ET A M: M LUES
mon cœur de la bévue que j'avais commise en demandant de Vice, quand ce mot n'était que le complément et la dernière syllabe du posioj) inscrit sur l'autre coté de la planche (1).
Mais, pour revenir à Boston et à sa cour de justice , comme c'était l'époque des assises, cinquante à soixante individus étaient venus de différentes parties du pays pour assister aux séances ou pour troquer leurs chevaux, leurs selles, leurs couteaux bowie, n'importe quoi ; car c'est surtout quand la justice fonctionne qu'un Texien aime à troquer, à escroquer, à jouer, à filouter, à se quereller sous son nez , pour montrer apparem ment son indépendance de toute loi.
La cloche du dîner sonna peu après notre arrivée, et, pour la première fois de ma vie, je me trouvai à une table d'hôte américaine. Je fus aussi étonné qu'un Indien aurait pu l'être. Mes compagnons et moi n'avions pas eu le temps de nous asseoir et de choisir un plat que déjà tout disparaissait comme un songe. Un général , en face de moi , saisit une volaille et en détacha les ailes et les cuisses en un clin d'œil ; je pensais que c'é-
(1) Le substantif composé anglais Post-office signifielittéralcmcnt poste-bureau , et en bon français bureau de poste ; scindé comme il l'était sur Técriteau de la hutte, il donnait: d'un côté, Postoff mot, qui n'a aucune signification en anglais et qui par sa terminaison ressemble à un nom d'homme russe, et de l'autre, ice glace. N. du T.
tait très poli à lui de découper pour les autres aussi bien que pour lui-même , et je m'attendais à lui voir passer le plat après s'être servi, quand , à ma grande surprise Je le vis garder tout ce qu'il avait coupé , et repousser au milieu de la table la carcasse de l'oiseau. Je n'étais pas encore revenu de ma surprise que son assiette était vide. Un autre s'empara d'un plat de raisins de renard , fruit que j'aime beaucoup, et j'espérais qu'après s'être servi , il me passerait le plat ; mais il fut encore plus glouton que le général , car, mettant le tout dans une énorme cuiller en corne , il l'avala.
Tout le monde se leva de table , et mes compagnons et moi restâmes seuls, faisant piteuse mine et cherchant à apaiser notre faim avec quelques pommes de terre échappées à la voracité des commensaux. Nous appelâmes l'hôte et lui demandâmes quelque chose à manger ; ce fut avec beaucoup de peine que nous pûmes obtenir une demi-douzaine d'œufs et autant de tranches de porc salé. Cette leçon ne fut pas perdue pour moi: plus tard, en voyageant dans les États-Unis, je me servis toujours avant de m' asseoir et ne m'inquiétai nullement de mes voisins. La politesse à table est et peut être pratiquée en Europe et chez les Indiens; mais, chez les Américains, elle exposerait à mourir d'inanition.
Après avoir dîné , nous allâmes , pour tuer le temps , à la cour de justice , et parvînmes à nous
placer dans un endroit d'où nous pouvions tout voir et tout entendre.
Le juge était assis sur une chaise dont il sculptait le châssis avec une telle ardeur qu'il semblait avoir entièrement oublié où il était ; a sa droite et à sa gauche, une demi-douzaine de jurés sculptaient aussi les blocs carrés sur lesquels ils étaient accroupis. Juge et jurés avaient tous le cigarre à la bouche, et devant eux une bouteille de liqueur qu'ils caressaient de temps en temps. L'avocat , debout et parlant au jury, le demandeur, le défendeur, l'auditoire, tout le monde fumait. Les assistants , à cheval sur des bancs bas et parallèles longs de vingt pieds, et la tête tournée vers le juge, regardaient par-dessus les épaules les uns des autres, quand ils n'étaient pas occupés à sculpter le banc entre leurs cuisses et celles de leurs voisins. C'était un singulier coup d'œil; un Européen nouvellement arrivé aurait pu croire que l'assemblée était un club de sculpteurs en bois.
Ma revue des personnes terminée , je prêtai attention à la cause en jugement, et, comme j'étais précisément derrière le défendeur, je ne tardai pas à apprendre comment la justice était rendue dans le Texas, ou du moins dans le Boston texien. Le défendeur était le maître de poste du pays et vendait toute espèce de marchandises. Deux ou trois semaines auparavant , le fils du demandeur était entré dans sa boutique pour acheter du café,
du sucre et de la farine, et lui avait donné à changer un bon billet de cent dollars d'une des banques de la Nouvelle-Orléans. Le marchand avait rendu un billet de cinquante dollars et un autre de dix. Deux heures après, le jeune homme ayant troqué son cheval, sa carriole et vingt dollars contre une charrette etjieux couples de bœufs , avait présenté le billet de cinquante dollars, qui avait été refusé , parce qu'il était faux. Le fils du demandeur était retourné chez le marchand et lui avait demandé un bon billet en échange du mauvais. Le marchand s'y était refusé, en disant: « Pourquoi l'avez-vous pris? je veux être damné si je vous en donne un autre. »Sur quoi, le jeune homme avait déclaré que c'était une infâme escroquerie, et le marchand lui avait lancé un poids en fer de neuf livres et l'avait tué sous le coup.
L'avocat qui plaidait pour le défendeur cherchait à prouver au jury que le meurtre ne devait être attribué qu'au hasard, attendu que le marchand n'avait lancé le projectile qu'en plaisantant, et pour effrayer l'homme qui l'insultait dans sa propre maison. Mais, chose étrange, on ne fit nullement mention du billet, bien que chacun sût parfaitement que le marchand l'avait donné , et qu'une partie de son commerce consistait à passer de faux billets à ses chalands inexpérimentés. Dès que l'avocat eut terminé la défense, le marchand,