Gontaut à M. Thiers, 6 juin
ce qu*il ne Teût apprise que comme par hasard et lorsqu'elle allait devenir publique. Il lui . recommandait simplement de se bien assurer maintenant des choses. « J'ai lu, disait-il en finissant, la dépêche d'après « laquelle un personnage considérable vous a dit que « le parti de la paix l'a emporté. Je voudrais bien en « avoir la preuve de fait. Mais en tout cas, observez « bien l'état des choses^ et des esprits, et assurez- vous (L qu'on est sincère avec nous. » M. de Gontaut avait bien, précédemment, signalé l'antagonisme des « politiques 3) et des a militaires », mais vaguement et sans y trouver de conséquence. Il se regardait comme informé en écoutant parler le comte d'Arnim et ne cherchait point au delà, surtout à savoir si celui-ci ne se rendait pas pleinement compte de l'illusion de son collègue et ne profitait pas de ce que ce collègue se contentât de si peu. A la vérité, l'on verra qu'à Versailles il eût été bon de se donner à soi-même ce conseil, de a s'assurer si l'on était sincère avec nous ».
Tout dégèle maintenant, pour ainsi dire, et la lumière se fait. Tandis que M. de Gontaut rédigeait le récit de sa conversation avec M. Oddo Russel, il apprit que M. de Thiele, porte-parole en titre du chancelier quand il n'en était pas le muet officiel, avait été appelé chez le roi avec les ministres familiers de M. de Bismarck. Dans la pensée de porter d'autant plus à propos à bonne oreille les dernières explications du Président, dans celle aussi, peut-être, de se procurer enfin l'audience vainement attendue, il s'interrompit pour se rendre chez M. de Thiele, et il apprit aussitôt de celui-ci a que le dossier de l'afllaire », adressé précédemment à Varzin, venait d'en revenir avec l'avis du chancelier, qu'après avoir réfléchi et annoté cet avis
le roi le renverrait à ce dernier, lequel « donnerait la formule définitive de la réponse à faire à Versailles. » La réponse, avait ajouté M. de Thiele, « serait quant au fond conforme aux désirs que Ton ressentait; le débat porterait seulement sur les détails et les modalités ». M. de Gontaut, télégraphiant cela à M. Thiers le 7 au soir, ajoutait : ce II m'a répété par deux fois « ces assurances en se servant de ces mots : vous ce pouvez avoir confiance ». Était-ce une première manière prise par M. de Bismarck de se disculper, visà-vis de Versailles, que les choses aient eu une suite si différente de celle que sa correspondance avec Nancy deux mois auparavant avait fait concevoir? Ce qui suit en serait une seconde. Un autre de ses habitués, M. Bleich rôder, que M. de Gontaut appelle « un des (c Montrond du chancelier avec moins d'esprit que « le confident de M. Talleyrand », était venu à l'ambassade et y avait apporté les pourquoi, plus ou moins, du silence gardé sur les diverses propositions du gouvernement de M. Thiers. A son dire, la première, celle des 3 milliards en trente mois, aurait rejeté le dernier payement au delà du délai de mars 1874. fixé par le traité de Francfort : on avait dû n'y pas répondre. La seconde, celle de l'emprunt à lots, était contraire aux lois prussiennes, conséquemment le silence commandé sur elle. Raisons de rencontre, assurément; explications vaille que vaille, cherchées et fournies comme en acquit de conscience et dont on faisait bien de ne donner mandat qu'à un comparse! En tout cas le visiteur, peut-être pour leur ajouter du poids, se disait assuré que maintenant (( l'affaire marcherait, a et que M. de Bismarck voulait la traiter avec l'ama bassadeur quand le moment serait venu ».
Ainsi les pourparlers allaient être repris, « sérieux » cette fois pour tout le monde. Du moment que Versailles en venait à une combinaison n*impliquant plus l'évacuation du territoire occupé qu'à proportion des payements, et qu'il donnait par là à Berlin la certitude de conserver le gage qu'on y voulait pour être assuré contre les éventualités, il avait été décidé que l'on devait traiter pour les 3 milliards, prescrit au comte d'Arnim d'entrer désormais en négociation, et c'est alors, probablement, qu'il avait transmis à son gouvernement ce ce dossier de l'affaire », expédié après à Varzin. Dans le fait, à l'heure même où le gouvernement du Président était avisé de la solution intervenue, le comte d'Arnim engageait les entretiens qui, cette fois au moins, pourraient aboutir. M. Thiers avait pensé y introduire un élément que les informations antérieures lui faisaient supposer utile. En télégraphiant à M. de Gontaut pour le remercier de ses heureuses communications des 3 et 6 juin, il l'informait que sur la loi militaire il avait cause gagnée, que l'Assemblée nationale s'était rangée à ses idées, de sorte qu'en Allemagne les inquiétudes n'avaient plus de raison d'être, ce Le calme est rétabli, lui mandait-il, ce et il ne reste plus une seule question qui, dans cette ce session, puisse diviser la Chambre et le gouvernece ment. Comptez donc sur une stabilité assez longue (( et sur la fidèle exécution des engagements que nous ce prendrons* ». A Berlin, toutefois, ces assurances n'étaient plus que secondaires. On s'y était tracé un plan, elles n'en feraient qu'à peine dévier.
1. Versailles, le 12 juin, Il h. malin : « .... J'ai donc été obligé • de lutter avec la dernière vigueur pour faire repousser le « fond du système, et j'ai réussi. Le calme est rétabli, etc. »