St-Vallier à M. Thiers, 4 juillet
entretenir le général, il serait certainement avantageux qu'une lettre vînt fixer Tesprit de ce dernier, près d'être interrogé à Gastein. M. Thiers sauta sur cette idée. Elle ferait arriver sa parole à l'oreille du roi par l'intermédiaire même qui avait toujours réussi jusquelà, et il n'était pas sans droit de penser que, portée au souverain lui-même, cette parole ébranlerait les partis pris inspirés à ce dernier sans qu'une contradiction assez autorisée les eût encore combattus. Le 15 juillet, dès que le Président a lu les plis de son commissaire extraordinaire et tandis que M. de Rémusat exprime de sa part à ce dernier qu'il n'aurait peut-être pas le temps d'y répondre de suite *, il en prépare rapidement un pour dire par écrit au général la substance tout au moins de ce dont il l'aurait persuadé verbalement. Il envoyait son pli à Nancy dans une lettre particulière à M. de St Vallier, pour le rassurer, d'abord, puis pour l'éclairer sur le peu de poids mérité par certaines des contrariétés dont ce dernier s'affectait : a J'ai reçu (( votre dernière lettre datée du 13 et quoique accablé (( de travail, de fatigue (songez que j'ai sur les bras a l'affaire des impôts, celle de l'emprunt et la direction (( de l'Assemblée dans les derniers jours agités de la (( session), je me hâte de vous écrire quelques mots « bien en courant. D'abord, je vous écrirai deux let- (L très, une pour vous et les détails qu'il est inutile de
1. « M. le Président, qui craint de n'avoir "pas le temps de « vous répondre, monsieur le comte, me charge de le faire pour
« lui M. Thiers regrette de ne pas voir M. deManteufîel. 11 a en
« lui une extrême confiance. 11 compte sur son excellent esprit « pour montrer à l'Empereur l'état des choses sous son véri- « table jour. Il lui écrira la lettre désirée de manière à ce que « M. de ManteulTel l'ait avant son départ pour Gastein. » (Rémusat à Saint- Vallier, 15 juillet 1872.)
LES DIFFICULTÉS d'eXÉCUÏION 241
a communiquer à d'autres, et une pour faire lire à a M. de Manteuffel et pour laisser même dans ses « mains si vous le jugez convenable. » Avant tout, il prêche le calme à son commissaire extraordinaire : « Premièrement, je vous engage à garder beaucoup « de sang-froid, en conservant votre précieuse et intela ligente activité; avec de la patience nous arriverons « aux termes de nos peines ». Et pour préciser, il lui ôte le souci de la question de la chasse : « Ne vous « faites pas avec les Allemands des affaires inutiles ce pour les plaisirs notamment de messieurs des départe tements de l'Est. Ils se conduisent fort mal en ce ce moment, criant et boudant parce qu'ils ne sont pas ce tous évacués à la fois, comme si c'était chose si « facile d'obtenir l'évacuation même successive ». Tout autre chose est pour lui l'armement des douaniers, ce C'est là l'utile, écrit-il, le vraiment utile, le reste ce n'est que l'agréable, et nous n'en sommes pas encore « à songer à nos plaisirs. » Mais l'urgence vraiment actuelle, c'est le plan de répartition des nouvelles troupes, c'est la désignation des emplacements où pourront être construites les baraques destinées à les établir. L'obstacle provient des défiances dont on a rempli l'esprit de l'Empereur; elles resteront l'obstacle de demain ou bien il faut les détruire : c'est l'objet de l'autre lettre, celle à faire lire au général.
Cette autre lettre, on le verra, était de telle nature qu'elle devait avoir l'effet espéré. Elle Feut de suite autant que les préventions régnantes le permettaient. Toutefois, c'est sans son secours que la répartition des 14000 hommes fut décidée. Cela se produisit même plus vite que le commissaire français ne s'y était attendu. Le général de Treskow n'avait pas été le moins
insistant des divisionnaires allemands pour la concentration des troupes. Il entendait, lui, se former un corps dont Nancy et Lunéville auraient supporté la charge. Qu'auprès du roi il se soit souvenu des appréciations plus justes portées antérieurement par lui sur Tétat des choses dans le pays occupé, ou qu'à la réflexion le souverain ait jugé, de lui-même, la répartition acceptée par le général de Manteuflfel plus sensée que des considérations stratégiques, les pourparlers étaient repris dès le 20 juillet entre M. de Saint Vallier et rétat-major, sur le pied d'abord décidé de commun accord. Les emplacements furent presque aussitôt arrêtés et la construction des baraques commandée. On touchait au mois d'août. Les premiers 500 millions à verser échéant le 7 septembre d'après le traité, nous pourrions réclamer alors pour le 21 l'évacuation des deux Marne. Les Allemands, qui plus est, l'effectueraient d'autorité dès cette date, en vue d'installer leurs troupes dans les meilleures conditions pour l'hiver. Or près de deux fois au moins ce délai était nécessaire pour édifier les constructions. Il avait fallu six mois pour établir celles que les troupes allaient quitter. De toute manière nous serions dans l*obligation malheureuse, inévitable pourtant, de demander à l'ennemi de prolonger son occupation quoique payé pour sortir, et aux départements qui avaient droit à se voir libérer de continuer à servir de gage à moins d'accabler leurs voisins. Il importait donc d'abréger le sacrifice. Encore, tout en imprimant partout à l'œuvre une activité extrême, il fallait obtenir des corps qu'ils acceptassent par avance, pour la seconde fois, un logement auquel ils s'étaient difficilement résignés la première.
Ces corps avaient une diversité d'origine qui leur
constituait une autonomie propre; en présence des dispositions jetées dans l'armée, le général de Manteuffel se crut forcé de la respecter. Il ne put qu'autoriser le commissaire français à négocier directement avec chacun d'eux. Le travail de l'année précédente fut ainsi à reprendre. En proposant des types divers de baraques; en présentant des plans différents, chacun approprié aux exigences probables et les uns comme les autres comportant, contre l'humidité ou contre le froid, des installations supérieures à celles des meilleurs casernements qui devaient être quittés; en admettant d'ailleurs que l'essai fût fait à titre provisoire, sous la condition que les troupes prendraient logement chez l'habitant si l'épreuve n'était pas concluante, M. de Saint- Vallier fit tomber provisoirement les résistances. La complication des formalités administratives l'attendait après cela, l'inertie ou les lenteurs qui en dérivent et trop souvent la pensée, chez des agents, de mettre le patriotisme à retarder pour être désagréables aux Allemands. C'était l'intendance qui n'ouvrait pas les adjudications faute d'avis de la Guerre, ou qui se récriait sur la brièveté du temps; c'était le génie, se retenant par le manque de crédits inscrits ou même par système; c'étaient les entreprises, arrêtées par le prétendu manque d'ouvriers. Architectes, ponts et chaussées, administration voyère, tout le personnel d'exécution dont les départements disposaient fut mis aux ordres de la légation par M. Thiers lui-même, cent trente ouvriers de la Marine envoyés de Brest et de Cherbourg sur son intervention personnelle*. Malgré la multitude des objections
1. M. Thiers à Saint-Vallier, télégrammes de Trouville, 4 et 5 septembre.
soulevées en cours d'ouvrage, — et elles ne venaient pas toutes de l'ennemi; — à travers les exigences de celui-ci, changeant à Timproviste çà et là les données acceptées; sous les désagréments causés par les journaux, ceux des localités, ceux de Paris, et dont il fallait rectifier les assertions ou pallier les malveillances pour ne pas laisser renaître les défaveurs et se voir paralyser; grâce à une attention de toutes les heures, à une intervention personnelle continue, à une impulsion incessante doublée d'un vouloir inflexible, le comte de Saint-Vallier put voir achever dans la prem ière quinzaine d'octobre des baraquements pour20000 hommes. Le problème, il faut le dire, serait demeuré insoluble si l'appui de Versailles, demandé à chaque occasion, n'eût été chaque fois immédiat et absolu. Les télégrammes de M. Thiers suivaient chaque pli de son commissaire extraordinaire, aussi prompts ou pressants d'approbation ou d'ordres que la correspondance de ce dernier attestait de prévoyance et appelait les décisions*.
Difficultueux et exigeants, précautionnés comme en guerre à raison de leurs défiances, les Allemands étaient avec nous méticuleusement ponctuels, peut-être
1. M. Valfrey, en appendice de son livre, a donné une note qui fait connaître avec quelque développement le travail d'établissement de ces casernes volantes, dont il fut nécessaire de faire parfois des constructions presque achevées comme des bâtisses. Les indications semblent bien lui avoir été fournies par M. de Saint-Vallier lui-même. Celui-ci a gardé hermétiquement le silence sur les services diplomatiques par lui rendus durant sa mission; il s'en est départi sur ce détail et sur un ou deux autres, mais certainement parce que leur objet n'était pas de nature à porter ombrage à ses camarades de carrière. Encore n'a-t-il dit que la moindre partie des difficultés qu'il eut à surmonter.
par discipline, peut-être pour nous presser. Le quartier général avait l'ordre d'exécuter très exactement le traité, par conséquent l'évacuation de la Champagne le 21 septembre. Le général de Treskow le dit au comte de Saint- Vallier dès la première semaine d'août, et demanda qu'à défaut d'être prêts nous provoquions des ordres différents, ou que jusqu'à la livraison des baraques nous acceptions de loger ses troupes chez l'habitant. Il est vrai que tout en s'étant affaiblies, les impressions d'hostilité des états-majors venaient de se raviver sous l'influence de deux faits européens presque concomitants : l'énorme succès de l'emprunt des trois milliards, faisant remonter la France, moralement du moins, à son rang d'autrefois; après quoi et presque aussitôt l'annonce de la réunion prochaine des trois Empereurs de Russie, d'Autriche et d'Allemagne à Berlin, devant sanctionner, semblait-il, les conséquences de nos défaites. Les officiers de l'occupation n'en étaient plus autant à parler de rouvrir la guerre, mais ils nous en imputaient l'intention positive, nous tenant pour « grisés d de nos succès financiers. Dans la préoccupation qui les hantait de nous voir rentrer en campagne, ils regardaient comme une oc leçon » insuffisante encore pour « notre présomption » la future entrevue impériale, si considérable que le fait leur en parût, et ils se plaisaient à répéter qu'il fallait prendre des précautions contre nos a illusions incorrigibles * ».
Le général de Treskow, en présence de ce nouveau courant, se montrait gêné comme intérimaire. Il tenait, lui, à ne pas mécontenter les généraux ses col-