‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 54 sur 128 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

Le traité de libération du 29 juin.

Nouvelles informations peu rassurantes envoyées au Président par M. de St-Vallier; comment et pourquoi les négociations avaient marché néanmoins. — Rigueur absolue des clauses dictées de Berlin; esprit qu'y avait apporté le comte d'Arnim; son article dans la Gazelle de Cologne. — Le traité ; peu que M. Thiers y avait obtenu ; avantage qu'il y eut pourtant à le signer.

Les entretiens avec Tambassadeur d'Allemagne vont donc recommencer. Le Président se fût senti peu confiant dans leur bonne foi, s'il n'eût point été fixé à l'idée de ne pas douter un moment du comte d'Arnim et, conséquemment, d'écarter chez lui toute supposition fondée d'une influence exercée par le quartier général sur l'esprit du gouvernement. Au même instant se répercutaient d'Allemagne à Nancy l'extrême défiance de nos intentions, et les motifs de prendre des précautions à leur encontre dont témoignait la récente communication du comte de Moltke. M. de St-Vallier avait adressé à M. Thiers le 1" juin, à M. de Rémusat le 4, des informations confidentielles de nature à les inquiéter de nouveau, et des considérais.

tions sur les procédés politiques du prince de Bismarck qui pouvaient tout faire redouter. Aux yeux du plénipotentiaire nous étions certainement « menacés d'un danger ». Il en énumérait les indices avec l'évidente préoccupation d'y faire croire. C'étaient toujours les motifs précédemment détaillés par le général de Treskow à son arrivée, et dont avait d'ailleurs parlé M. de Gontaut. Mais ces motifs s'étaient accrus, depuis lors, par le langage agressif des journaux de Paris et de la province contre les Allemands, par celui de plusieurs orateurs dans les débats de la loi militaire, voire par des mots tout aussi peu mesurés, échappés à des collaborateurs de l'ambassadeur à Berlin. Les dires de M. de Saint- Vallier étaient appuyés trop affirmativement sur les confidences du commandant en chef et sur celles de son divisionnaire, l'un et l'autre tenant leurs renseignements de l'entourage du roi, pour qu'ils ne fissent pas impression. On avait, du reste, été porté avec lui, les derniers temps, à voir dans M. de Bismarck le directeur caché de ce mouvement contre la France; on le supposait cherchant ainsi l'occasion de la pousser à quelque acte fournissant peutêtre le prétexte d'achever sa ruine, tout au moins donnant la certitude de nous imposer les conditions les plus dures dans les négociations auxquelles nous voulions arriver.

Gomment ne pas concevoir d'anxiété quand M. de St- Vallier mandait à M. de Rémusat : a Le fait, hélas! « indéniable , c'est que nous sommes en présence a d'une implacable haine qui se réveille ardente dans <( toutes les occasions; aujourd'hui elle est mena- « çante, et nos ennemis s'autorisent, pour enflammer « les esprits, des projets agressifs qu'ils nous attri-

« buent; ceux mêmes dont la sympathie et la con- (L fiance nous demeurent fidèles, comme M. de Man- « teuffel, sont découragés ; le général dit avec tristesse « qu'il voit s évanouir ses espérances de solution calme « et pacifique et qu'il courbe la tête devant le débor- <i dément de passions hostiles qui emporte les deux « nations vers un courant fatal ». En effet, le général nous considérait comme à la merci maintenant de cette inimitié par l'intermédiaire du comte d'Arnim. Il nous faisait recommander de ne pas nous décourager en face de celui-ci, de rester insistants et persistants, surtout d'être soigneux de sa vanité; il signalait un des attachés de l'ambassade comme particulièrement en rapports avec les entours de M. de Bismarck et auprès de qui, par suite, les prévenances nous profiteraient '. Le 1''' juin, on n'avait pas encore Texplication qu'apporta le télégramme envoyé le 3 par M. de Gontaut; M. de St-Vallier pouvait sembler bien près d'être exact en écrivant au Président : ce C'est de Berlin ce que vient le mot d'ordre inquiétant ; toutes les « lettres reçues par les officiers qui se trouvent en ce France sont unanimes à faire envisager la guerre « comme probable pour le printemps de 187:^; des et bruits de cette nature ne m 'alarmeraient pas en « France où l'opinion publique est libre et n'obéit « qu'à des courants violents de la presse ou des parce ticuliers; ils me préoccupent en Allemagne, où il ce n'y a pas, à vraiment parler, d'opinion publique,

1. Il s'agissait de AI. de Holstein, qui fut peu après appelé au secrétariat de M. de Bismarck à Varzin; M. de St-Vallier a été plus tard à même d'écrire que par lui principalement le chancelier connut le peu d'aptitude et les erreurs d'appréciation dont le comte d'Arnim faisait preuve à l'ambassade.

« mais bien des reflets fidèles de la pensée ou du a calcul des chefs du gouvernement; j'en viens parfois <( à me demander si ce souffle de méfiance soudaine- « ment revenu n'est pas inspiré par quelque ruse a machiavélique de M. de Bismarck. Depuis dix années (( que je connais le chancelier et que je le vois à (( l'œuvre, sa conduite, son attitude sont les mêmes : a apparence extérieure de brusque ou plutôt de <( cynique franchise, cachant des combinaisons ténéd breuses auxquelles il ne manque jamais de préparer (( les esprits afin de paraître, au moment favorable, <( suivre la pression du sentiment public; tel je l'ai et vu en 64 et en 65 lors des afl'aires du Schleswig, (L en 66 pour la guerre avec l'Autriche, en 67 dans « l'incident du Luxembourg et en 69 et 70 dans Tin- <( trigue du trône espagnol; tel je l'ai retrouvé en « suivant ses agissements pendant la guerre et depuis <( la paix. Veuillez remarquer, monsieur le Président, ce que des inquiétudes et des défiances de la nature de (( celles qui nous préoccupent en ce moment n'ont <( jamais manqué de coïncider avec les conventions, « les arrangements que l'on voulait nous imposer; à a point nommé et à bien des reprises nous avons vu a soudain l'horizon s'assombrir, des bruits alarmants •« nous venir d'outre-Rhin; une maladie quelconque « de M. de Bismarck, c'est-à-dire un prétexte à se <( rendre inabordable et invisible était l'accompagne- « ment obligé ; nous nous inquiétions à juste titre, (( nous faisions la concession désirée par le chancece lier, et aussitôt les craintes s'apaisaient, la confiance (( réciproque semblait renaître et le prince se trouce vait guéri comme par enchantement. Lors des négo- « dations suivies à Bruxelles par MM. de Goulard et

a Baude, nous paraissons vouloir résister à certaines (( exigences ; aussitôt rumeur alarmante et sorte de « faveur accordée à la Commune; MM. Favre et (( Pouyer-Quertier vont à Francfort, y signent le traité « du 10 mai : tout s'apaise aussitôt et nous pouvons « augmenter notre armée et réduire Paris. Plus tard, ft en automne, nouvelles alarmes, nouvelles agitations; <( M. Pouyer- Quartier va à Berlin, fait sur la question « du régime douanier les concessions que voulait le a chancelier : les dispositions changent et Ton consent <( à l'évacuation de six départements. Pardonnez-moi (( ces observations, mais je ne puis me défendre de (( rapprocher ces souvenirs de ce qui se passe aujour- « d'hui et je cherche quel but secret poursuit le chance celier, à quelle concession il veut nous amener, je (( suis inquiet, très inquiet. Le langage de M. de Man- « teufïel me préoccupe. Je le trouve triste et alarmé * ». Mais il allait de soi que 1 état d'esprit où Ton pouvait se trouver à la Présidence, lorsque ces plis y arrivèrent, fut changé par les informations de M. de Gontaut. M. Thiers sourit probablement de l'impressionnabilité de son commissaire extraordinaire. Il la lui faisait remarquer quelquefois, quoique lui en sachant tout le gré que méritaient les avis qu'il y puisait. La confiance que M. de St-Vallier s'était si légitimement acquise faisait sentir profondément à celui-ci la responsabilité de ses informations. Il s'émouvait en effet très vite et mettait beaucoup d'émotion à retracer ce dont il était ému. En cela le commandant supérieur

1. M. de Sl-Vallier connut ultérieurement de plus près M. de Bismarck. II serait intéressant de voir, dans sa correspondance pendant le Congrès de Berlin, ce qui lui resta alors de ses impressions de 1872 sur le chancelier.

de roccupation et lui étaient, dans leur situation respective, très pareils l'un à l'autre. Quoique les choses semblassent se modifier soudain en telle sorte qu'une issue favorable à bref délai pût en être conçue, M. Thiers montra qu'il avait pris au sérieux ces avertissements. Dès que les entretiens avec le comte d'Arnim laissèrent prévoir que l'on arriverait à traiter, le Président le fit annoncer à Nancy par M. Barthélémy Saint-Hilaire, puis écrire positivement par M. de Rémusat. Le 23 juin le ministre mandeprivémentà M. deSaint-Vallier : « Le Président est en ce moment, monsieur, si a accablé de travail qu'il ne peut vous répondre lui- (( même et il me charge de vous mettre au courant de (( la marche de nos affaires, et de satisfaire la curioc( site si naturelle que vous lui témoignez de savoir où (( nous en sommes. Je vous dirai donc que depuis dix (( jours environ notre négociateur s'est montré plus (( ouvert, plus confiant en lui-même et en nous, mieux « assuré de ses pouvoirs. Nous en sommes venus (( presque à des échanges de projets de traité conçus « sur la base d'une évacuation graduelle en rapport « avec la gradation des payements. Leur rédaction, sur « laquelle nous sommes à peu de chose près d'accord, « a dû partir pour Berlin ».

En effet on était déjà avancé. Le comte d'Arnim avait des ordres, autrement ses dispositions personnelles n'y auraient guère prêté. M. de Rémusat, qui en expliquant comment ce dernier s'était montré, venait de faire par occasion une exacte esquisse de la nature intime de l'ambassadeur, dut trouver le portrait flatté quand les pièces dû procès de ce dernier lui apprirent, deux années après, dans quelles intentions à lui et dissimulées ce dernier traitait avec le gou-

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vernement. Ses ordres lui donnaient pourtant déjà à notre égard, à eux seuls, une direction assez raide. Aucun autre terrain de négociation n'était admis^ sinon celui de la libération graduée et proportionnelle au payement. Le Président se voyait contraint de perdre toute illusion sur la faculté, qui nous semblait assurée par le traité de paix, de substituer des garanties financières aux garanties territoriales après l'acquittement des deux premiers milliards, autrement dit de faire cesser l'occupation II s'était flatté jusqu'alors que son pays serait soudain remis en pied devant l'Europe, une fois son territoire rédimé de cette manière en une seule année; la France aurait reconquis par là l'indépendance de ses relations et de ses actes ; depuis la convention d'octobre il poursuivait cette espérance, et,' toutes les indications reçues du quartier général l'y fortifiant, il n'avait cessé de penser aux combinaisons propres à présenter victorieusement ces garanties libératrices. Mais, aux yeux de Berlin, c'eût été l'abandon de ce que l'Allemagne avait été amenée à regarder comme une assurance nécessaire, comme le gage à retenir contre nos intentions supposées : la chancellerie n'était autorisée à traiter qu'en n'en laissant rien distraire. De la stipulation des garanties financières on faisait une faculté à la disposition de l'Allemagne seule et dont celle-ci jugeait ne pas devoir user. Ou subir la condition intransgressible de laisser dans sa main, jusqu'au dernier jour, le dernier morceau des contrées occupées, ou demeurer sous la menace, qui allait s'aggravant depuis trois mois, de voir recommencer la guerre. Un article de la Gazette de Stras^ bourg, dont M. de Gontaut envoyait la copie, venait de poser, comme grande balise de la négociation,

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l'expression de cette nécessité des choses, l'adoucissant seulement par ceci, que « la bonne volonté de (( la France elle-même pouvait être trahie par les a événements ».

Eh ! bien, c'était trop peu que tout cela pour le comte d'Arnim personnellement. Le Président et son ministre se supposaient aidés contre ces exigences par le bon vouloir qu'il affectait; quels accents émus ils n'eussent pas fait entendre l'un et l'autre, s'ils avaient connu ce que leur révéla après coup l'instruction suivie contre lui. Le 29 mai M. Thiers avait raison de mander à Nancy que les offres nouvelles semblaient être trouvées « sérieuses »; elles cheminaient bien vers Berlin avec ce caractère, mais il faut voir sous quelles inspirations M. d'Arnim les y avait adressées. Ce même 29 mai, la Gazette de Cologne insérait, sous l'intitulé : La France et V Allemagne^ une prose de ce dernier où, en indiquant d'une façon fort transparente qu'il venait d'expédier ces offres, il se livrait à une diatribe contre le pays à qui il avait eu mission de les demander, contre le Président de son gouvernement, qui (( s'est fait l'organe des désirs prétendus ou (( réels de ses compatriotes et a obtenu à grand'peine « de l'ambassadeur d'Allemagne que ce dernier trans- « mettrait au prince-chancelier ses désirs concernant (( les évacuations partielles du territoire français à la (( place de la garantie territoriale ». Lourdement ensuite,' à l'allemande, il raillait la hâte de la presse française à détailler une réponse qui n'avait pas encore eu lieu, et à conseiller à M. Thiers de rompre à cause d'elle. Sur un ton qu'il pensait sans doute badin, il distillait l'aigreur de ses susceptibilités d'ambassadeur contre la société de Paris ; après cela, enjolivant de

ses plaisanteries anonymes l'étroite situation que nous avaient faite les clauses du traité de Francfort, en appelant le maintien, exposant avec complaisance la défiance que devaient provoquer nos propositions et qui justifiait, suivant lui, (( Texamen à la loupe de Tétat général de la France », il nous menaçait, en fin de compte, de « faire perdre patience à TAllemagne », et concluait que « sans s'immiscer dans nos affaires inté- (( rieures, il ne saurait être indifférent dans certains « cas à celle-ci de savoir qui signe pour la maison a avec laquelle elle est en relations d'affaires * ». C'est dans cette élucubration, dont les souvenirs diplomatiques n'offrent guère d'analogue, qu'est le dire, parfois imputé au gouvernement allemand lui-même, que a la France eût-elle payé 2 milliards 999 millions. « 999 francs sur les 3 milliards qu'elle devait, l'Aile- (( magne aurait encore le droit d'occuper les départe- <i ments où elle était et Belfort, pour garantir le payece ment du reste ». Voilà l'ambassadeur que M. Thiersdépeignait à M. de Gontaut comme « toujours aimable, toujours bien disposé », à qui il savait gré de « ses insinuations, qui lui semblaient être tout à fait amicales » et de qui, pour éviter de le blesser, il prenait tous les soins possibles, M. de Rémusat avec lui,, d'écarter l'entremise du commandant supérieur de l'occupation !

Le comte d'Arnim avait transmis la dernière semaine de mai seulement (lui-même l'indique dans cette étrange collaboration d'ambassadeur à une feuille allemande), c'est-à-dire en même temps que les offres d'évacuation graduée, les propositions de Versailles

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