‹ M. TringleChapitre 11 sur 12 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

AVENTURES EXTHAORDINAIRES QUI ONT NECESSITE LA GRAVURE D'UNE CARTE SPÉCIALE.

iï

Blolii (!;uîs FemlirasTne (Fuii vieux saule dont la ciievelure iaisait ombrage au-dessus de la mare, M. Tringle, frissonnant de froid et de terreur, se dit qu'il n'échappait d'un danger que poiu' tomber dans un autre.

Un nouvel élément, l'eau, venait se joindre à son terrible confrère, l'air, pour accabler le célibataire de nouvelles rigueurs. Une pleurésie était le moindre des maux qui pouvaient alleindrc

"Vf M-

WÊ&'Mh

ruigie.

Cependant les paysans

s étaient éloignes.

ringle,

couvert de vase, sorlit de la mare; après s'être essuyé a\ec les l'cuiUes de néiiufar, il reprit sa course dans ce bois touffu (ju'il maudissait.

Fout au loin, sons les arbres, poinlait un petit jour

MONSIEUR TRTNGI.E.

qui annonçait la lisière. Après une marche forcée, M. Tringle se trouva en plein pâturage, où une vingtaine de bœufs, broutant une rare herbe, îe regardaient avec des yeux étonnés.

Des brebis paissaient en paix autour d'une cabane de berger, quen ce moment M. Tringle regardait comme un palais. La porte était ouverte, le berger sans doute sorti. M. Tringle n'hésita pas à traverser le pré pour gagner la cabane. Les bœufs, d'humeur pacific|ue, s'écartaient et regardaient ce

diable qui, vu par leurs gros yeux, devait prendre des proportions démesurément fantasticpies.

Tout à coup un immense mugissement se fit entendre.

M. Trinoie avait compté sans le taureau. Mis en émoi par la couleur rouge du costume, l'animal apparaissait avec des intentions menaçantes.

Une sueur froide parcourut tout le corps de M. Tringle, qui resta cloué sur place.

On attendrit les cœurs les plus farouches, on n'attendrit pas un taureau.

Celui-là s'avançait queue battante, œil enflammé, avec un aspect de bestialité brute et féroce, un front

62 MONSIEUR TRINGLE

carré solide comme mie muraille, des cornes courtes et trapues, poussant un cri de guerre semblable à celui du sauvage qui va scalper son ad versante.

Fuir, il n'était plus temps! M. Tringle était entouré

des bœufs qui semblaient attendre le combat et jouir du triomphe de leur chef.

Au premier coup^ le taureau manqua M. Tringle, qui, malgré sa terreur, remarqua que la féroce brute, dans le dessein de lui traverser la poitrine, baissait la tête.

Ayant ])arcouru le cercle formé par les bœufs sans y trouver de défenseur, M. Tringle, toujours poursuivi par le taureau, eut assez de présence d'esprit pour em-

MONSIEUR TRINGLE. 63

poigner ses cornes; et, au moment où Fanimal baissait

la tête, croyant éventrer son ennemi, il sauta sur son dos. Le taureau poussa un tel ])euglement de rage que

les bœufs se reculèrent pour permettre à la colère du roi du troupeau de se donner carrière.

MONSIEUil TRINGLE.

Alors iaiîiiiiai bondit, se dressa sur ses pieds de derrière, ainsi quiin cheval irrité qui \ciil se débarrasser de son cavalier. Mais M. Tringle étail accroché aux cornes comme s'il y avait été vissé. Quoique

.mKc:W'^>^''^-^r ii w^^ 'f'y "^^'

"--ass^v

meurtri par de violents sortbresauts, i! résistait aux ruades, aux sauts de coté de celte iérocc Jjcte.

Poussant un dernier cri de rage, qui attira le berger, le taureau huma Fair, fil \x\\ tour sur lui-même et, excité par les cris du gardien du troupeau qui criai L : //c'/

Fronmentl l'animal couleur de froment partit dans une course désespérée, renversant sur son chemin les jeunes arbres, foulant aux pieds les branches, sautant les fossés.

Ainsi il traversa le hameau, déjà mis en émoi par la précédente apparition de M. Tringle.

C'était l'heure à laquelle les paysans vont aux champs.

(( Le diable! voilà le diable! » s'écrièrent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants.

Le taureau galopait toujours.

Bientôt M. Tringle entendit la cloche d'alarme du hameau. A cette cloche répondit celle du village voisin, et les habitants croyant que le feu existait dans les environs se répandaient sur les routes.

Du regard ils interrogeaient l'horizon et n'apercevaient au loin qu'un cavalier lancé au triple gjalop ap-

66 MONSIEUR TRINGLE

portant sans doute des nouvelles ; mais si les yeux s'ouvraient, les portes se fermaient quand les paysans reconnaissaient que celui quils croyaient un messager n'était autre qu'un diable enfourchant un taureau exaspéré.

La cloche d'alarme redoublant réveillait les cloches des alentours qui emplissaient l'air de leurs sinistres accents qui d'habitude répondaient aux chants des bergers.

Un glas de détresse réveillait les échos des alentours.

Sans s'inquiéter de l'effroi des échos, M. Tringle parcourait vallées et montagnes, traversant des rivières sur le dos de sa redoutable monture, qui quelquefois s'arrêtait court, battait l'air de sa queue convulsive, lançait des nuages de vapeur par les naseaux et reprenait sa folle course.

M. Tringle ne sentait plus son corps. 11 avait conscience seulement qu'il périrait percé de part en part s'il lâchait les cornes de l'animal.

Ainsi l'homme et l'animal traversèrent :

Cormicy au vieux château;

Ciry-Germoise, célèbre par ses récoltes de maïs;

Leschelles, dont les étrangers admirent les grottes profondes ;

Grand villiers, connu par son petit vin aigrelet;

La Bomieville, dont les habitants sont hargneux;

MONSIEUR TRINGLE

CoUipont, coupé en deux aujourd'hui par un long pont;

Saint-Pierre-au-Marché, qui fournit de gaillardes servantes ;

::vucu;

Colombiers, d'où les marchands tirent de si doux fromages ;

Les Ormes, une bourgade perdue dans le feuillage;

La Tricherie, ainsi nommée par une célèbre partie de dés entre deux seigneurs au moyen âge.

Mais M. Tringle avait autre chose à penser qu'aux

MONSIEUR TRINGLE

antiquités, aux récoltes, aux souvenirs historiques, au vin aigrelet et aux fromages.

Toute son attention était portée vers les cornes du taureau qu'il serrait convulsivement, sans se douter qu il laissait dans les villages de tout un canton une légende qui devait prendre d'énormes proportions.

Il est certain que des flammes singulières s'échappaient des yeux du taureau, mis en fureur par ce cavalier qu'il ne pouvait désarçonner, tout chétif qu'il fût.

Plus d'une légende doit son origine à des faits moins positifs.

Cette fois, le diable fut vu par des centaines d'individus qui pouvaient attester le costume, les cornes, la course furibonde à travers champs, prés, récoltes, ruisseaux et rivières, le diable et sa monture n'étant arrêtés ni par les pierres, ni par les coups de balon, ni par le son du tocsin, ni par les pieux lancés sur leur passage.

Page 1