Saint-Vallier à M. Thiers, ibid
les casernements provisoires, les « baraques », qui avaient été construites pour les loger, et la nécessité de réédifier ces baraques ailleurs, voire de les multiplier. C'est à quoi pourtant, huit jours après, il reçut la mission de pourvoir. Tous les efforts de Versailles ayant été vains pour obtenir la rentrée en Allemagne des 14 000 hommes qui allaient quitter les deux Marne, on s'était résolu à la dépense d'installations nouvelles. Le 2 juillet M. de Rémusat, informant de la décision le commissaire extraordinaire, lui mandait : « Veuillez vous occuper immédiatement du « plan et des moyens d'exécuter cette opération aussi (( rapidement que possible ». Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le ministre ajoutait que les Vosges et les Ardennes a n'auraient que pour six mois de surcroît », un second versement de la rançon devant alors les libérer, et que pour les deux autres départements restants cène serait l'affaire « que d'un peu plus
d'une année peut-être »; que d'ailleurs les populations (( n'auraient pas à se plaindre d'une augmentation de garnison qui faisait de la dépense dans le pays, du moment que le soldat ne logerait pas chez l'habitant ».
Si l'histoire de l'occupation vient jamais à être écrite, l'exécution de la tâche ainsi jetée en supplément sur M. de Saint- Vallier par la convention du 29 juin sera l'un de ses détails essentiels, et non le moins marquant. Le gouvernement s'en fiait entièrement à lui de la mener à fin. « Je n'ai pas besoin de « vous suggérer rien de ce qu'il faudra dire et faire, « ajoutait le ministre en terminant; votre zèle devance a tous nos conseils et vous guerroyez sur un terrain a que vous connaissez mieux que personne. » Il n'y
fallait pas moins l'ascendant que notre commissaire extraordinaire s'était acquis et, avec une activité dont il n'eût pas été surprenant que sa mauvaise santé ne le laissât pas capable, un art et une sûreté de direction, une constance de volonté qui ne s'apprennent pas de soi dans la carrière diplomatique. Depuis le temps de Compiègne, c'avait été une source d'incidents souvent renaissants de caserner les corps allemands. Le logement chez l'habitant était d'usage en Allemagne, y substituer la vie en commun ne soulevait pas uniquement les contrariétés de l'habitude; au changement soldats et officiers perdaient à la fois les commodités de la vie afférentes à cette pratique et l'attrait d'en rechercher davantage encore en pays occupé. Malgré les favorables intentions du commandant supérieur, des mois avaient été nécessaires pour l'amener à décider formellement que les troupes s'installeraient dans les casernes existantes, restaurées tout entières il est vrai, meublées d'un matériel épuré ou renouvelé. Encore avait-on vu des détachements en sortir subitement sous d'infimes prétextes, se répandre d'autorité chez les citoyens, obliger ainsi à de nouvelles démarches aussi ardues qu'urgentes, mais qui traînaient forcément trop pour l'intérêt des populations. Les solutions n'arrivaient qu'une à une, chaque localité après l'autre, et c'était une complication fréquente, dans la multitude des autres questions ou des autres conflits que, chaque matin, l'occupation apportait d'elle-même. Quoi qu'il en fût, des constructions improvisées en briquetage ou en bois avaient été acceptées pour casernes sur divers points : de là l'idée, afin de ne pas surcharger les habitants voués à demeurer encore le gage de l'ennemi, de loger
ainsi, dans les départements où elles seraient réparties, les troupes quittant les deux Marne.
Ce n'était, toutefois, qu'un des côtés de l'opération. La répartition de ces troupes en était un autre et le premier. Il fallut disputer celui-là au reste de l'hostilité sous laquelle s'étaient effectuées les négociations du mois de juin. Le parti militaire et le parti de la cour qui voyaient se perdre Tarrière-espoir de demeurer campés en France, voire d'y reprendre les visées non satisfaites, se rabattaient, comme en compensation de leur mécompte, sur les exigences dont ce nouvel ordre de faits fournissait l'occasion. Il était aisé à la légation de Nancy d'établir le plan de répartition des 14 000 hommes qui allaient refluer; il n'y avait qu'à l'accorder le moins mal possible aux conditions particulières des départements qui les recevraient et aux moyens de les y faire vivre.Dès le 4 juillet M. de Saint- Vallier annonçait à Versailles qu'il s'en était entendu avec M. de Manteuffel, et il avait prévenu les préfectures, l'intendance, le génie de se préparer à l'exécution. Subitement, toutefois, les mauvaises dispositions de Berlin venaient rejaillir sur le commandant de l'occupation et l'obliger à refroidir d'une manière ostensible le bon vouloir qui l'animait personnellement. Les faits, de notre part, n'étaient pas sans avoir prêté à ce recul. Dès la publication du traité, l'opinion, dans les départements intéressés, s'était soulevée au point que l'animosité avait reparu contre l'occupant, les rapports avec les officiers repris presque l'état aigu, les propos méprisants recommencé. Au rebours de ce qu'avait supposé M. de Rémusat, la perspective des nouvelles garnisons allemandes surexcitait les populations. Il fut bientôt visible que la pensée de
s'en faire indemniser aux dépens du budget était au fond de ces doléances sans mesure *; mais les députés de l'Est en assaillaient le gouvernement, faisaient chacun retentir de leurs plaintes le journalisme local, et celui-ci, à l'abri sous l'impunité, s'emportait dans les termes sans s'inquiéter de l'effet qu'aurait leur écho. L'irritation s'ajoutait par là dans les états-majors aux inspirations répercutées de Berlin; ceux-ci les faisaient résonner en retour, et les sentiments d'inimitié s'entretenaient d'autant mieux. La presse allemande, mise à même ainsi de nous montrer encore plus d'aigreur, remplissait davantage encore de ses excitations les esprits, transformait en injures pour l'Allemagne tes récriminations dont était l'objet le traité accepté ; aussi le général de Manteuffel, son chef d'état-major avec lui, pour avoir accueilli le projet de répartition des troupes dressé avec le comte de Saint- Vallier, s'entendaient accuser d'être des jouets dans les mains du commissaire français, de consentir à a un éparpillement » de l'armée qui la paralyserait le cas échéant. Les quatre divisionnaires de l'occupation émettaient la prétention de concentrer au contraire leur corps respectif, en telle sorte que les régiments qui allaient se replier vinssent former dans la main de chacun d'eux une masse compacte aux points qu'ils indiquaient. Un plan allemand fut dressé par suite.
L'Empereur Guillaume se trouvait déjà à Ems.
L'émoi de ses généraux étant venu l'y chercher, il
1. « D'abord, écrivait M. de Rémusatau comte de Saint-Vallicr «le 15 juillet, vous saurez bien faire comprendre que les « départements n'ont tant crié que pour déterminer le gouver- « nement à prendre sans délai à sa charge la peine et les frais « du casernement improvisé des troupes allemandes. »
avait appelé auprès de lui le général de Treskow, afin de juger par lui-même et de a s'entretenir avec ce dernier sur la situation du pays occupé * ». Retards forcés pour nous, quand tout nous commandait la promptitude. C'étaient plus que des retards : beaucoup de terrain était perdu. Les jours précédents, M. de Saint- Vallier poursuivait au quartier général l'autorisation de réarmer nos brigades de douaniers sur la nouvelle frontière. La surélévation des droits avait suscité la contrebande dans des proportions considérables ; les douaniers, sans défense, étaient victimes d'agressions quotidiennes et le Trésor perdait notablement, tandis que l'acquittement de nos milliards demandait des perceptions plus que jamais intactes. La chose avait été verbalement concédée huit jours auparavant, mais M. de Manteuffel s'était vu contraint de se dédire, pour ne pas porter atteinte à son autorité morale par une condescendance de cette nature; elle eût été, en ce moment, inexplicable aux yeux de l'armée. On en était, autour de lui, à augurer qu'un mouvement populaire menaçait de se produire, et à
1. Salnt-Vailier à M. Thiers, 13 juillet, d'après un billet du général de Treskow. On lit d'ailleurs dans cette lettre les explications suivantes, données par M. de ManteulTel au commissaire français : « Le général en chef me dit que le roi de « Prusse paraissait avoir reçu à Ems des rapports venus de « France qui l'avaient alarmé sur notre état intérieur et sur le « redoublement d'hostilité contre l'Allemagne excité parmi nos « populations par le traité du 29 juin; depuis une dizaine de « jours environ le roi lui aurait fait dire à plusieurs reprises de « prendre des précautions, de ne pas disséminer ses forces, de
• bien étudier, avant de les accepter, les nouvelles positions
• qui lui seraient offertes par nous pour la future répartition « des troupes; en dernier lieu Sa Majesté aurait voulu recevoir « des renseignements précis sur l'état des choses et aurait « appelé dans ce but le général de Treskow^ ».
LA LIBÉRATION DU TERRITOIRE. lO
dire sérieusement que douze à treize cents douaniers, répartis par petits groupes de quelques hommes sur une ligne d'une centaine de kilomètres, pourraient, étant armés, devenir un noyau dangereux. Le général refusait également de restituer aux citoyens de Nancy les armes et le droit de chasse, après avoir assuré qu'il allait les accorder. Il y avait plus, et à nul autre détail l'on n'aurait aussi bien mesuré quel épais nuage était venu voiler l'atmosphère à Nancy même, où elle était relativement si favorable deux semaines plus tôt. Après ces deux mois de négociations si accidentées de mécomptes, M. Thiers aurait souhaité de voir M. de Manteuffel. La saison de Gastein étant ouverte, le général allait s'y rendre. Le Président eût voulu faire arriver aux oreilles de l'Empereur par ce dernier, c'est-àdire avec autrement de conviction et d'autorité qu'il n'en sentait chez le comte d'Arnim, des explications qui ne permissent plus les doutes et les défiances. Pas un seul jour il n'avait admis d'en rester aux clauses du 29 juin. On se tirerait du refoulement des 14000 hommes de la Marne et de la Haute-Marne sur les quatre autres départements; mais rejeter sur les derniers restants les corps qui dans six mois quitteraient deux de ceux-ci serait impossible. C'avait été le premier soin de M. de Rémusat, après la signature, de rendre encore cette impossibilité visible à M. d'Arnim ; il avait tenté d'intéresser celui-ci à nous obtenir une réduction d'effectif. Mais l'ambassadeur s'était dérobé en réponses vagues, rejetant d'ailleurs en partie la responsabilité sur « les prétentions et la pédanterie (( des généraux * ». M. Thiers avait donc immédiate-