‹ M. Thiers, le Comte de Saint Vallier, le général de Manteuffel: libération du territoire 1871Chapitre 92 sur 128 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le comte d'Arnim et les combinaisons de libération définitive.

L'occupation en 1873; constance des sympathies de M. deManteuffel. — Le cliancelier fait interroger officiellement Versailles par le comte d'Arnim et confidentiellement par le général, sur nos vues quant à la libération. — Empressement montré par M. Thiers; raisons de se hâter que pouvait avoir M. de Bismarck. — Ce qu'écrivait au même moment le comte d'Arnim; réponse du chancelier. — M. Thiers à M. de Saint-Vallier, sur Tavant-projet qu'il a exposé à l'ambassadeur; dispositions actuelles de l'empereur Guillaume à l'égard du Président; comment l'ambassadeur a traduit les propositions de Versailles. — Mécontentement exprimé à Nancy par M. de Bismarck. — Lettre de M. Thiers précisant à M. de Saint-Vallier les^ résolutions du gouvernement.

Lorsque l'année 1873 s'ouvrit, Toccupation du territoire était devenue presque déférente; l'impression n'en restait pas moins poignante dans les départements séquestrés. Partout l'uniforme ennemi, pas un drapeau français, nulle part la vue du moindre soldat de la France. Sur cette place Stanislas de Nancy, si artistement formée de palais, de portiques et qu'enferment royalement ses grilles splendides, le grand corps de garde allemand se répandait chaque

jour, rouvrant chaque jour la blessure. On voyait passer discrètement un coupé de louage plus que défraîchi et médiocrement attelé, conduisant le commissaire extraordinaire au quartier général, ou du quartier général chez lui; le respect du deuil public avait porté ce dernier à un tel extérieur de vaincu, lui recherché d'habitudes comme de manières. De loin en loin quelques congédiés de notre armée regagnant leur village; la crânerie de leur démarche devant les victorieux qui nous gardaient jetait un instant de surprise, vague apparition de l'avenir espéré, trop tôt effacée par la tristesse présente.

Un seul Français sous l'armée allemande, le plénipotentiaire du gouvernement de Versailles, savait alors que dans ce ciel de plomb une aube était peut-être près de luire. Il en attendait avec anxiété les premiers rayons, trouvant de plus en plus dans le général de Manteuffel Taccueil, les sentiments et l'appui qui pouvaient le mieux l'encourager. Pas un seul moment depuis 1871, celui-ci ne s'était démenti. M. de Saint- Vallier en donnait quelques jours plus tard ce nouveau témoignage au Président : « Tout son désir est de (( contribuer au succès de l'œuvre que nous poursuia vous; sa politique, demeurée fermement la même « depuis que je le connais, est de considérer que l'éva- « cuation aussi prompte que possible est dans l'intérêt a commun des deux pays; il veut le calme et l'apaia sèment entre la France et l'Allemagne; il blâme son « gouvernement de n'y avoir pas travaillé davantage « par des facilités et de bons procédés envers nous, ce II croit que les vues qui vous animent sont conformes « aux siennes, il en trouve la preuve indiscutable dans a votre attitude à l'égard de l'Allemagne depuis deux

c années, dans la netteté de vos déclarations, dans « votre loyale exactitude à remplir les engstgements « que nous avons dû contracter. Tels sont les mobiles fi qui le portent à nous seconder de son mieux, à « employer son crédit et son influence à nous rendre « plus favorables les hommes d'État avec lesquels nous « avons à traiter. Il ne peut, bien entendu, intervenir a dans tout ceci qu'à titre confidentiel, sans que son «c nom paraisse dans les tractations; mais dans ces « limites il nous est acquis et il nous est utile. Ses « bonnes relations actuelles avec le prince de Bismarck, « leur correspondance privée très active, d'autre part « l'estime que fait le roi de son caractère, la considé- « ration qu'il a pour lui, la confiance avec laquelle il a reçoit ses avis, tout cela est mis à profit et nous sert « depuis quelques mois * . »

Le 30 janvier, l'aurore se leva véritablement et put être annoncée à Versailles La veille au soir, le général avait fait lire au plénipotentiaire un pli confidentiel reçu de M. de Bismarck au moment même. Jamais, sans doute, n'était entrée dans l'esprit du chancelier la pensée qu'en évacuant les départements des Ardennes et des Vosges aux termes du traité de 4872, les 50000 hommes de l'occupation pourraient être concentrés dans la Meuse, la Meurthe et l'arrondissement de Belfort. Or le moment arrivait d'aviser à ce qui s'effectuerait alors. D'une part la rapidité de nos payements, de l'autre des informations recueillies sur nos ressources laissaient prévoir que notre quatrième milliard serait compté au mois de mai. M. de Bismarck aurait donc voulu savoir si le gouvernement

• 1. Saint-Vallier à M. Thiers, 11 févr. 1873.

français, se voyant là, ne demanderait pas des délais, comme Tannée précédente, pour établir les 50 000 hommes dans aussi peu d'espace. Il venait de prescrire à l'ambassadeur d'Allemagne de solliciter dans cette vue une conversation préparatoire à Versailles; mais à la même heure il interrogeait en M. de Manteufïel le commandant de l'occupation, voulant avoir son opinion de militaire sur cette concentration en elle-même, au cas où il faudrait la faire. Tel est bien le motif écrit que le chancelier donnait à sa lettre; toutefois, on n'en lit pas la traduction envoyée à M. Thiers sans comprendre qu'elle visait au delà. La réalité, c'est qu'il souhaitait de mettre en mouvement les combinaisons du président de la République pour de nouvelles propositions d'évacuation ; c'est qu'il . savait d'expérience avoir peu à attendre du comte d'Arnim à cet égard, qu'il désirait être aidé par l'entremise du plénipotentiaire français à Nancy et ne doutait point que le général donnerait avec empressement l'éveil nécessaire : a Tenant à éviter tout retard et ce toute surprise, j'ai invité notre ambassadeur à Paris, (( écrivait-il, à appeler sur ce point lattention du gou- « vernement français en lui demandant de faire cona naître ses vues à ce sujet. Toutefois, en raison des « observations que vous m'avez faites l'an dernier sur a les difficultés d'exécuter sans secousses ni conflits a cette dernière phase du traité, j'ai tenu à venir vous a demaxidev particulièrement et sans que notre ambas- « sadeàParis le doive savoir, quel est votre sentiment ce réel et sans réserve sur la possibilité de resserrer a l'armée que vous commandez dans deux départea ments; je désire connaître votre appréciation sur (( cette concentration à un double point de vue : la pos-

« sibilité de la réaliser d'abord au point de vue stratece gique, ensuite au point de vue politique et hygié- « nique ».

Le chancelier reprenait là, en quelque sorte, sa correspondance du mois de mars précédent avec le général de Manteuffel au sujet de la France. Maintenant que le courant auquel il avait dû céder, était affaibli, que la liberté lui appartenait d'en déterminer un différent, il prenait l'initiative. Il faudrait s'étonner si Ton voyait affirmer, quelque jour, qu'il attendait de Nancy une réponse opposée à celle qu'il en reçut presque sur l'heure, comme l'année d'auparavant il avait eu celle qu'il demandait alors. Un télégramme du général lui apporta immédiatement cet avis : « Au point de vue militaire la concentration est facile, au point de vue stratégique avantageuse puisqu'elle groupera l'armée; mais la raison politique la montre irréalisable; assurément le gouvernement français ne songera pas sérieusement à elle, le mécontentement des contrées occupées devant en être sans, mesure, et des conflits fréquents à prévoir; d'autre part, les troupes allemandes étant tellement rapprochées entre elles, le service des approvisionnements deviendra très dfficile, l'intendance française sera impuissante à fournir aux divisions les champs de manœuvre et de tir, les places d'exercice, les manèges, les gymnases, les magasins indispensables, et l'on ne pourra pas éviter le logement chez l'habitant. » Aussitôt cette réponse expédiée, le général faisait a conjurer » M. Thiers de trouver une solution éloignant une éventuahtè pareille : « Il veut bien me témoigner « de la confiance, disait-il au comte de Saint- Vallier, « j'en profite pour lui donner confidentiellement ce

« conseil : s'il ne réussit pas, dans les négociations qu'il « va entamer, soit à Mre accepter des garanties pour « le cinquième milliard contre une évacuation totale « et immédiate, soit à obtenir une réduction de Teffec- « tif, soit encore à obtenir qu'une partie de l'armée « d'occupation soit placée, quoique toujours aux frais « du. gouvernement français, de l'autre côté de la fronce tière, alors qu'il renonce à fiadre évacuer les Vosges « et les Ardennes et qu'il maintienne le statu quo juste qu'à complet payement et entière évacuation M ».

Les faiseurs d'affaires, des Allemands même se couvrant du chancelier, se jetaient à présent sur la liquidation de notre dette à titre d'entreprise. Un bruit de pourparlers courut par suite ; la Présidence les fit démentir, M. de Bismarck ayant écarté ces tentatives à cause du patronage sous lequel elles s'offraient. Mais M. Thiers n'avait pas moins remis M. de Gontaut aux écoutes à Berlin. Le chancelier, de son côté, laissait approcher aimablement de lui l'ambassadeur, le recherchait qui plus est. La révélation venue du quartier général mettait les choses à un bien autre point. Le Président pouvait répondre le 2 février à M. de Saint Vallier : a Jusqu'ici nous n'avions rien « fait que payer scrupuleusement , et même par c avance. Nous attendions d'approcher davantage de

«c l'évacuation pour prendre la parole Dites à

« M. le générai de Manteuffel que je lui serai éter- «c nellement reconnaissant de tout ce qu'il fait pour « rendre service à la France tout en étant scrupu- « leusement fidèle à ses devoirs allemands. Ses der- « nières communications nous sont infiniment pré-

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