‹ M. TringleChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Toutes les maisons du hameau étaient plongées dans un profond silence, sauf une masure à travers les volets de laquelle s'agitait une faible lumière. La porte

donnant sur la rue était entre-bâillée. M. Tringle entra, et la première chose quil entrevit fut lui feu brillant.

(( Enfin! s'écria -t- il, car il ne rêvait que flammes vives pour sécher son habit de diable.

— Est-ce toi, Pierre 1' » demanda une voix faible qui partait de Fencoignure de la salle.

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MONSIEUR TRIJNGLE

M. Tringle tourna la tête et n'aperçut qu'un grand lit carré tendu de serge sombre.

« Pierre, est-ce toi? )) reprit la voix plus Hiible encore.

Mais M. Tringle semblait cliano^é en statue. Assis sur

une chaise basse, sous le manteau de la cheminée, il voyait avec extase l'humidité de son costume s'envoler en vapeur, chassée par la flamme pétillante d'un fagot de sarments.

Un demi-jour régnait dans cette chambre, éclairée seulement par la lueur d'un crasset dont une huile avare arrosait la mèche.

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« Pierre, reprit la voix, écoule-moi. J'ai commis bien des mauvaises actions dans ma vie; tâche, mon fils, de ne pas m'imiter. ))

M. Tringle dressa l'oreille, se demandant s'il devait écouter de telles confidences ; mais son costume de diable était à peine à moitié sec. Dans quelques minutes, M. Tringle espérait être assez réchauffé pour sortir de cette singulière maison.

(( Pierre, continua la voix, j'ai ruiné plus d'une famille. A ma mort, inquiète-toi des personnes qui m'ont souscrit des obligations ; rends-leur les billets sans en toucher le montant.... C'est de l'argent mal acquis; il te brûlerait comme il brûle en ce moment ma poitrine. »

Alors M. Tringle se rappela qu'il existait dans le hameau un usurier dont la fortune s'était accrue au préjudice des pauvres gens.

« Pierre, s'écria le moribond, la justice des hommes n'a pu m'atteindre, celle du Seigneur m'accable en ce moment.. ..Je n'ai plus de forces....Donne-moi à boire. »

M. Tringle hésitait à se montrer; mais la voix suppliante demandait:

« A boire, Pierre. )>

Ayant décroché le crasset et s'étant dirigé vers le lit, M. Tringle aperçut une petite fiole sur la table et à côté un verre. Il versa; mais l'odeur chi Ionique formé de Mil et de quinquina semblait si ragaillardissante

MONSÏEUU TRINGLE.

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que M. ïrioglc u'hésila pas à goùlcr à celle liqiLOiir. coinplaiit toutefois eu garder assez pour le uiaiade rcpeutaut.

Il avait à peiue posé ses lèvres aux bords de la fiole que la porte s'ouvrit, douuaut passage à un prêlre, au notaire, et aux voisins que Pierre, le iiîs du malade, avait prévenus des derniers moments de Fusurier.

Effrayé, M. Tringle laissa tomber la topette.

Tous poussèrent un cri, se croyant en présence de Satan lui-même, cjui avait profité de la solitude du moribond pour s'emparer de son âme.

(( Fade rétro ! s'écria le curé en lançant de l'eau bénite à la figure de M. Tringle. ))

M. Tringle n'attendit pas cette adjuration. D lin bond il passa par-dessus le notaire, qui ne put que lui donner un coup de la serviette de cuir dans laquelle étaient préparés les papiers testamentaires.

Le fils du mourant était trop accablé de douleur pour agir; mais les voisins se mirent à la pourcliasse de M. Tringle, qui, grâce à la chaleur du foyer, avail repris quelques forces, car il n'eût pu échapper à la poursuite des paysans.

MONSIEUR TRINGLE

S'étaiit lelourné pendant sa fuite, M. Tringle aperçut des gens armés de gaules et de lléaux, et il pensa combien il lui serait difficile de se soustraire à l'assommement cpie lui faisaient présager ces armes.

Un petit bois touffu domine la route à une demi-

portée de fusil du hameau. M. Tiingle fit un dernier effort pour y arriver; il lui semblait que ce bois serait pour lui un endroit inexpugnable où ses ennemis ne pourraient 1 atteindre.

Ayant respiré fortemenl, M. Tringle allongea le pas et se jeta dans le bois, sans craindre de se déchirer aux ronces et aux épines qui en défendaient feiitrée; mais

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toujours sur le pavé de la route résonuaient les souliers ferrés des paysans.

Haletant comme une biche poursuivie par une meute, M. Tringle tournait dans le bois, frémissant des cris de meurtre qui se faisaient entendre de tous côtés.

Une sombre mare, couverte de larges glaïeuls et de nénufars, se rencontra sur sa route. M. Tringle sy jeta au risque de se noyer. Ayant dépisté ses ennemis, qui longèrent en courant le bord de Teau, sans songer que celui quils poursuivaient s'y était réfugié, M. Tringle ]mt sortir la tête de la mare, respirer et constater que les paysans suivaient une fausse direction, n'ayant pas amené de chiens qui pussent flairer sa piste.

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