‹ M. VioletteChapitre 21 sur 33 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Le père de Joseph Smith était un de ces nombreux industriels appelés dans l'Ouest Money diggers (1), qui mènent une vie vagabonde, exploitant les fermiers crédules auxquels ils font croire qu'ils connaissent des trésors cachés , ou volant, quand l'occasion s'en présente, des chevaux et des bœufs. Le prophète était le second fils et le favori de son père, qui disait partout que Joe avait la seconde vue requise pour découvrir les endroits où les trésors sont enfouis. Joe mon-

(1) Fossoyeurs d'argent, c'est-à-dire, découvreurs de trésors.

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trait effectivement une très grande subtilité, et les vieux prédirent que, s'il n'élu il pas pendu , il deviendrait bien certainent général, èft peut-être président des États-Unis. Sa subtilité était si grande qu'il ne tarda pas à se sentir à l'étroit dans Palmyra , résidence habituelle de son père, et qu'il partit pour chercher un théâtre plus en rapport avec l'étendue de ses talents.

Peu de temps après, on entendit parler de ses prouesses : en passant par Harmony (Pennsylvanie) , il avait fait connaissance avec une jeune fille et en était devenu amoureux ; dans l'automne de 482G, il résolut de quitter Philadelphie, où il se trouvait, pour aller l'épouser; mais deux choses lui manquaient : l'argent pour faire la route, et une recommandation pour le père de sa belle. Voici l'expédient qu'il imagina pour se procurer l'un et l'autre.

Il se présenta à un nommé Lawrence, et lui dit qu'il avait découvert dans la Pennsylvanie, sur les bords de la rivière Susquehannah, une mine d'argent très riche, et que si lui, Lawrence, voulait y venir , il aurait part aux bénéfices ; que la mine était dans un endroit où la marée haute arrivait, et qu'on pourrait, par conséquent, mettre le métal dans des bateaux et le transporter facilement en descendant la rivière jusqu'à Philadelphie.

Lawrence demanda si c'était bien vrai; Joe

répondit : « Oui, car j'y ai été et l'ai vu de mes propres yeux; si, rendu sur les lieux, vous trouvez que tout n'est pas tel que je le dis , je m'engagerai à vous servir gratuitement pendant trois ans. »

Les serments, les protestations et les belles promesses de Joe persuadèrent Lawrence. Il fut convenu qu'ils partiraient ensemble , et, comme le minéralogiste n'avait pas le sou , son compagnon eut à payer tous les frais du voyage. A Harmony, Joe fut chaudement recommandé par Lawrence , qui était bien connu des parents de la jeune fille; après quoi, ils continuèrent leur route jusqu'à la mine , firent les recherches les plus minutieuses, et ne découvrirent rien.. Lawrence en fut pour sa peine, et retourna chez lui les poches un peu plus légères que lorsqu'il était parti, tandis que l'honnête Joe avait non-seulement voyagé gratis, mais obtenu la recommandation qu'il avait désirée.

Les parents, toutefois , s'opposèrent au mariage. Un jour qu'ils étaient absents, notre héros enleva sa bien-aimée et l'épousa.

Une autre fois, Joe avait fait une excursion avec sa femme loin de Manchester (New-York), qui était alors le lieu de sa résidence : sa bourse étant à sec et voulant retourner chez lui, il alla trouver un bon vieux Hollandais du nom de Stowel , et lui dit : « Étant sur le bord de la Rivière Noire , près du village de Watertown (, comté de

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Jeflerson, New-York), j'ai vu dans une grotte un lingot d'or, gros comme ma jambe et long de trois à quatre ])ieds, tellement pesant que je n'ai pas pu remporter. Si vous voulez payer mes frais de route et ceux de ma femme jusqu'à Manchester, je promets de vous conduire à la grotte et de partager te lingot avec vous. »

Le bon Hollandais accepta.

Ouelques jours après leur arrivée à Manchester, Stowel rappela à Joseph sa promesse ; mais il répondit avec le plus grand sang-froid qu'il ne pouvait pas partir pour le moment parce que sa femme était parmi des étrangers et serait bien isolée s'il la quittait. M. Stowel, comme M. Lawrence., fut forcé de s'en retourner plus léger d'argent, et sans avoir rien obtenu. J'ai mentionné ces deux tours de Joe Smith parce qu'ils expliquent le système de fraude pratiqué par les inoticifdîffgers.

On aura peine à comprendre comment les rusés Yankees peuvent ajouter foi à de pareilles fables ; mais le fait est que les habitants des États- Unis , si difliciles à attraper dans toute autre chose, mordent avidement à l'hameçon dès qu'on leur parle de mines ou de trésors cachés. On a découvert dans le Missouri et dans le Wisconsin d'immenses lits de minerai de cuivre et de plomb; des milliers de fermiers pauvres et ignorants ont émigré de l'est et se sont faits mineurs et fon-

deurs ; beaucoup d'entre eux ont réalisé des fortunes considérables en peu d'années et sont retournés au lieu de leur naissance pour y vivre en opulents gentilshommes, au grand étonnement de leurs voisins.

C'est ainsi que la manie des mines a été entretenue, et des imposteurs de toute espèce ont récolté d' abondantes moissons en spéculant sur la cupidité bien connue du peuple d'Amérique.

Ce fut au commencement de 1827, que Joé, étant allé à Pittsburg, fit la connaissance de Rigdon. Une grande intimité s'établit entre eux et ils se visitèrent réciproquement , Joe allant à Pittsburg, et Rigdon à la Susquehannah. Ce fut aussi dans le cours de cette même année que la famille Smith déploya un nouveau caractère. Au mois de juin, le père Smith se présenta à un fermier riche, mais crédule, et lui raconta :

Que quelques années auparavant, son fils Joe avait eu une vision dans laquelle un esprit lui avait apparu, et l'avait informé que des annales écrites sur des plaques d'or étaient enfouies dans un certain endroit ; qu'il était la personne prédestinée à en obtenir la possession ; qu'il devait pour cela se rendre le 23 septembre au lieu indiqué , vêtu de noir et monté sur un cheval noir à tous crins , et demander les plaques en prononçant un certain nom ; qu'après les avoir obtenues, il fallait qu'il s'en allât immédiatement,

sans les mettre par terre et sans regarder derrière lui.

Le fermier ajouta foi à la communication du vieux Smith, et, en conséquence, donna un habillement noir complet à Joe, et emprunta un cheval noir. Joe, à ce qu'il dit, se rendit au lieu désigné et demanda les plaques qui étaient dans un coffre en pierre, descellé, et si près de la surface du sol qu'il pouvait en voir le bout. Ayant levé le couvercle, il prit les plaques ; mais, de peur que quelqu'un ne découvrit d'où il les avait tirées, il les posa à terre, pour remettre le couvercle tel qu'il l'avait trouvé. En se retournant, il s'aperçut, à sa grande surprise, que les plaques avaient disparu ; il rouvrit le coffre , et vit qu'elles y étaient ; il essaya de les enlever, mais cela lui fut impossible ; il aperçut dans le coffre quelque chose semblable à un crapaud , qui insensiblement prit la forme d'un homme et lui porta un coup sur un des côtés de la tète. Nullement découragé, il se baissa encore et tenta de reprendre les plaques ; l'esprit, alors, le frappa de nouveau et le renversa à trois à quatre verges en arrière en lui faisant beaucoup de mal. Quand il fut revenu à lui, il s'enquit pourquoi il ne pouvait pas prendre les plaques , et l'esprit répondit : « Parce que vous n'avez pas obéi aux ordres qui vous ont été donnés. » Il demanda alors quand il pourrait les avoir et on lui répondit : « Reviens dans un an, jour pour jour

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et amène ton frère avec toi, tu les auras alors ! »

Le vieux Smith prétendit que cet esprit était celui du prophète qui avait écrit le livre et qui avait été envoyé à Joe pour l'instruire de toutes ces choses.

Le frère aîné étant mort avant l'expiration de l'année, le vieillard dit que c'était un décret de la. Providence, et ajouta :

» Joe est allé au bout de l'année réclamer les plaques, et l'esprit lui a demandé pourquoi il n'avait pas amené son frère. Il a répondu qu'il était mort. L'esprit, alors, lui a ordonné de revenir à la fin d'une autre année , jour pour jour, et d'amener un homme avec lui. Ayant demandé quel serait cet homme , on lui a répondu qu'il le connaîtrait en le voyant.

Ainsi donc, pendant que Rigdon travaillait sa Bible , et prêchait de nouvelles doctrines , la famille Smith préparait l'esprit du peuple à voir paraître quelque chose d'extraordinaire, et, bien que Joe fût parfaitement connu pour être un ivrogne et un vagabond , il parvint à inspirer à des centaines de fermiers ignorants un sentiment de mystérieuse terreur dont ils ne pouvaient pas se rendre compte.

Je dois ici interrompre ma narration pour faire quelques remarques.

Dans les grandes villes d'Europe et d'Amérique, la civilisation, l'éducation et le frottement conti-

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miel des habitants ont presque détruit les idées superstitieuses, si communes dans les basses classes, et ont complètement fait cesser la peur qu'inspiraient les mauvais génies, les spectres et les démons ; mais tel n'est pas le cas dans la partie occidentale des États-Unis, sur les lisières des immenses forêts, et au milieu d'un pays sauvage, composé de ravins et de montagnes , où les torrents roulent leurs eaux impétueuses en cataractes, à travers des souterrains, où, privé des amusements qui récréeraient son imagination, le fermier s'abandonne aux idées les plus fantastiques, et devient d'autant plus esclave des créations de son cerveau qu'il n'ose peut-être pas les avouer, de crainte de ne pas rencontrer de sympathie.

Sur ces confins de la civilisation , le colon est toujours chasseur, et les habitants des petites fermes situées sur les lisières des forêts n'ont souvent d'autre nourriture animale que celle qu'ils se procurent par leur adresse. Dès que l'automne est arrivée, l'Américain prend sa carabine et va seul dans les bois pour visiter, comme il dit , ses cochons, ses chevaux et ses vaches. Constamment à la recherche des daims et des abeilles sauvages, il parcourt les endroits les plus retirés, les marécages , les sommets des montagnes ou les sinuosités pleines de buissons de quelque rivière; la vue continuelle de la nature dans toute sa grandeur, et le morne silence qu'il observe dans ses courses

causent une dépression dans son esprit , et comme ses sens de vision et d'ouïe sont toujours tendus, son système nerveux est affecté. Il tressaille à la chute d'une feuille, et, sachant qu'à chaque pas il peut marcher sur quelque reptile dont le venin est mortel , il examine avec une sensation de pénible anxiété l'herbe desséchée sur laquelle il doit passer. Outre cela , il est souvent pressé par la faim et exposé à une fatigue excessive.

«Jeûnez dans le désert, et vous révérez des esprits » est un adage indien très vrai. Si à tout ce qu'on a dit plus haut, on ajoute que l'esprit du chasseur a été préparé dès l'enfance à recevoir les impressions les plus fantastiques , on ne sera pas étonné qu'il devienne superstitieux. Durant les longues soirées d'hiver, quand la neige est épaisse et que le vent aigu mugit à travers les arbres, les parents fument leurs pipes auprès de grosses bûches pétillantes, et racontent aux enfants quelque aventure terrible ; ils parlent de bruits surnaturels entendus près de quelques souterrains et de combats épouvantables livrés à de mauvais esprits transformés en animaux sauvages ; beaucoup d'entr'eux disent, mais bien bas, qu'à telle heure de la nuit, en revenant d'un marché voisin, ils ont rencontré l'ennemi des hommes dans la forêt , à tel carrefour, ou près du vieux chêne sillonné par la foudre.

L'enfant devient homme ; mais ces traditions de

famille sont profondément gravées aans sa mémoire, et quand il est seul dans le désert, près des endroits hantés par les démons, son imagination frappée donne un corps aux fantômes de son cerveau malade.

11 n'est donc pas surprenant que de pareils hommes se soient soumis à la volonté supérieure d'un être tel que Joe Smith, qu'ils voient errer seul dans la solitude des forêts , et qu'ils croient être en communication avec les esprits d'un autre monde, car le nouveau prophète possède toutes les qualités et pratique toutes les jongleries des nécromanciens du moyen tige ; son langage est ambigu , solennel et souvent incompréhensible. — Grande preuve, pour le vulgaire, de sa vocation mystique.

Joe a fait retrouver des chevaux et des bœuis perdus depuis plusieurs mois : il regardait à travers une pierre sacrée , qu'il prétend lui avoir été donnée par Dieu , et découvrait ce qu'il désirait savoir. Le bon fermier était émerveillé de trouver sa bête à l'endroit indiqué par Joe, et ne réfléchissait pas que celui-ci , errant continuellement avec ses compères dans les bois et dans les vallées, devait connaître parfaitement tous les lieux retirés et ombreux où les animaux sauvages et domestiques vont chercher, pendant l'été , un abri contre les rayons ardents du soleil.

Ce fut ainsi que, malgré sa mauvaise conduite,

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