute le désir de libérer notre territoire entre pour beaucoup dans cet empressement, mais le désir de prouver notre inébranlable résolution de maintenir la paix n'y entre pas pour moins. Apparemment que si nous songions à la guerre, nous ne serions pas assez simples, ayant deux ans de terme pour payer, pour donner tout de suite notre argent, c'est-à-dire de quoi solder deux ou trois campagnes à ceux qui devraient être sitôt nos ennemis. Si on ne comprend pas cela, il faut renoncer à se rendre intelligibles.

« Nous voulons la paix, nous devons la vouloir pour notre sûreté intérieure autant que pour notre sûreté extérieure. Le contraire serait de notre part de la folie. A mon âge, je ne puis désirer d'autre gloire, si je puis aspirer à en avoir, que celle de pacifier mon pays, de lui procurer en un mot, non pas du bruit, mais du bonheur. C'est le bonheur seul qui lui rendra

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des forces et qui remettra son moral. J'ai vaincu la démagogie par le canon; je ne vaincrai l'anarchie intellectuelle et morale que par un long apaisement. Je comprends cela, et si je ne le comprenais pas, je n'aurais pas signé la paix que j'ai signée, le cœur déchiré, mais l'âme haute parce que je savais qu'il n'y avait pas autre chose à faire.

« Quant à nos prétendus armements ce n'est pas parler la langue française que les qualifier de ce nom. On fait des armements quand on augmente ses forces, et qu'on les augmente dans les vues d'une action prochaine. Mais je m'occupe à reconstituer la force militaire de la France d'après des vues que j'expose depuis quarante ans, et que j'ai toujours qualifiées pied de paix de la France, Nous aurons avec notre manière de compter à peine quatre cent mille hommes effectifs; nous sommes loin de les avoir aujourd'hui, et c'est ce chiffre que nous n'avons jamais cessé d'avoir, jusqu'à l'époque où pour payer l'expédition du Mexique nous avons laissé tomber tous nos effectifs. Or dans notre système, qui n'est pas celui des Prussiens, c'est tout au plus de quoi avoir sept cent mille hommes au pied de guerre, dans l'hypothèse d'un armement tout à fait extraordinaire. Que diraiton si, consentant au système du service obligatoire, je cherchais comme la Prusse, l'Autriche, la Russie, à mettre sur pied des forces fabuleuses de douze cent à quinze cent mille hommes, et davantage? Je veux une armée limitée en nombre, mais solide, disciplinée, et aussi capable de maintenir Tordre au dedans que notre indépendance au dehors.

« On parle de nos dépenses fort accrues. Sans doute elles le sont, mais la gendarmerie et les forces de

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police de Paris prennent, dans cette augmentation de soixante-quinze millions, au moins vingt-cinq. La garde impériale supprimée a dû être remplacée par des régiments de ligne, et tout compte fait, nous n'aurons que Teffectif antérieur à la guerre du Mexique. Si on en déduit les hommes en congé de convalescence (ce sont les blessés restés à la suite des corps en attendant leur pension) nous n'avons que Teffectif des années de paix de l'Empire. Apparemment qu'on ne nous demandera pas de renoncer à notre situation dans le monde, et même à notre indépendance ! Jamais on ne m'a dit un mot qui eût un sens pareil pendant la douloureuse négociation de la paix, ni dans les négociations de tout genre qui ont suivi. Certes, on doutait que nous pussions tenir nos engagements, payer la somme exorbitante de cinq milliards; on en doutait, eh bien ! nous pouvons, nous voulons la payer, nous allons la payer, et on nous chercherait querelle parce que nous voulons reconstituer notre pays moralement, matériellement, politiquement! Jamais on ne Tavait essayé, jamais pareille insinuation n'avait été tentée, et j'espère bien qu'on ne la tentera pas aujourd'hui.

« Songez que presque tout notre armement en fusils a été détruit ou pris, que notre artillerie de campagne est à refaire tout entière, que nous avons Strasbourg et Metz à suppléer, et que pour tout cela il faut de l'argent et du temps, hélas I bien du temps, beaucoup plus que je n'en ai à vivre.

ce Personne assurément n'a de comptes de ce genre à nous demander, mais comme tout bon voisin a le droit de compter sur un bon voisin, et de s'ouvrir franchement à lui sur ce qui peut l'inquiéter, vous pouvez, si on vous amène franchement, loyalement

sur ce terrain, y suivre ceux qui voudront vous y entraîner et leur parler à cœur ouvert. Qu'on m'envoie ici qui on voudra et je fournirai tous les éclaircissements qu'on pourra désirer. Du reste M. d'Arnim ■entend tout. Qu'il vienne et je lui donnerai toutes les satisfactions imaginables et cela avec les états à la main.

« Ainsi, pour finir, je vous dirai que nous vous laissons libre de choisir les meliora faciendi tempora^ pourvu qu'on sache que nous sommes prêts à traiter au jour qu'on voudra, et que par conséquent ce n'est pas à nous qu'il faudra s'en prendre, si laissant passer le temps de traiter, la saison financière en un mot, nous étions reculés de six mois. Qu'on sache aussi qu'en laissant circuler des bruits fâcheux, percer des défiances sans fondement, on diminue d'autant nos moyens de payer.

ce Adieu, mon cher monsieur de Gontaut, croyez à toute mon amitié.

(( A. Thiers. »

Le comte de St Vallier est à Yersailles le 19 avril. Il a laissé le général de Manteuffel animé des mêmes sympathies pour nous qu'auparavant, et du même culte pour la personne de M. Thiers. Le 15, le comte avait été convié à dîner avec l'état-major, afin d'entendre porter à l'allemande la santé du chef de l'État; le général s'était levé en disant : « Je suis heureux de « boire à la santé de M. le Président, de ce grand « citoyen, de ce patriote illustre, qui n'a pas d'enfants, (( comme Épaminondas, mais qui laissera comme ce « héros antique des filles immortelles. Je l'admire et <( je le révère de toute mon âme et je lui suis attaché

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« profondément par Testime et par raffection; ditesce lui que le vieux Manteuffel fait des vœux ardents a pour son bonheur, pour sa santé et pour sa noble « et précieuse existence *. » Le 20, le commissaire extraordinaire revient à Nancy, rapportant au sujet de rétat militaire qu'avait en vue le budget, de la main du Président lui-même, tous les chiffres désirables, outre la multitude des informations verbales dont il pouvait devenir nécessaire de les éclairer et de les soutenir. Pendant sa courte absence, la lettre de M. de Bismarck en date du 17 est arrivée au quartier général; par suite il retrouve M. de Manteuffel plus empressé encore de s'entremettre pour nous *. Ils dépensent enseml)le une journée à combiner comment le général pourra le mieux agir à Berlin pour répondre efficacement à ce qui semble désiré par le chancelier et, par là, réparer Tabstension où le comte d'Arnim a poussé M. de Gontaut. Le soir même M. de St Vallier, espérant faire cesser le retard, télégraphie ceci aux Affaires étrangères : a Pour être remis dUir- (( gence au Président, Pour des motifs que je dévelop- « i:erai dans une lettre, il serait nécessaire que M. de « Gontaut ne tardât pas davantage à faire auprès du « prince de Bismarck la démarche que vous aviez « prescrite. Cette démarche est attendue par le chan- « celier; il ne s'agit pas d'ailleurs de négocier, mais (( de dire que nous sommes prêts à le faire en lui a demandant ses préférences sur le mode de négoce ciation. Le retour de M. d'Arnim, qui est prochain, a n'a rien à voir avec cette démarche, sur laquelle

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