‹ M. VioletteChapitre 20 sur 33 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

J'éprouvai une agréable surprise en arrivant à la plantation de M. Courtenay. Il y avait dans la construction et dans l'arrangement de la maison un goût qu'on trouve rarement aux États Unis. Le gracieux portique soutenu par des colonnes, les grandes vérandahs abritées par des jasmins , le jardin vert et riant, avec des allées d'acacias et des haies vives de buis et d'aubépine, tout me rappelait l'Europe et les scènes de mon enfance. Les écuries étaient bien aérées , les esclaves propres, bien vêtus et de bonne humeur, le chenil dans un ordre parfait.

Au moment où nous descendions de cheval, une dame d'une beauté remarquable parut sous le portique, le visage rayonnant de joie et d'amour, et cinq à six jolis enfants , dès qu'ils se furent aperçus de notre arrivée, quittèrent leurs jeux et se précipitèrent vers leur père pour l'embrasser.

Une charmante vision de jeunesse et de beauté fit aussi son apparition : c'était une des sveltes filles du sud, une femme de quinze ans aux Longs cils noirs et à la chevelure d'ébène ruisselante. Des esclaves de tous les âges, mulâtresses et quarterones , nègres et négrillons , accouraient en criant tous ensemble : « Eh ! maître Courtenay, tuer beaucoup ours , bien sûr ; maintenant beaucoup graisse pour famille noire, bon maître Courtenay. » Qu'on ajoute à tout cela les chiens qui aboyaient et les chevaux qui hennissaient, et on aura un tableau vraiment complet de l'affection et du bonheur. Je doute qu'il y ait dans toute l'Amérique du nord une autre plantation pareille à celle de M. Courtenay,

Je fus bientôt considéré comme membre de la famille, et, pour la première fois, je connus les plaisirs que procure la société de personnes d'une éducation achevée. Mistress Courtenay pinçait admirablement de la harpe ; miss Emma Courtenay sa nièce, était une excellente pianiste, et mon hôte n'était pas un amateur méprisable sur la flûte. Nos soirées se passaient rapidement à lire Shakspeare , Corneille , Racine, Metastasio, ou les écrivains modernes de la littérature anglaise; après quoi les belles compositions de Beethoven , de Gluck et de Mozart, ou les brillantes ouvertures de Donizetti, de Bellini et de Meyerbeer, nous fai- II. ^

saient oublier les heures et veiller une partie de la nuit.

Mon temps se passait ainsi comme un rêve de bonheur, et, tout voyage étant impossible pendant la saison pluvieuse, je demeurai plusieurs semaines avec mes aimables hôtes, d'autant plus volontiers que les diverses épreuves auxquelles j'avais été en butte malgré ma jeunesse m'avaient convaincu que le bonheur est trop rare sur cette terre pour ne pas le saisir quand il se présente. Toutefois, au milieu du plaisir, je n'oubliais pas mes devoirs envers ma tribu, et j'écrivis au chef des Mormons, Joe Smith, à Nauvoo , pour le presser d'entrer en arrangement. Malgré la mauvaise saison, nous eûmes quelques jours de soleil, et la jolie miss Emma et moi en profitâmes pour faire de longues promenades dans les bois. Quelquefois aussi mon hôte invitait les chasseurs du voisinage à une battue générale contre les ours , les daims et les chats sauvages; nous campions alors sous de bonnes tentes, et, le soir , en fumant auprès de nos feux pétillants, j'entendais des histoires qui m'en apprenaient plus sur les États-Unis que je n'en aurais su par une résidence de plusieurs années.

« Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es » est un vieux proverbe français. M. Courtenay n'avait de relations de société qu'avec ses voisins les

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plus instruitset les pins éclairés. Leurs anecdotes, par conséquent, étaient non-seulemeni i »î«m i r;icontées. botaia intéressantes par leur sujet. Souvent la conversation tombait sur les Mormons, et mon hole. ^'apercevant que je désirais vivement savoir tout ce qui avait rapport à rode nouvelle secte, me présenta à un homme de beaucoup de talent qui en connaissait parfaitement l'histoire. J'appris de lui toutes les particularités qui ont donné naissance au mormonisme, la plus extraornaire des impostures du \i v siècle.

Il y a nombre d'années, vivait un homme du Conneeticut nommé Salomon Spakling, parent de l'inventeur des noix muscades en bois. En le suivant dans sa carrière, le lecteur trouvera en lui un Yankee pur sang. On le voit d'abord étudiant en droit, puis prédicateur, marchand et banqueroutier ; plus tard, il devient maréchal-ferrant dans un petit village de l'ouest, ensuite spéculateur en terre et maître d'école de comté; plus tard encore il est maître de forges, fait banqueroute une autre fois, et finit par être écrivain et songe-creux.

Il mourut dans la misère quelque part dans la Pennsylvanie, pensant peu que par un singulier hasard une de ses productions, \c Manuscrit trouve, rachetée de l'oubli par quelques fripons, deviendrait entre leurs mains une arme puissante, et serait la base du schisme le plus anomal et ce peu-

dant le plus redoutable que l'église établie ait jamais éprouvé.

Le Manuscrit trouvé est un roman historique dans lequel on cherche à démontrer que les Juifs des tribus perdues ont été les premiers habitants de l'Amérique, et que les Indiens sont leurs descendants. On y donne un compte détaillé de leur voyage par terre et par mer, depuis Jérusalem jusqu'à leur arrivée en Amérique sous le commandement de Nephi et de Lehi. Plus tard , ils se querellèrent et se divisèrent en deux nations distinctes dont l'une fut appelée les Néphites et l'autre les Lamanites ; puis éclatèrent des guerres cruelles et sanglantes dans lesquelles des multitudes d'entre eux périrent. Leurs morts, enterrés par grands monceaux, formèrent ces nombreuses éminences factices qu'on rencontre maintenant sur le continent américain. Ils étaient très civilisés, et avaient de grandes connaissances dans les sciences et dans les arts ; c'est ce qui explique les ruines remarquables de villes et les autres antiquités curieuses qu'on trouve dans diverses parties des deux Amériques.

Salomon Spalding écrit dans le style biblique et commence presque chaque phrase par — Dans ce temps-là — or, il arriva.

Bien qu'il y ait dans ce roman une certaine puissance d'imagination et quelque science, il

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resta oublié durant plusieurs années sur les tablettes de MM. Patterson et Lambdin, imprimeurs à Pittsburg.

Lambdin ayant fait faillite , pensa à se relever par quelque spéculation en librairie. Parmi les divers manuscrits qui étaient alors en sa possession, le Manuscrit trouve, vénérable dans sa poussière, fut, après examen, regardé comme une mine d'or qui rétablirait les affaires de l'infortuné imprimeur ; mais Lambdin mourut avant d'avoir pu mettre son projet à exécution.

Il avait confié le précieux manuscrit à son ami intime Sydney Rigdon, afin que celui-ci pût l'embellir et le modifier à son gré. L'imprimeur mort, Rigdon laissa reposer le chef-d'œuvre dans son pupitre jusqu'à ce qu'un jour, réfléchissant à son existence précaire et aux moyens d'améliorer sa position, une idée lumineuse éclaira son esprit. Connaissant le caractère de ses compatriotes et leur avidité pour le merveilleux, il résolut de leur présenter le Manuscrit trouvé, non comme un simple ouvrage d'imagination et de disquisition, ainsi que l'auteur l'avait entendu , mais bien comme un nouveau code religieux envoyé à l'homme de la môme manière que les tables de la loi avaient naguère été données à Moïse sur le Sinaï.

Pendant quelque temps, Rigdon travailla avec ardeur, étudiant la Bible , fit des changements à son livre , et prêcha chaque dimanche.

Inutile de dire que notre prophète en herbe avait , comme Spalding , fait tous les métiers. Il avait successivement rempli les fonctions d'avocat, de cabaretier, de commis, de marchand, de journaliste, de prédicateur, et finalement de prote*

Cette variété d'occupations nous paraît étrange, mais la population des États-Unis est si mobile et si ambitieuse, que les hommes, à cinquante ans, ont exercé ou du moins tenté d'exercer toutes les professions, non par gradation, en s' élevant de bas en haut, mais selon les circonstances. Docteur hier et garçon de café aujourd'hui , le philosophe yankee briguera demain un siège dans la législature., et, s'il ne réussit pas , deviendra méthodiste, mormon, spéculateur en terre, membre de la Société native américaine ou maçon ; — entendons-nous, journalier maçon.

Deux mots encore sur Rigdon, avant de l'abandonner à sa nullité comparative. Il est incontestablement le père du mormonisme et l'auteur du Livre d'or, sauf le petit nombre de changements introduits plus tard par Joe Smith. Une fois son plan d'imposture arrêté, il lui fut facile de discuter publiquement en chaire beaucoup des étranges points de controverse qui devaient devenir les pierres angulaires de son édifice projeté.

Les discussions , précisément à cause de leur originalité , furent écoutées avidement par un grand nombre de personnes dont l'esprit se trouva

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ainsi préparé à ce qui allai! suhre. (I paraît, toutefois, que Rigdon, entrevoyant les maux que son imposture engendrerait, recula devant 6a tache, non parce qu'il y avait encore quelques étincelles dhonnèteté dans son sein, mais parce qu'il manquait de courage. C'était un coquin, mais un coquin peureux et toujours en crainte du pénitentiaire. Le mormonisme n'était pour lui qu'une spéculation d'argent. Il résolut de s'abriter derrière quelque pauvre sot qui supporterait tout l'odieux de la fourberie , tandis que lui recueillerait tranquillement la moisson d'or et se retirerait avant que l'orage n'éclatât. Mais, comme c'est souvent le cas, il comptait sans son hôte. Le hasard voulut qu'en cherchant un instrument de cette espèce, il tombât sur Joe (1) Smith dans lequel il trouva un homme rien moins que disposé à se laisser exploiter. Il lui fallait pour esclave un composé de friponnerie et de sottise : Smith était bien un fripon et un ignorant, mais il était aussi ce que Rigdon ne soupçonnait pas, un homme d'une conception hardie, plein décourage et d'énergie mentale, un être fier et ambitieux qui, à une autre époque, eut été un autre Mahomet, et qui même, dans ce siècle plus éclairé, a accompli des choses qu'on ne peut voir sans étonnement.

(1) Joe, diminutif de Joseph.

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Quand il fut trop tard pour se rétracter, Rigdon découvrit avec épouvante qu'au lieu d'acquérir un serf stupide, il s'était soumis à une volonté supérieure, et qu'il n'était plus lui-même qu'un esclave enchaîné par la peur et par l'intérêt, ses deux grands guides dans la vie. Smith devint , en conséquence , l'élu de Dieu , et est maintenant le chef suprême , politique et religieux, de milliers de sectaires.

L'ami de M. Courtenay me raconta aussi l'histoire de Joseph Smith , je mettrai sous les yeux dulecteur ce que j'ai recueilli sur cet imposteur remarquable , et rapporterai succinctement la naissance et les progrès de la nouvelle secte.

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