CHAPITRE XXXI
Les Indiens Cherokees, avec quelques-uns desquels nous venions d'avoir une rencontre si amicale , sont probablement destinés à jouer un rôle important dans l'histoire future du Texas. Pendant ces dernières années, ils ont donné une leçon sévère au gouvernement Texien et à celui des États- Unis. Il est sans doute à la connaissance du lecteur que le cabinet de Washington a, très impolitiquement, éloigné de plusieurs États du midi, les tribus indiennes à demi-civilisées qui y rési-
daient, et qui étaient incontestablement la portion la plus honorable et la plus laborieuse de la population. Les Cherokees, les Creeks et les Choctaw s , entr'autres, durent quitter leur pays, et on leur donna , pour s'y établir, le territoire situé à l'ouest de V Arkansas, sur les rives septentrionales de la rivière Rouge.
Les Cherokees , au nombre de vingt-quatre mille , et les Choctaws de quinze mille, dès qu'ils furent arrivés dans leur nouveau pays, s'adonnèrent à l'agriculture, et comme ils avaient des capitaux , des esclaves et des bestiaux , leurs plantations de coton devinrent bientôt les plus belles de toutes celles qui existaient à l'ouest du Mississipi, et dernièrement, tout le coton récolté par les Américains et par les Texiens, dans un rayon de cent milles des établissements indiens, a été apporté à leurs moulins et à leurs presses pour être nettoyé et mis en balles avant d'être embarqué pour la Nouvelle-Orléans. Quelques années avant l'indépendance du Texas, plusieurs de ces Cherokees s'étaient établis comme planteurs sur le territoire Texien, et par leur bonne conduite et leurs talents agricoles avaient acquis de grandes richesses et s'étaient conciliés la bienveillance des tribus guerrières dont ils étaient entourés, telles que les Cashates , les Caddoes et même les Comanches.
Peu après la déclaration d'indépendance , le
gouvernement texien , pensant qu'il n'y avait pas une meilleure population dans les districts septentrionaux que celle des Cherokees, invita plusieurs autres centaines de ces Indiens à quitter la rivière Rouge et à venir se fixer au Texas , et pour les engager à accepter cette iuvitation , la première session du congrès leur offrit une concession de terre de deux à trois cents mille acres , à leur choix , et dans le district qu'ils préféreraient. Ainsi sollicités, des centaines de riches planteurs cherokees émigrèrent au Texas avec leurs capitaux et leur bétail. Telle était la position des choses quand Lamar , homme tout-à-fait incapable de gouverner un état naissant, fut élevé à la présidence.
Sous son gouvernement, les Texiens , n'étant plus contenus par l'énergie et les sentiments honorables d'un Austin et d'un Houston, s'abandonnèrent à leurs dispositions naturelles, et commirent des actes de barbarie qui, s'ils eussent été fidèlement rapportés aux peuples civilisés de l'Europe , leur auraient fait effacer le nom du Texas de la liste des nations.
J'ai déjà raconté le massacre des Comanches à San Antonio et l'expédition contre Santa Fé , mais ces deux actes avaient été précédés d'un autre ençpre plus infâme.
Le nouvel établissement cherokee , dans le Jexas, était florissant , quand la banqueroute des
négociants des Étas-Unis entraîna celle des planteurs. Des centaines de ces derniers s'enfuirent du Tenessée, du Mississipi , de l'Alabama et de l'Arkansas, et firent passer en contrebande dans le Texas leurs nègres et leurs biens meubles. N'osant s'établir trop loin vers l'ouest parce qu'ils craignaient les Mexicains et les Indiens, ils restèrent dans la partie orientale du pays dont les rivières, à celte époque, étaient les seules sur lesquelles on eût tenté de naviguer.
Ces nouveaux venus, toutefois, avaient à lutter contre bien des difficultés. 11 leur fallait défricher la terre, bâtir des ponts, dessécher des marais et des étangs, et de plus, ils découvrirent qu'ils ne pourraient de sitôt entrer en concurrence avec les Cherokees qui , ayant été établis depuis plus longtemps dans le pays , et faisant déjà d'abondantes récoltes de mais , de coton et de tabac , étaient en position de vendre leurs produits à la moitié du prix que le planteur blanc aurait désiré réaliser. Les Européens préférèrent naturellement s'établir auprès des Cherokees qui vendaient leur maïs à cinquante cents le boisseau , tandis que les Américains demandaient du leur , deux et quelquefois trois dollars. En peu de temps, le district cherokee se couvrit d'habitations, eut de bonnes routes , des ponts et des bacs sur toutes les rivières vaseuses , fut , en un mot, sous le rapport de la civilisation, en avant d'un siècle sur tous les
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autre9 établissements du Texas oriental. Les planteurs , venus des États-Unis , représentèrent au gouvernement texien qu'il leur serait impossible de bâtir des villes si on n'éloignait pas les Cherokees, et pour donner plus de force à leur pétition, démontrèrent que le minimum du prix auquel on pourrait vendre la terre des Gherokees aux nouveaux colons qui viendraient des États-Unis, était de dix dollars l'acre. Ce dernier argument prévalut, et malgré l'opposition de deux à trois honnêtes gens , les avides législateurs attaquèrent la validité des actes passés pendant la dernière présidence. La concession faite aux Gherokees fut révoquée et on leur ordonna de quitter leurs plantations et d'évacuer le Texas.
Les Gherokees ne daignèrent pas répondre à cet ordre, et, connaissant le caractère desTexiens, ils n'essayèrent même pas d'en appeler à la justice et se préparèrent à repousser par la force toute attaque contre leurs propriétés. En les voyant aussi résolus , l'ardeur des Texien s se refroidit un peu, et ils offrirent aux Indiens de leur racheter leur terre à raison de douze cents par acre. Cette proposition resta sans réponse , et la terreur inspirée par les Gherokees était telle que probablement on ne les aurait jamais molestés sans un acte de la plus grande lâcheté de la part du gouvernement texien , et sans la coupable indifférence de celui des États-Unis.
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Le prix de la main-d'œuvre était tellcmanl baissé dans l'Uabama, dans le Tenessée et dans les Arkansas , que dos milliers d'individus avaient abandonné leurs fermes pour se faire voleurs de chevaux et contrebandiers de nègres. Beaucoup d'entre eux avaient voulu vendre le produit de leurs déprédations aux Cherokees qui , nonseulement n'avaient pas daigné trafiquer avec eux , mais les avaient punis sévèrement après les avoir jugés d'après leurs propres lois. Ces coquinsconçurent des plans de vengeance qu'ils n'< sèrent pas exécuter eux-mêmes. Connaissant l'esprit cupide de leurs compatriotes, ils répandirent partout le bruit que les Cherokees possédaient des richesses incroyables. La conséquence fut qu'à la première nouvelle du conflit survenu entre ces Indiens et les Texiens, il se forma dans tous les états occidentaux des bandes d'aventuriers qui , alléchés par l'espoir du butin , entrèrent dans le Texas et offrirent au congrès d'expulser les Cherokees. Des hommes honorables firent à ce sujet des représentations au gouvernemeut des États- Unis, mais on n'en tint nul compte, et les états occidentaux, probablement dans le but de se débarrasser de l'écume de leur population , encouragèrent l'entreprise de tout leur pouvoir.
Pendant quelques mois , les Cherokees défirent constamment leurs agresseurs, détruisirent leurs bandes à mesure qu'elles se reformaient , et les
traitèrent comme des voleurs de grand chemin ; mais ils étaient agriculteurs , la guerre les empêchait de cultiver leurs terres ; leurs ennemis , ne pouvant plus leur résister sur le champ de bataille, avaient adopté un système d'incendie et de pillages nocturnes plus désastreux qu'une guerre ouverte ; tant qu'il y aurait espoir de butin , les états occidentanx continueraient à écouler sur eux la lie de leur population ; toutes ces considérations déterminèrent les Cherokees à quitter le pays inhospitalier où ils se trouvaient. Ils brûlèrent leurs fermes , détruisirent leurs ponts , et , rassemblant leurs chevaux et leur bétail , retournèrent sur la rivière Rouge, au milieu de leur tribu. Les Texiens font grand bruit de leur campagne contre les Cherokees, et se vantent d'avoir chassé les Indiens de leur pays ; mais ce qu'ils se gardent bien de publier , c'est que la mort de chaque Gherokee a coûté la vie à vingt Texiens.
Depuis cette époque, les Cherokees, les Choctaws et les Creeks ont tenu plusieurs conseils, dont le but, bien certainement, n'était pas pacifique, et il est très probable qu'ils n'attendent qu'une occasion de se venger, et qu'ils finiront par exterminer toute la population du Texas oriental.
Le fait est qu'une forme démocratique de gouvernement est impuissante quand la nation est si complètement dépravée. Austin, le père de la
colonisation texienne, a quitté le pays , indigné de toutes les infamies dont il était témoin; Houston , qui s'était élevé à la présidence par son courage et par ses talents militaires, a manifesté l'intention de se retirer aux États-Unis, et d'y reprendre sa première profession d'avocat. Tel est dans ce moment l'état de démoralisation complète dans lequel se trouve le Texas. Le temps apprendra l'avenir.