‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 66 sur 128 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Symptômes d'orientation nouvelle a Berlin.

La lettre de M. Thiers pour M. de Manteuffel. — Ce dernier à la réunion des trois empereurs. — La France en monarchie ou en république. — Dispositions manifestées maintenant par M. de Bismarck.

La lettre du 15 juillet était bien écrite pour M. de Manteuffel; néanmoins, M. Thiers lui avait donné toute rapparence d'une instruction confidentielle au commissaire français. « Le Président de la République « au comte de St Vallier à Nancy », portait la suscription; le « Mon cher Monsieur de St Vallier », qui se lisait au commencement et la familiarité du ton achevaient ce caractère : ce Je suis si accablé de fatigue (( et de travail que je n'ai qu'un moment pour vous « répondre. Communiquez, je vous prie, cette lettre à a M. de Manteuffel, et dites-lui bien combien je regrette a de n'avoir pu le recevoir avant son départ. Je lui « aurais dit tout ce qu'on n'a pas le temps d'écrire, « et de ces communications, qu'il aurait pu transa mettre à Sa Majesté Impériale, il serait résulté de^ a éclaircissements et des apaisements désirables pour

(( tout le monde ». En réalité c'était une démarche que le Président engageait. Les méfiances répandues contre nous, le prétendu manque de solidité dont à la cour de l'Empereur on gratifiait notre gouvernement, son impuissance alléguée à contenir un mouvement populaire qui se produirait en vue de recommencer la guerre, les griefs cherchés dans les récriminations dont le traité du 29 juin était l'occasion de la part des départements intéressés, il y avait nécessité de réduire à néant tout cela. C'est à quoi M. Thiers en venait aussitôt, répétant d'abord une fois de plus qu'en définitive nous payions, que l'on voulût donc bien tirer de notre empressement et de notre exactitude a la conclusion mille fois évidente que, si nous a n'étions pas bien résolus à maintenir la paix, nous « ne serions pas assez sots pour nous démunir de a notre argent et en munir les Allemands ». Avec l'autorité qu'il avait toute raison de se sentir alors malgré des oppositions dont l'ambassadeur d'Allemagne se complaisait à alléguer l'extrême importance, le Président affirmait que « ce que le gouvernement voulait, il était à même de le faire; qu'il possédait aujourd'hui une force telle qu'il pouvait tenir tous les partis quels qu'ils fussent, ceux d'en bas comme ceux d'en haut; qu'on n'osait même pas essayer une petite émeute; que l'armée était sûre, et sa volonté à lui de l'employer s'il y avait lieu aussi certaine que l'obéissance du soldat ». C'eût été aux Allemands de s'imputer ce qui se produisait de la part des populations de l'Est, et il en prenait texte. Ces populations ont été émues; a cela est vrai, conti- (( nuait-il, et nous l'avons, annoncé d'avance pendant a la dernière négociation. Il était évident que la crainte

« de voir refluer vers eux les troupes allemandes a devait agir sur les quatre départements dont l'éva- (L cuation était retardée. Nous Tavons dit, on n'a pas a voulu nous croire, et maintenant il ne faudrait pas « s'exagérer le mal. Il faut Tatténuer en diminuant a les troupes d'occupation quand on le pourra et aus- « sitôt qu'on le pourra, mais il ne faut pas s'imaginer « qu'elles puissent devenir l'objet d'une agression si « elles étaient ou diminuées ou disséminées. Les popu- « lations sont hors d'état de s'insurger sans être souci tenues, et nous ne sommes ni assez forts ni assez (L déloyaux pour tenter de pareilles aventures. Il fau- « drait que nous eussions perdu le sens, et nous ne « serions pas si pressés de réunir 500 millions pour « les expédier tout de suite, si nous avions de si « absurdes intentions. » Il avait commencé par affiimer que a nous payerions quoi qu'il arrivât », mais en faisant observer que « la source de l'argent résidait dans le crédit, le crédit dans la confiance, que sans crédit pas d'argent et pas de facilités pour payer : et combien nous avions à payer! » Revenant sur cette idée et s'adressant maintenant au roi Guillaume luimême envers qui, d'ailleurs, il ne croyait pas que les défaites subies le dispensassent de la déférence, il écrivait : « Il n'y a plus rien de possible, il n'y a plus « de relations amicales à espérer, si on se livre à de (( si étranges méfiances, qui, d'ailleurs, ne reposent (( sur rien et que démentent tous nos actes. Je supplie « donc Sa Majesté Impériale de ne pas écouter des a cerveaux échauffés, qui voient des fantômes partout « et qui lui persuadent ou cherchent à lui persuader (( des chimères désolantes. Moi aussi je suis assailli « par des rapports invraisemblables, je ferme les

a oreilles à toutes les communications légères ou malce veillantes et j'agis de confiance en me fondant sur a les notions de la raison, qui démentent toutes les « suppositions qu'on voudrait me faire croire. On me « parle aussi des projets du parti de la guerre en AUe- « magne, mais je crois à la sagesse et à la loyauté du a roi Guillaume, et je ne me laisse pas détourner de <L la voie dans laquelle je marche et où j'espère trouver a une paix durable et la prospérité de deux nations qui <L n'auraient jamais dû se faire la guerre.

(( Que Sa Majesté Impériale veuille bien nous croire, « qu'elle nous aide de son côté, en rendant moins (( lourde l'occupation, en permettant qu'on choisisse (( les emplacements les moins incommodes pour les « populations, et surtout qu'elle veuille bien aussi « diminuer le nombre de ses soldats, car nous ne « sommes pas plus disposés à attaquer quarante (( mille hommes que cinquante mille.

a M. de Manteuffel rendra un vrai service à la (( France, à TAllemagne, à l'Europe, en travaillant « à calmer les passions de deux peuples qu'on excite (L l'un contre l'autre, au lieu de les calmer en leur c( rendant confiance. Les populations de TEst sont « inquiètes, mais nous les calmerons; le Roi, je Tescc père, nous aidera à les calmer, et dans aucun cas (( elles ne feront une tentative que nous réprimerions (L nous-mêmes si une tentative était possible. Je prie « M. de Manteuffel de présenter mes hommages et a mes respects au roi Guillaume et de recevoir pour (( lui-même l'assurance de ma sincère amitié et de ma « haute estime. Mille tendresses pour vous, mon cher « monsieur de St Vallier — A. Thiers. »

Nul langage n'eût autant résonné dans l'esprit et

dans les sentiments du général. Celui-ci avait demandé à emporter la lettre à Gastein. a II veut la lire à TEm- (( pereur d'Allemagne et il espère tirer un utile parti des a sages et r'assurantes déclarations qu'elle renferme », répondait M. de Saint- Vallier trois jours après. Le 20 juillet, en quittant Nancy, le commandant en chef avait pris congé du Président par une lettre respectueuse comme il Taurait fait pour son souverain à lui, l'informant qu'il laissait l'intérim au général de Treskow. Avec la même prévenance, le 16 septembre, à peine rentré au quartier général, il lui annonçait son retour, la reprise du commandement, et c'était dans des termes que remplissaient peut-être de plus d'égards encore les témoignages par lui rapportés en faveur du gouvernement du Président et les trop légitimes considérations auxquelles le traité du 29 juin donnait droit à celui-ci d'en appeler. A propos des faits de ce moment, il n'y a pas lieu de rouvrir les questions de parti quoiqu'elles y aient jeté une amertune dont il eût été juste de les tenir exempts. A plusieurs reprises, même, ces questions de parti ont apporté des difficultés de plus au travail de la libération. Mais il en est dérivé des appréciations auxquelles leurs partisans ont tâché, depiiis, de donner place dans l'histoire, et qu'il convient d'écarter. Le Président n'envisageait pas comme non durable, comme un gouvernement d'attente devant laisser préparer une monarchie, le pouvoir républicain qui avait été confié à ses mains. Il le regardait comme l'institution dans laquelle résiderait désormais la vitalité, celle où avait porté avec suite le mouvement des esprits et que le pays voulait établir tout à fait. A la vérité, ce chef du gouvernement laissait voir ces tendances au milieu et à l'en-

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contre d'ardents adeptes de la monarchie, et ceux-ci mettaient beaucoup de passion à prendre les devants sur lui. Ils ont répété que si celle-ci avait été réinstituée alors, le seul fait de son rétablissement aurait changé la situation vis-à-vis de l'ennemi, empêché probablement, tout au moins rendu favorable cette première rencontre des trois Empereurs qui eut lieu à Berlin avec un retentissement dont nos défaites semblaient légitimer le bruit. Dès lors la pente allait de soi à croire que les négociations auraient été plus faciles, les conditions moins dures, notre diplomatie accueillie avec une estime que cet ennemi ne se croyait pas tenu de montrer au pouvoir d'une république en laquelle il devait sentir une menace. Mais si par illusion ou pour la polémique on peut, même rétrospectivement, s'arranger de cette assertion, il n'y a aucune preuve de sa vérité et les faits la démentent. La substance des informations adressées à Versailles par M. de Gontaut, au sujet de cette visite à Berlin des Empereurs de Russie et d* Autriche, a été publiée ; plus explicitement encore que dans les entretiens du comte d'Arnim avec notre ambassadeur, on a pu y voir que, chez d'importantes puissances, des préoccupations étaient nées à cause de la place énorme prise par la Prusse agrandie qui s'appelait à présent l'Empire d'Allemagne. Le ressouvenir de la France s'était ravivé, réveillée l'idée que l'on aurait peut-être besoin d'elle. C'est de la bouche même des monarques de Russie et d'Autriche \ ainsi que de celles de leurs

1. « De la part des Autrichiens, a écrit le duc de Broglie, Texpression de ce sentiment, bien que très claire, fut pourtant réservée et mêlée de quelque embarras. C'était naturel.... Au contraire, la parfaite netteté du langage du tzar dans l'audience

chanceliers, que M. de Gontaut avait reçu les plus encourageantes assurances pour son gouvernement, pour son pays, pour le citoyen placé à sa tète. Dans les détails de ce moment le général de Manteuffel avait eu un rôle; la relation qu'il en rapportait corroborait tellement ces assurances, que si le gouvernement de république siégeant à Versailles voulait prendre appui sur Topinion de TEurope il n'avait pas besoin d'en chercher d'autres preuves.

Le commandant de l'occupation était parti pour Gastein avec l'intention ferme de se faire entendre de son souverain, écrivait M. de Saint- Vallier à M. Thiers le 20 juillet, a décidé à user de son influence pour

qu'il donna à M. de Gontaut attesta son indépendance. Après lui avoir, suivant l'usage diplomatique, demandé des nouvelles du chef de l'État : — « J'ai pour M. Thiers la plus grande « estime, lui dit-il, veuillez l'assurer de ma part qu'il n'a rien « à redouter de ce qui se passe ici : la France pouvait être « certaine d'avance que je n'aurais participé à rien de ce qui « pourrait être tenté contre elle ••. Le chancelier Gortshakow se chargea à son tour de commenter comme il suit ces assertions déjà si rassurantes ; « Ce langage est la signification « très exacte des sentiments du gouvernement russe. Nous « avons intérêt et sympathie pour la France. H faut que la « France soit forte et sage; il importe qu'elle soit forte pour « qu'elle puisse jouer dans le monde le rôle qui lui est assigné; « il faut qu'elle soit sage précisément pour qu'elle puisse jouer « ce rôle avec autorité et pour que son action soit bienfaisante.... «f Soyez rassuré et rassurez M. Thiers : si vous remplissez vos « engagements, rien de plus ne vous sera demandé. On parle « de votre armée et de son organisation. 11 est naturel qu'ici « on n'y demeure pas indifférent, mais sur ce point l'Allemagne «« n'a le droit de vous adresser aucune réclamation.... »» Duc de Broolie, La mission de M. de Gontaut^ p. 45 à 50. — Le « suivant l'usage diplomatique • par quoi est expliqué, tlans ce récit, l'empressement de l'Empereur de Russie à s'informer de la santé de M. Thiers n'exprime pas la vérité. Les Souvenirs de M. de Gabriac ont fait voir pertinemment, depuis, qu'il y avait plus que cela de la part du tzar et oourquoi.

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dissiper les injustes méfiances et les soupçons qu*il regrettait de voir si fréquemment renaître ». Or il n'avait pas seulement été entretenu par le roi ; non seulement M. de Bismarck Favait recherché de nouveau, rompant une froideur de nouveau marquée quand les négociations du traité de juin étaient devenues si contraires aux dispositions que la correspondance antérieure du chancelier avec le général avait permis à celui-ci d'augurer; bien plus, il s'était vu attacher à la personne de l'Empereur d'Autriche. Du plus près possible à moins d'être acteur dans les conférences mêmes, il avait donc entendu ce qui s'était dit. Il confirmait avec d'autant plus de précision ce que M. de Gontaut avait fait connaître. A moins d'avoir une foi préconçue et irréductible à la vertu propre de la monarchie pour en imposer par elle seule, on demanderait en vain laquelle des royautés mises alors en compétition par leurs adeptes eût été l'objet de plus d'estime qu'il n'en fut montré pour la France, toute république qu'elle était, et pour le Président qui la représentait. Le général à peine arrivé à Nancy, M. de Saint- Vallier le retrouve plein des sympathies qu'il a déjà tant de fois montrées. Il applaudit aux succès de notre gouvernement, à la prospérité publique qui se manifeste, à la réussite de l'emprunt, à la fermeté déployée contre les agitations radicales, et il est empressé à dire que « ce n'est pas là son impression personnelle, mais celle des souverains et des hommes d'État avec lesquels il a passé plusieurs jours »; il affirme pour (( certain », à plusieurs reprises, a qu'aucune résolution hostile à la France ou inquiétante pour elle n'a été prise ni même abordée dans les entretiens de Berlin ». a Je me tairais,

m*a-t-il dit, « mandait le commissaire à M. Thiers *, a je me tairais si je n'avais pas de bonnes choses à (( vous apprendre, mais je puis vous certifier que je (( n'ai entendu qu'un langage hautement sympathique (( à votre illustre Président et à votre pays. Sans avoir (( assisté aux conférences des souverains et des minis- « très, je sais ce qui s*y est passé, et je puis vous ce déclarer qu'en ce qui concerne la France l'avis « général des trois cabinets est que l'on doit soutenir, a encourager, fortifier M. Thiers dans son œuvre si (( méritoire d'apaisement et de restauration. On a été (( unanime à reconnaître que le repos de la France ce intéresse la paix de l'Europe, but de la réunion des « souverains, que l'œuvre immense déjà réalisée par (( M. Thiers dans la voie du calme et de l'ordre inté- « rieurs est une garantie de ce qu'il pourra faire (( encore, que ses actes et son langage inspirent une (( confiance entière qui s'affermit chaque jour en le (( voyant tenir tête aussi bien aux agitations radicales (( qu'aux intrigues bonapartistes. Ce que je vous dis, (( je l'ai entendu de la bouche de l'Empereur Alexandre, (( de celle de l'Empereur François-Joseph ; j'en ai trouvé a la pleine confirmation dans les confidences de mon a vieil ami le prince Gortshakow, dans mes conver- (( sations intimes avec le comte Andrassy. Quant à ce (( qui touche les dispositions de mon souverain, de son m gouvernement, de ses principaux conseillers, je puis (f vous assurer qu'elles se sont bien modifiées à votre « avantage depuis six mois. L'Empereur-Roi ne m'a (( pas caché la sympathie et l'intérêt qu'il a voués à (( M. Thiers, le prince de Bismarck a tenu un langage

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