ET AN I.MI RKS
ipyité par le juge à raconter comment la chose avait eu lieu , se leva:
i F.h! bien, dit-il, c'est justement comme on vient de le rapporter. Mon intention n'était nullement de faire du mal au drôle, quoiqu'il m'appelai escroc; je savais qu'il était en colère et ça m'était bien égal. Je lui dis seulement: « Gomment osez-vous, monsieur?» et je lui lançai le morceau •de fer seulement pour l'effrayer. Eh ! bien, le poil tomba comme un bœuf, et je pensai que c'était une farce. Je ris, et dis : « Finissez vos plaisanteries; » mais il était mort. Je pense que la machine aura rencontré en route quelque chose qui l'aura fait dévier contre sa tête ; je ne voulais pas tuer le drôle, je veux être damné si je le voulais.»
Les jurés se regardèrent les uns les autres d'un air approbatif qui pouvait être traduit : Mort fortuite. Gabriel toucha le marchand sur l'épaule : « Vous auriez dû lui dire que vous vouliez seulement tuer une moustique sur la muraille. »
— « Fameuse idée î cria le marchand; je veux être damné , si ce n'était pas une moustique qui mangeait ma mélasse que je voulais tuer, après tout.»
Dans ce moment, un des jurés s'approcha du marchand, et lui parla à voix basse; je ne pus entendre ce qu'il lui dit, mais, quand il s'éloigna, les mots : Très bien , parvinrent à mon oreille. Après ce dispensateur de la justice, vint un autre, et tous les jurés eurent successivement un petit coK
loque confidentiel avec le prévenu. Le juge, daignant enfin laisser sa sculpture , vint aussi pour stipuler son marché , et le fit à haute voix :
« Avez-vous quelques bonnes selles, Fielding? la mienne est bien usée.
— ) Oui, pardieu ! j'en ai une superbe, garnie en drap bleu, avec des boutons d'argent, faite à Philadelphie ; prix de facture : soixante dollars.
— » Je m'en contente , répondit le juge , en retournant vers son siège. »
Dix minutes après, un verdict de meurtre involontaire fut rendu contre le défendeur, et le juge prononça un discours dans lequel il dit que le meurtrier avait été suffisamment puni par l' affliction qu'un tel malheur avait dû faire éprouver à une âme sensible et généreuse. La séance fut levée, et Fielding , probablement pour prouver la profondeur de son repentir et de ses remords, hurla trois vivats auxquels toute la cour répondit par un hourra. Le marchand , invité à régaler la compagnie, y consentit, et toute la bande se dirigea vers la taverne. Gabriel et moi restâmes en arrière. 11 avait souvent tenté de me dissuader d'aller aux États-Unis et en Europe en me représentant que je serais probablement la dupe et la victime de prétendus amis. Il m'avait raconté beaucoup d'incidents de sa propre vie et de sa folle crédulité, qui lui avait fait perdre la position éminente qu'il occupait dans la société civilisée , et avait été la
cause de notre rencontre dans le monde occidental. Il me prédit que je seraisdéçu dans toutes nies espérances et que je ne recueillerais que déboires et désappointements. Il connaissait trop bien le monde , moi je ne le connaissais pas du tout , et je pensai qu'il ne voyait tout en noir que parce que son esprit était aigri. Il aurait voulu me persuader de retourner avec lui dans ma tribu , et de ne pas courir après des choses que je n'obtiendrais jamais. Il avait raison ; mais je fus obstiné. Il profita de cette occasion pour me donner une leçon.
«Vous venez de voir un échantillon de la justice dans ce pays soi-disant civilisé. Deux cents dollars, peut-être, ont fait absoudre un meurtrier, dix millions ne l'auraient pas fait chez les Shoshones.— Mais le Texas n'est pas l'Europe , répliqu'ai-je. — Non sans doute; mais, en Europe comme au Texas, avec de l'argent vous pouvez tout faire , sans argent, rien. »
Dans ce moment, nous aperçûmes un homme enveloppé dans une couverture et appuyé contre un arbre. Il regardait le groupe qui se rendait à la taverne avec des yeux où on pouvait lire les sentiments les plus profonds de haine et de vengeance. Il ne nous vit pas, tant il était absorbé dans ses pensées. C'était le demandeur dont le (ils avait été assassiné. Gabriel reprit : — « Observez cet homme ; c'était le demandeur , le père du jeune homme qui a été volé et assassiné d'une
manière aussi infâme ; ce n'est évidemment qu'un pauvre fermier, autrement l'assassin aurait été pendu. Il couve maintenant sa vengeance. La loi ne lui a pas rendu justice, il se la fera lui-même, et ce sera probablement cette nuit ou demain. Le crime est presque toujours produit par l'injustice, quatre-vingt-dix-neuf sur cent y sont poussés par l'impuissance de la loi. Jls souffrent une fors , puis, agissent envers les autres comme on a agi envers eux. Cet homme a pu être jusqu'à ce jour un fermier bon , laborieux et hospitalier ; cette nuit, il sera un assassin ; dans une semaine, il aura rejoint les bandes libres et se vengera sur toute la société de l'injustice d'un petit nombre de coquins. »
Jusqu'alors je n'avais pas cru mon ami doué d'une grande pénétration , mais sa prophétie se réalisa. Tard dans la nuit , le père annonça son intention de retourner à sa ferme, et entra dans le dortoir commun de l'hôtel pour allumer un cigare : un regard lui apprit tout ce qu'il désirait savoir. Quarante individus endormis dans leurs couvertures étaient rangés le long des murailles, qui, ainsi que je l'ai dit, étaient faites en troncs d'arbres, espacés de cinq à six pouces. Parallèlement à la muraille , du côté de la cour, était couché le meurtrier Fielding.
Le père sortit de la chambre pour seller son cheval. Une heure après, on entendit la détona-
tion d'une carabine suivie des cris : à l'assassin ! au secours! à l'assassin ! Tout le monde dans le dortoir fut sur pied dans un moment. On alluma des lumières et on vit le juge à genoux, les mains sur son derrière ; son voisin Fielding était mort , et la balle, qui lui avait traversé le dos et la poitrine, avait enlevé l'écorce des parties postérieures de cette colonne delà justice texienne.
Le premier moment de surprise passé , on résolut de poursuivre l'assassin , et on découvrit alors que le désir de se venger ne lui avait pas fait oublier la prudence. Tous les chevaux étaient détachés, et l'étable, la cour de justice, le comptoir et le magasin de spiritueux de la taverne, étaient en flammes. Pendant que les Bostoniens cherchaient à voler tout ce qu'ils pouvaient et que l'hôte battait ses nègres pour exhaler sa fureur, mes compagnons parvinrent à rattraper leurs chevaux, et, au point du jour, sans autre perte que la montre d'or du docteur , qui probablement lui avait été volée durant son sommeil , nous partîmes pour faire notre dernier jour de marche dans le Texas.
A notre départ , il ne restait du Boston texien que trois monceaux de cendres blanches et quelques troncs d'arbre à demi brûlés. J'ignore si cette importante ville a été reconstruite.