Ibid
particulière du 11 de ce mois, renfermant une communication confidentielle d'un entretien que vous aviez eu le même jour avec le comte de Saint- Vallier, au sujet d'une lettre particulière de M. le Président de la République écrite le 10 au représentant du cabinet français près de Votre Excellence; je tiens à vous faire part de ma reconnaissance pour les informations si nettes et si précises que nous avons par vous et qui nous faciliteront la solution des questions présentes, à l'avantage des deux pays.
« Le résumé que vous me donnez d'après la lecture que vous a faite M. de Saint- Vallier de la lettre de M. Thiers, offre un point important de divergence avec le rapport que nous a adressé M. d'Arnim à l'issue de la conférence qu'il a eu l'honneur d'avoir le 4 de ce mois avec le chef du gouvernement français.
« En effet, d'après votre communication M. le Président de la République écrivait à M. de Saint- Vallier que, dans cette conférence du 4, il avait proposé à notre ambassadeur à titre à' avant-projet la combinaison suivante : « Le quatrième milliard payé en. mai « probablement, la France ne nous obligerait pas à éva- (( cuer immédiatement dans les délais fixés par le dercc nier traité les deux département^ des Vosges et des (( Ardennes que nous lui devrions, mais en retour nous (( devancerions l'évacuation du reste du territoire oc- (( cupé d'un temps égal à celui dont nous aurions proa longé l'occupation des Vosges et des Ardennes, c'est- (( à-dire le temps nécessaire pour fixer de concert les (( termes de payement à faire sur le cinquième milliard ».
(( Par contre, d'après le rapport du comte Arnim, M. Thiers lui aurait déclaré que lui personnellement ne verrait pas d'inconvénient à une prolongation de
séjour dans les Ardennes et les Vosges des 25 000 hommes qui s'y trouvent jusqu'à l'entier achèvement du payement, mais qu'il ne pouvait se dissimuler que l'Assemblée nationale le considérerait comme un traître à son pays s'il proposait ou acceptait une telle solution. Ensuite, M. Thiers se serait borné à la proposition suivante : entière évacuation du sol français dans le courant de juin, si de son côté le gouvernement allemand n'accordait pas une réduction de l'armée occupante, ce qu'il regardait comme le moyen le plus simple pour le règlement des choses.
(( Votre Excellence sait qu'il n'entre pas dans les vues du Roi de réduire l'effectif de l'armée d'occupation; mais comme entre les ouvertures peu acceptables transmises par le comte Arnim et les idées reproduites dans votre lettre il y a un point de divergence essentiel, je prie Votre Excellence de se mettre en communication avec le comte de Saint- Val lier et de le prier de se mettre en mesure de nous fixer sur cette différence de vues. Je demande à Votre Excellence de vouloir bien, à la suite de cette prière, exprimer en cette occasion au comte de Saint- Vallier toute ma reconnaissance pour son attitude modérée et conciliante, si avantageuse aux deux parties, par laquelle il est possible d'échanger loyalement et confidentiellement des idées sur les affaires pendantes. — Je suis, de Votre Excellence, etc.
(( V. Bismarck. »
Cette expression précise des conditions de Berlin et des intentions qui les dictaient parvenait à Nancy le 20 février. Le jour même, M. Thiers venait de terminer, sur de tout autres objets, une réponse à M. de
Saint- Vallier en lui disant : « Nos affaires vont très a bien ; tout est arrangé avec les Trente. C'est une ce pierre de moins sur la route ». Le 22, recevant à six heures du soir le pli du plénipotentiaire, il lui télégraphie sur-le-champ : a Vous aurez demain la ce réponse la plus complète à vos dernières communications ». Le lendemain en effet, le Président faisait connaître de la manière que voici les résolutions auxquelles son gouvernement venait de s'arrêter et les raisons qui l'y décidaient :
« Versailles, 23 février 1873.
(L Mon cher monsieur de Saint- Vallier.
a Je remercie mille fois M. de Manteuffel de sa précieuse communication, et je vous en remercie tout autant après M. de Manteuffel, parce que notre négociation, si capitale pour le pays, en recevra une impulsion plus vive et plus efficace. Quant au secret soyez tranquille, personne n'en saura rien, car nous savons bien ici qu'une indiscrétion sur ce sujet perdrait tout.
c( Votre version est en effet la plus exacte des deux mises en présence dans la lettré de M. de Bismarck. Voici en effet nos conclusions positives, par nous mûrement arrêtées, et sur lesquelles on peut fermement compter.
ce En ne voulant rien précipiter dans l'intérêt du crédit de tous (et aujourd'hui tous les crédits sont solidaires), du 1" au 10 mai nous aurons payé le second milliard, quatrième de l'indemnité totale. Ce jour-là on nous devrait deux départements sur les quatre encore occupés. Nous ne les demanderons pas immé-
diatement pour ne pas accabler les deux derniers occupés sous le poids des troupes allemandes en retraite.
(( Le troisième milliard, le cinquième et dernier de l'indemnité totale, pourra être acquitté dans un délai point trop reculé. Au 1" mai, moment du payement complet du second milliard, nous aurons en caisse environ 600 millions sur le troisième, par les versements successifs de l'emprunt. Dans les mois de juin, juillet, août, nous aurons le complément, et si ce n'était par les versements de l'emprunt, ce serait par la Banque ou par les financiers, tout disposés à nous faire toutes les avances que nous voudrons.
« Nous pourrons donc promettre l'entier acquittement du troisième et dernier milliard (cinquième et dernier de l'indemnité) pour le 1'^ septembre, car il est certain qu'à cette date nous aurons en caisse 7 ou 800 millions de l'emprunt, et que les 200 millions restants se trouveraient à la Banque s'il le fallait, et dans la caisse de tous les banquiers. On ne peut donc douter ni de nos ressources, ni de notre bonne volonté qui, s'étant soutenue jusqu'à 4 milliards 800 millions, ne s'arrêterait pas à 200 millions dans son système de loyauté, de sagesse et de paix.
a Maintenant que demandons-nous? C'est qu'en récompense de la prolongation d'occupation partielle que nous aurons consentie, on anticipe d'un temps égal sur l'évacuatîon totale, en opérant celle-ci au 1*''" juillet. Nous aurons attendu mai et juin pour les départements des Vosges et des Ardennes, et on anticipera de deux mois (juillet et août) pour l'évacuation des départements de Meuse, Meurthe-et-Moselle, arrondissement de Belfort.
« Je crois ces conditions d'une modération parfaite et d'une justice incontestable. Si on consulte la politique et la prudence ce sera tout aussi bien, car en donnant force au gouvernement on mettra dans ses mains des moyens d'ordre d'une efficacité certaine.
ce Vous pouvez communiquer cette lettre en entier à M. de Manteuffel, et lui en laisser la copie depuis ces mots : votre version est en effet plus exacte, . . jusqu'à ces mots : d*une efficacité certaine, »
a Priez M. de Manteuffel de nous aider, car il calmera ainsi les passions des deux pays, et il ajoutera à toute la gloire qu'il s'est acquise, celle d'avoir été un modèle de générosité, de sagesse, de haute raison pendant deux années d'une occupation difficile pour lui, et pour nous cruellement douloureuse. Priez-le de nous tenir au courant de ce qu'il apprendra, et de compter sur notre absolue discrétion, a Tout à vous.
« A. Thiers. »
<( Je vous ai indiqué les parties de cette lettre à communiquer, mais vous avez la liberté de restreindre ou d'étendre. »
Les situations respectives étaient ainsi bien fixées. Avec un autre ambassadeur que le comte d'Arnim elles l'auraient été depuis une semaine et le traité se serait trouvé déjà conclu. Mais quoique le double jeu de ce dernier fût maintenant évident pour le chancelier et pour Versailles, la négociation n'était encore quitte ni de la personne du comte ni de ses manœuvres.