‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 85 sur 128 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Déclarations du chancelier en faveur du g^ouvernement de Versailles.

Le comte d'Arnim à Nancy; effet produit par ses entretiens; réponse de M. Thiers, qui en a été avisé. — Parti pris contre l'ambassadeur par M. de Bismarck, au nom de l'Empereur et au sien; correspondance du ministre de Balan et du chancelier avec M. de Manteuffel à ce sujet; article conforme de la Gazette de V Allemagne du Nord.

Avisé de Nancy que le général de Manteuffel n'avait pas porté à la connaissance du roi seulement, mais aussi à celle de M. de Bismarck les passages de la lettre où il réduisait la situation du parti de Gambetta à ce qu'elle était réellement, le Président l'en faisait aussitôt remercier par M. de Saint- Vallier. Son télégramme se terminait par ceci : a Répétez bien que le ce radicalisme peut être arrogant, mais est tout à fait « impuissant et le sera tant qu'on prendra pour lui « tenir tête un bon terrain; Quant à moi je crois avoir « choisi le bon et je m'y tiendrai résolument. En somme « les choses vont très bien * ». C'est deux jours après

1. Versailles, 25 octobre, 8 heures 25 du matin : « Je viens de « lire votre intéressante lettre du 23 et je vous en remercie. Re-

que le comte d'Arnim se trouva faire à Nancy la visite qui lui était ordonnée. Avait-on pensé, à Berlin, qu'il apporterait au quartier général et à la légation française les malveillances de sa personne irritée? Ce n'est guère à croire. On eût dit cependant qu'il était venu uniquement pour étaler aux deux endroits ses pronostics pessimistes sur notre état intérieur, même des prévisions très alarmées « à moins qu'une restauration monarchique ne survînt à temps », et aussi son langage acerbe habituel sur la situation qu'il prétendait exister à Paris pour le représentant de l'Allemagne. M. de Saint- Vallier n'eût pas rempli son devoir à ne point avertir de ces propos le Président. Mais il n'est point nécessaire d'emprunter le moindre mot au pli confidentiel où il retraçait cette étrange attitude et rendait /compte de ce que l'ambassadeur lui avait dit d'ailleurs à lui-même * ; M. de Bismarck a pris soin de révéler tout cela aux contemporains.

Les documents du procès de l'ambassadeur font voir que le général n'avait pas, sans étonnement, entendu chez lui le représentant de l'Empereur et appris ses conversations autre part. Ayant lieu d'en être troublé dans les dispositions conciliantes dont il faisait journellement preuve, il avait senti le besoin de se voir informer à nouveau de l'opinion de son gouvernement à cet égard, de savoir notamment si, de la part de M. de Bismarck, elle était devenue différente de ce que le chancelier l'avait exprimée récemment à Berlin. Le 1^' novembre, il avait donc fait con-

« merciez aussi M. de Manteuffel des nouvelles qu'il m'envoie « et renouvelez-lui Fassurance de mon affection et de ma haute « estime. Répétez bien que le radicalisme, etc.. ». i. Saint- Vallier à M. Thiers, 29 octobre.

naître à ce dernier les entretiens du comte d'Arnim tant au quartier général qu'avec le plénipotentiaire français *. Il s'y était cru d'autant plus autorisé que, la veille, il venait de recevoir de Varzin la réponse à l'envoi qu'il avait fait, les jours précédents, des extraits empruntés au pli de M. Thiers du 17 octobre. Le chancelier impérial, sans se fier encore à l'optimisme qu'il trouvait dans ces extraits à cause d'autres ce informations moins rassurantes », semblait visiblement désirer que cet optimisme fût justifié *; dans cette vue le général ajoutait à sa lettre la phrase du télégramme du Président sur « l'impuissance » attribuée par celui-ci au radicalisme, malgré 1' « arrogance » dont il le qualifiait. Il y avait eu ceci de plus : le jour même de la venue du comte d'Arnim, le journal allemand La Gazette de la Croix apportait à Nancy un article violemment injurieux pour la personne de M. Thiers. C'était un écho enflé des véhémences dont, en France, certains ennemis de son gouvernement l'abreuvaient, peut-être une traduction

1. Procès d'Arnim, p. 60 à 63; la lettre est trop étendue pour prendre place ici; mais on va en trouver la substance dans la dépêche par laquelle, le 8 novembre, M. de Bismarck demande au comte d'Arnim de s'expliquer sur ses entretiens.

2. M. de Saint-Valiier envoie le 5 novembre à M. Thiers le passage essentiel de la lettre du chancelier. Il le traduit de l'allemand comme il suit : « V. E. a bien jugé que je trouverais • un grand intérêt à sa communication confidentielle du « 23 octobre, et que je lirais avec la plus sérieuse attention « l'extrait de la lettre particulière de M. Thiers à M. de S*-Val- « lier. Les assurances qu'elle renferme sur l'état intérieur de la « France pourraient être regardées comme hautement satisfai- « santés si je ne devais craindre qu'elles ne fussent trop opti- « mistes. Quoiqu'elles me fassent plaisir, je dois observer « qu'elles ne concordent pas avec mes informations, qui sont « moins rassurantes »*

qu'ils faisaient venir du dehors en vue d'un effet plus retentissant. M. de Manteuffel en fut vivement remué, manifesta son émotion à l'ambassadeur, l'avertit qu'il allait en référer à Berlin à cause de l'action que des attaques pareilles pouvaient exercer au sein de son armée. Celui-ci s'efforça de l'en dissuader par la raison que la Gazette de la Croix était une feuille d'opposition sur laquelle le gouvernement n'avait pas de prise, et que lui-même avait été engagé par M. de Bismarck à s'abstenir dans une occasion analogue. Mais le général était réellement affecté et ne consentait pas à en rester là. « Je veux m'en plaindre ce à mon gouvernement, avait-il répété aussitôt à « M. de Saint- Valliô^; Arnim m'en détourne en me (( disant que je serai mal reçu, mais je n'en persiste « pas moins; M. Thiers défend de son mieux mon (( armée contre les attaques des journaux français, « c'est mon devoir de m'efforcer d'empêcher les jource naux allemands d'attaquer sa personne. »

Cette ardeur avait d'autant moins lieu de surprendre le plénipotentiaire, qu'à une observation de sa part sur le langage de la presse allemande à l'égard du gouvernement de Versailles, sur la Gazette de la Croix entre autres feuilles, M. d' Arnim avait non seulement répondu aussi que ce journal était une feuille d'opposition sur laquelle le gouvernement de Berlin n'exercerait pas d'action, mais avait en outre si particulièrement détaillé les raisons propres à cette dernière de si mal parler de M. Thiers, qu'il semblait vraiment exprimer un sentiment personnel *. Tou-

1. Saint-Valljer à M. Thiers, 29 octobre : - ... que son gouver- * nement en était très peiné, mais qiu'il n'avait plus aucune

jours est-il que le général avait d'abord écrit immédiatement au ministre des Affaires étrangères M. de Balan. Une réponse lui ayant montré par retour de courrier qu'il était plus près des idées de Berlin que l'ambassadeur, il avait porté la question devant M. de Bismarck. Il faisait connaître au chancelier sa démarche auprès de M. de Balan, convenait que le journal en question était une feuille opposante, mais objectait que sa qualité d'organe d'un parti commandait d'autant plus d'intervenir, des articles de ce genre excitant les officiers et les soldats. « Tous ces faits réunis, disait-il « en terminant, m'engagent à prier V. A. S. de vouloir « bien, dans le cas où quelque chose serait changé « aux vues que vous m'avez communiquées touchant a la manière dont les affaires doivent être traitées ici, « m'informer en quelques mots de cette modification « afin que je prenne les mesures militaires néces- « saires et règle ma propre conduite d'après vos indice cations. »

Les termes dans lesquels avait répondu M. de Balan étaient tellement de nature à encourager Versailles, que M. de Saint- Vallier ne pouvait pas les passeï sous silence. Le 3 novembre il les transmettait à M. Thiers, en se louant d'ailleurs tout particulièrement de l'aide quotidienne que lui donnait de plus en plus M. de

« action sur celte feuille devenue un organe d'opposition et « inspirée par un parti imbu d'idées féodales et réactionnaires, « qui a la terreur des idées démocratiques et républicaines et « qui vous attaque avec d'autant plus de violence qu'il croit « davantage à la possibilité de voir s'établir par vous la forme « démocratique dans un pays voisin, la trouvant plus redoutable « encore si elle est entourée d'institutions conservatrices et « dégagées de l'appareil révolutionnaire qui en a fait jusqu'ici « un salutaire épouvantait »,

Manteuffel dans les incidents de Tévacuation des deux Marne. M. de Balan venait d'écrire : ce Je partage « entièrement le sentiment de V. E. sur l'inconvenant a article de la Gazette de la Croix ^ et le gouvernement ce royal-impérial déplore et regrette d'aussi inqualicc fiables propos. Nous voulons donc tenir grand a compte de votre lettre confidentielle à ce sujet ». A son tour le ministre objectait la qualité de journal d'opposition de cette feuille, l'impossibilité, en conséquence, (( d'agir officiellement pour imposer le silence »; il ajoutait toutefois : « Mais par une voie « sûre je me suis empressé d'adresser de sévères repré- « sentations et je crois pouvoir exprimer la confiance « que le langage qui vous avait ému ne se fera plus a entendre ». Le Président devait être assurément très sensible à ces témoignages. Aux survivants l'ayant connu d'un peu près il semblera l'entendre parler, dans ce billet adressé de suite à son commissaire extraordinaire et où il prenait occasion d'excuser de son côté des paroles malsonnantes, venues de France, dont le commandant de l'occupation avait pu se sentir atteint : ce Mon cher monsieur de St Vallier, quoique « prodigieusement occupé, je me hâte de vous écrire « quelques mots pour répondre à votre lettre du a 3 novembre. Je suis on ne peut plus touché du « souci de M. de Manteuffel à mon sujet, et je vous « prie de lui dire qu'il met le comble à ses nobles et ce généreux procédés ; mais qu'il se rassure, je suis un ce philosophe au pouvoir. J'y suis malgré moi, par le ce sentiment que si je m'éloignais le chaos reparaîtrait a dans le pays, et je sais que lorsqu'on est au fond un ce bon citoyen et un honnête homme on a un juge ce infaillible, c'est le temps. C'est lui qui est la justice,

« et les journaux ne sont que la triste voix de la sotce tise des partis. Je ne m'en inquiète donc pas et je (( les remercierais plutôt de me procurer les précieux (( témoignages d'un homme tel que M. de Manteuffel; (( je vous prie donc de lui serrer pour moi la main et (( de la lui serrer bien tendrement. Je le prie à mon a tour de ne pas s'inquiéter de quelques propos fort

« imprudents du général '. C'est un brave homme,

(( mais qui ne sait tenir ni sa langue ni sa plume. Il est a universellement désapprouvé tout en étant estimé et ce méritant de l'être.

ce Qu'on ne tienne donc pas compte de ces incidents a plus que de quelques autres de la même nature. Les ce hommes de bon sens gouvernent la France et ils ce veulent la paix. Qu'on se dise cela et on sera dans le « vrai. L'évacuation est finie, du moins pour les deux ce départements, et bien finie, grâce à M. de Manteufiel ce et à vous. — Adieu, adieu. — A. Thiers '. »

Les nouvelles dispositions de Berlin vont maintenant se dessiner tout à fait. Entre le général de Manteuffel et l'ambassadeur, M. de Bismarck n'avait pas été long à se résoudre. Le 5 au soir il télégraphiait de Varzin à Nancy que la politique suivie au quartier général à l'égard du gouvernement français était la bonne; rentré à Berlin trois jours après, il demandait aussitôt au comte d'Arnim des explications sur ses entretiens. Il avait chiffré au général : ce Je suis en parfait accord ce avec Votre Excellence sur la politique amicale à ce suivre envers M. Thiers et son gouvernement; les ce dernières circonstances, loin d'affaiblir notre con-

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