CHAPITRE XIV
M. de Bismarck et le traité de 1872,
Circonstances^ également aiguës en France et en Allemagne, dans lesquelles avaient été suivies les négociations. — Appréhensions qui pouvaient être conçues de l'autre côté du Rhin; la presse allemande et la politique ultramontaine. — Motifs pareils provenus d'un des partis de l'Assemblée nationale. — Manifestations de M. de Bismarck; opportunité qu'il y aura de rechercher si celte politique fut pour une part dans l'adhésion du chancelier aux rigueurs du traité.
Les motifs qu'avait eus la cour de Berlin pour se montrer intraitable, ceux aussi qui décidèrent M. de Bismarck à accepter de le devenir, ne sont peut-être pas tous connus. Les documents allemands n'en révéleront-ils point que l'on n'est pas, actuellement, en situation de préciser? Du moins sera-t-il bon de regarder pour cela dans ces documents futurs, à mesure qu'ils verront le jour. En France, l'œuvre de la libération se poursuivait au milieu de divisions intérieures extrêmes, qui l'encombraient; de l'autre côté du Rhin, la question de l'occupation et des milliards qu'elle garantissait était contemporaine d'entreprises tenues pour intéresser grandement l'avenir
du nouvel Empire, et de nature à retentir de même dans les sentiments publics. Le cours des négociations de 1872 traversa chez nous les dissentiments les plus profonds et les plus ardents que notre pays aura connus en ce siècle, où il en a tant régné. La préoccupation du relèvement national avait assurément fait naître les débats sur la réorganisation de Tarmée au moyen du service obligatoire, dont le parti militaire de Berlin arguait si souverainement. Cette préoccupation les avait créés, elle les anima; mais la pensée de faire échec à la Présidence de la République, parce que celle-ci manifestait une conception du régime politique différente de celle d'autres factions de l'Assemblée nationale, y eut également une grande part. Tandis que de pousser hors du territoire les soldats allemands aurait dû être la passion unique, au moins la première, il y avait des partis dont Tavènement était empêché par cette Présidence, que légitimaient la notoriété européenne de Thomme d'État à qui elle était échue et les rares facultés qu'il y déployait. De leur côté, ce fut à qui s'évertuerait à rendre plus ardue, plus indécise par ces débats même la tâche déjà si obstruée à laquelle M. Thiers se vouait. Ce qui se dépensa contre lui d'emportements étrangers à la volonté de nous libérer, tandis que le pays lui savait gré d'en avoir l'obsession, étonnera l'avenir, lorsque l'avenir descendra dans le détail de nos malheurs passés.
Or en Allemagne aussi, à l'heure exactement où était posé le problème de récupérer les trois derniers milliards de notre rançon, gouvernement et partis se trouvaient jetés dans des dissidences ardentes. Dès les premiers jours de l'année 1872 la campagne engagée par M. de Bismarck contre le clergé catholique avait
•suscité les passions religieuses, en même temps que les mêmes passions ouvraient une campagne en sens inverse à l'Assemblée de Versailles. Lorsque documents, mémoires, confidences ou indiscrétions posïthumes surgiront au delà du Rhin, il faudra leur •demander si les préoccupations nées à Berlin de cet autre problème, ne se répercutèrent pas dans les négociations qui étaient à suivre ou qu'on suivait avec nous, "Ct si elles ne leur donnèrent point le caractère étroit •et absolu que leur imprima le gouvernement impérial. Une autre entreprise du chancelier s'ouvrit aussitôt, i'entreprise contre la vieille organisation administrative de l'Allemagne. Pour mettre sur pied chez elle et •devant l'Europe une unification qui consistait surtout •dans l'absorption des petits États par la Prusse, il n'avait pas été suffisant de la décréter d'enthousiasme dans l'ancienne capitale royale de la France vaincue ; il fallait toucher au régime précédent, détruire les •centres d'autrefois, les organismes locaux et leur action traditionnelle. Faire entrer tout cela dans un moule nouveau était la nécessité immédiate. Conséquemment on soulevait de grandes résistances d'in- 4;érêt, outre les résistances morales que suscitait de soi 4e problème ecclésiastique. Toute la volonté de M. de Bismarck eût été impuissante devant ces obstacles cumulés, s'il ne se fût assuré l'appui du souverain et les concours que cet appui entraînait avec lui. L'obligation put donc exister, pour le chancelier, de ne contredire que dans une certaine mesure les partis pris de ce souverain envers la France et de ceux qui les lui suscitaient. Delà, aussi, l'obligation de regarder quel pouvoir surgirait peut-être à Versailles, après un traité conclu. Si ce pouvoir venait à être un adver-
saire greffant sur l'animosité du vaincu Taversion de la politique anti-ultramontaine, fomentant ou soutenant contre elle les hostilités européennes auxquelles cette aversion correspondait, pourquoi mettre par avance à sa disposition des clauses facilitant sa liberté? On devait assurément se demander si deux années, que Ton nous accorderait pour acquitter les 3 milliards restants, suffiraient pour remplir une telle tâche, si les mouvements d'espèces, les combinaisons de change et de papier qu'elle impliquait n'exigeraient pas de prolonger le délai, conséquemment si à son âge M. Thiers, en qui l'on se fiait, conserverait aussi longtemps le pouvoir. Alors, quelles mains semblaient le plus près de succéder aux siennes, sinon celles du parti de l'Assemblée de Versailles à rencontre de qui les inquiétudes allemandes avaient réclamé essentiellement le strict maintien des garanties portées dans le traité de paix?
Par ces deux ordres de considérations s'éclaireront peut-être, lorsque l'histoire intérieure de l'Allemagne à ces dates sera dévoilée en détail, et l'intraitabilité du gouvernement de Berlin dans les négociations de 1872 et le consentement de M. de Bismarck à s'y plier en définitive. A ces égards, les documents actuels ne prêtent à rien de plus qu'à des suppositions; ils ne laissent pas douter, toutefois, qu'il n'y ait eu un lien soit d'opinion soit de pressentiments entre nos affaires et la politique ecclésiastique entreprise à Berlin. Chez nous, il n'y a d'autre trace de ce lien qu'un ou deux passages, dans la correspondance de M. de Gontaut, indiquant que la lutte engagée entrave peut-être ou retarde les pourparlers avec nous, ou bien le soin mis par le président de la République à retenir son ambas-
sadeur en face du conflit, à lui recommander l'oubli de ses propensions propres, le soin de ne pas prêter par ses conversations à la moindre pensée que le gouvernement dont il est le représentant incline du côté auquel il appartient en personne. Mais au langage de la presse allemande il est visible que les éventualités pouvant se produire en France, par le fait du même parti qui est combattu de l'autre côté du Rhin, mettent les esprits en éveil. Juste au mois de juin, au lendemain des réunions de souverains dans lesquelles le chancelier parut chercher la consécration de nos défaites, une feuille de Vienne sous son inspiration, s'exaltant à propos de l'alliance qui semblait avoir été cimentée, écrivait : a Alliance colossale, allant de TEms au a défilé de Tomaëz, de la Courlande au cap Porto di a Palo, embrassant l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie », et qui sera « nécessaire à la paix de l'Europe et à la a sécurité du monde tant que la France se consumera a dans ses projets de vengeance contre l'Allemagne et (( restera un foyer d'intrigues ultramontaines au profit « du Saint-Siège * ». L'opinion associait donc aux méfiances excitées contre nous l'idée des « intrigues ultramontaines », pour mettre l'Allemagne en droit de se maintenir sur notre territoire, sinon de l'envahir de nouveau, et les faits semblaient v autoriser. Dès le 21 juillet 1871, l'Assemblée nationale avait écouté le rapport d'une pétition de l'épiscopat tendant au rétablissement du pouvoir temporel du pape, et l'avait renvoyée au ministre des Affaires étrangères malgré les observations de M. Thiers lui-même, indiquant la conséquence de nous aliéner ainsi l'Italie. Les pre-
l. Nouvelle Presse libre.
mières semaines de Tannée 1872, des manifestations et des menées avaient commencé, de la part des fractions ecclésiastique et monarchiste de cette Assemblée, en vue de replacer la France sous le gouvernement de la Restauration. Dans la discussion sur l'établissement du service obligatoire, Tévêque d'Orléans avait prononcé de telles paroles et d'un tel accent que M. de Saint- Vallier, plus que respectueux personnellement de l'Église, pouvait les signaler comme donnant à croire à l'Allemagne qu'elles exprimaient a la disposition du clergé à prêcher la guerre sainte * »; qui plus est, un article élogieux du Bien public à cette occasion faisait supposer que M. Thiers, présumé malgré tout avoir ce journal pour organe, donnait son approbation à ces éloges. Au mois de mars et d'avril déjà, la plupart des évêques français avaient publié dans leur diocèse le dogme de l'infaillibilité du pape, sans souci des lois concordataires qui le leur interdisaient. Quel mouvement eût pu, autant que celui-là, justifier les inquiétudes prétextées contre nous? Toute la politique intérieure du nouvel Empire en paraissait menacée.
Dans les documents futurs il y aura donc lieu de rechercher si les dispositions où l'on se complut à Berlin, de ne rien céder pouvant amoindrir les duretés du traité de Francfort, ne furent pas considérées comme le moyen nécessaire de sauvegarder l'Allemagne nouvelle, et comme la suite obligée, comme l'application naturelle du sentiment public qui s'exprimait dan» les feuilles quotidiennes. L'une d'elles qui prenait, ainsi que la plupart, ses inspirations à la chancellerie de l'Empire, écrivait alors : « Sans mettre