‹ M. VioletteChapitre 4 sur 33 · II · texte numérisé non relu

II

motif venait , ce serait une guerre d'extermination ; car, quand un homme rompt avec un ancien ami, il devient plus acharné dans sa vengeance que lorsqu'il combat un étranger. Que les braves Comanches me fassent entendre leurs griefs, et toutes les réparations compatibles avec la dignité d'un chef pauni seront faites plutôt que de risquer une guerre entre des frères qui pendant si longtemps ont chassé ensemble , qui pendant si longtemps ont combattu l'ennemi commun. J'ai dit. »

Opishka Roaki m'ordonna d'allumer le calumet de paix comanche, et, s' avançant vers la place laissée vacante par le vieux chef, répondit :

« J'ai entendu des paroles d'une grande sagesse. Un Comanche aime et respecte toujours la sagesse , et j'aime et je respecte toujours mon père Wetara-Sharoj . Je lui dirai les griefs de nos guerriers ; mais auparavant , comme nous sommes venus en ennemis, il est juste que nous offrions les premiers la pipe de paix. Prends-la , chef, car il faut que nous soyons amis. Je te dirai nos griefs, et je laisserai à la justice du grand Pauni le soin de les effacer, et de réparer le dommage causé par ses jeunes hommes à une nation amie.»

La pipe fut acceptée et la conférence continua. Voici de quoi il s'agissait. Une nuit, cent chasseurs paunis avaient eu leurs chevaux estampédés par des Indiens ennemis. Après avoir cheminé à

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pied pendant cinq jours , ils étaient arrivéssurle territoire septentrional des Comanches, et axaient vu un troupeau de chevaux et de bœufs. Us n'y auraient pas touché; niais peu après Us avaient rencontré imparti très nombreux de leurs ennemis invétérés les Riowas , par lesquels ils avaient été serrés de si près qu'ils avaient été forcés de retourner vers les chevaux comanches et de les prendre pour s'échapper. — Jusque-là tout était bien; dans une position pareille, les Comanches eussent agi de même sur le territoire des Paunis; mais ce qui les avait irrités , c'est que les cent chevaux ainsi empruntés dans un moment de nécessité n'avaient pas été rendus , quoique ceux qui les avaient pris fussent revenus au village depuis deux lunes.

Les Paunis , apprenant que nous n'avions pas d'autres sujets de plainte, nous dirent amicalement que les liens d'une longue fraternité ne devaient pas être rompus pour si peu de chose. Ils venaient d'envoyer dix de leurs hommes avec cent de leurs plus beaux chevaux pour remplacer ceux qui avaient été pris et qui avaient un peu souffert de leur fuite précipitée devant les Kiowas. Nous ne les avions pas rencontrés, parce qu'ils avaient pris une autre route que nous. L'assemblée fut dissoute, et les Comanches qui étaient restés de l'autre coté de la rivière furent invités

à venir au village, où ils furent traités avec la plus grande hospitalité,

Gabriel et moi accostâmes les étrangers dont le costume avait excité mon étonnement. Il se trouva qu'ils étaient à ma recherche, et ils me dirent qu'ils étaient depuis longtemps chez les Paunis, et qu'ils seraient venus chez les Comanches pour conférer avec moi sur certaines matières politiques s'ils n'eussent pas connu l'antipathie profonde des chefs de cette tribu pour tous les habitants des États-Unis.

Ces hommes étaient des émissaires des Mormons , secte nouvelle fondée aux États-Unis par un certain Joseph Smith. Autour de l'étendard de ce chef ambitieux et entreprenant, était accourue de tous les côtés une multitude de prosélytes qui avaient colonisé une vaste étendue de terrain sur les rives orientales du Mississipi, et y avaient établi un pouvoir civil, religieux et militaire , aussi opposé à la constitution des États-Unis que dangereux pour cette république.

Pour l'accomplissement de ses projets futurs , le nouveau prophète désirait établir des relations de paix et d'amitié avec tous les Indiens occidentaux. Il avait envoyé , à cet effet , des messagers parmi les diverses tribus à l'est des montagnes Rocheuses, et, ayant appris par de trappeurs de Saint-Louis que des étrangers domiciliés depuis longtemps chez les Shoshones de l'océan Pacifi-

([tir se trouvaient alors chez les Comanches, il avait ordonné à ses émissaires de chercher à nous voir et à concerter avec nous les mesures à prendre pour former contre les Américains et les

Texiens une ligue générale, offensive et défensive de ton les les nations comprises entre le Mississipi et les mers occidentales.

Ce n'était pas une proposition à laquelle on pût répondre immédiatement. J'obtins des Comanches la permission d'emmener les deux étrangers, et nous partîmes tous ensemble. Rapporter ce qui se passa entre les émissaires mormons et moi serait, inutile; je me contenterai de dire qu'après une résidence de trois semaines avec nous , ils furent reconduits chez les Paunis. Gabriel me conseilla et je résolus d'aller conférer moi-même avec les principaux chefs mormons , décidé intérieurement, si notre entrevue n'était pas satisfaisante, à pousser jusqu'en Europe pour chercher à établir des relations directes entre les Shoshon.es et une compagnie de négociants.

Un grand nombre de Comanches se préparaient à faire leur migration annuelle à l'est du Texas. Gabriel , Roche et moi nous joignîmes à eux, et, après avoir échangé les adieux- les plus affectueux avec le reste de la tribu et avoir reçu des présents d'une grande valeur, nous partîmes en nous dirigeant vers le lac Salin où la fourche méridionale de la rivière Brasos prend sa source. Là, nous ren-

contrâmes nos vieux amis les Wakoes, qui nous apprirent qu'une bande de soixante à soixante-dix Yankees ou Texiens, le corps peint à l'indienne , pour qu'on mît toutes leurs atrocités sur le compte des sauvages, rôdaient aux environs des fourches supérieures de la rivière Trinité, et commettaient toutes sortes de déprédations.

Si étrange que ce brigandage puisse paraître, il existe depuis longtemps. Il y a toujours eu aux États-Unis un grand nombre d'individus qui, pour échapper à la vindicte des lois, ont cherché un asile hors de la civilisation. Ces fugitifs, tous gens de sac et de corde, s'assemblent par petites bandes, vont hardiment chez les sauvages, se marient et vivent parmi eux; et, après un certain laps de temps, retournent sous un nom supposé dans quelque État éloigné où ils jouissent impunément des richesses qu'ils ont acquises par le vol et par le meurtre.

C'est là l'histoire de presque tous les pionniers occidentaux dont le courage et les vertus ont été si vantés par les écrivains américains.

Leur nombre croissant, ces pionniers formèrent une société de pirates de terre ou de boucaniers, et firent des incursions jusqu'au cœur des établissements français et espagnols de l'ouest, où, arrivant à l'improviste, ils surprenaient la population et enlevaient un grand butin. Lorsque ces établissements eurent été incorporés aux États-

Unis, les pionniers changèrent leur système de pillage, et, sous le nom de Bttgglesdes frontières

infestèrent les États du Mississipi et duTenessee; ils y iiivnt de tels ravages que le gouvernement envoya contre eux plusieurs expéditions , dont aucune toutefois ne réussit parce que les principaux magistrats de ces États étaient tous membres de la confrérie.

L'accroissement de la population força les Bugc/les à adopter d'autres moyens. Aujourd'hui, ils s'habillent et se peignent comme les sauvages, et attaquent les caravanes clu Mexique. 11 en résulte que les trafiquants, trompés par les apparences, attribuent l'attaque à quelque tribu qui, au moment où elle avait lieu, était peut-être éloignée de cinq à six cents milles.

Jamais cette piraterie terrestre n'a été poussée aussi loin qu'à présent. Des bandes de cinquante à soixante pionniers volent des chevaux , des bœufs et des esclaves dans les parties occidentales des Àrkansas et de la Louisiane , et les vendent dans le Texas où ils ont leurs agents ; puis , se déguisant en guerriers indiens, ils attaquent les plantations texiennes et en emmènent de grands troupeaux de chevaux et de bœufs qu'ils conduisent vers le Missouri à travers les gorges solitaires des montagnes de l' Arkansas, ou vers les districts des Attalapas et des Opelousas , dans la Louisiane occidentale, à travers les lacs et les

liO VOYAGES

marécages qui s'étendent le long des bords de la rivière Sabine.

C'était d'une bande de cette espèce que les Wakoes nous avaient parlé.

Nous quittâmes les Wakoes et, après trois jours de marche, traversâmes les Brasos près d'une riche mine de cuivre qui a été exploitée pendant des siècles par les Indiens qui employaient et qui emploient encore ce métal pour la pointe de leurs lances et de leurs flèches.

Une autre marche de trois jours nous mena à une des fourches de la Trinité. Là , nous rencontrâmes deux compagnies d'éclaireurs texiens commandées par un certain capitaine Hunt qui avait été envoyé du bas de la rivière pour protéger les plantations septentrionales. Avec lui se trouvaient cinq Américains qui , dégoûtés du Texas, avaient profité de cette escorte pour retourner aux Arkansas. Apprenant que j'y allais aussi, ils me proposèrent de faire route ensemble, et j'y consentis d'autant plus volontiers que , d'après nos arrangements, Gabriel et Roche ne devaient m' accompagner que jusqu'à la rivière Rouge (1).

(1) Le lecteur trouvera peut-être singuliers que les Comanohes étant toujours en guerre avec le Texiens, ils n'aient pas immédiatement attaqué la troupe de Hunt ; mais nous n'étions qu'un parti de chasse, c'est à dire, que notre

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Le lendemain matin, Iïunt et deux à trois officiers subalternes vinrent me voir pour me parler de l'affaire suivante : une compagnie agricole avait obtenu du gouvernement texien une con- •ion de terre sur les fourches supérieures de la Trinité, et vingt-cinq à trente familles s'y étaient établies avec un nombreux bétail , des chevaux, des mules et des ânes d'une très belle race. Le soir même que je rencontrai les éclaireurs texiens, une bande de brigands avait attaqué et saccagé rétablissement, et ne s'était retirée qu'après avoir massacré soixante à soixante-dix hommes, femmes ou enfants, et avoir incendié toutes les habitations. Tous les cadavres étaient horriblement mutilés et scalpés, et comme les assaillants étaient peints à l'indienne, les colons qui avaient eu le bonheur de se sauver et de gagner le camp^ texien prétendaient que les maraudeurs étaient des Comanches.

Je le niai vigoureusement, et mes amis indiens firent comme moi. Nous nous acheminâmes tous avec la troupe texienne vers Lewisbourg, théâtre

bande était composée de jeunes chasseurs qui n'avaient pas encore été admis parmi les guerriers. Dans les partis de chas- Si i! y a presque toujours pour chaque huit chasseurs, un vieux guerrierchargé de leur enseigner toutes les ruses de la chasse indienne. Ces partis emmènent souvent avec eux leurs Squaws et leurs enfants, et ne combattent que lorsqu'ils y sont forcés.

du massacre. Au premier coup d'oeil jeté sur les cadavres gisants ça el là, je fus convaincu que l'acte avait été commis par des hommes blancs. Le chef comanche put à peine contenir son indignation, et, s' avançant tout près du capitaine Hunt , lui dit sévèrement :

« Baisse-toi, visage pale de Texien , et regarde avec tes yeux ouverts. Sois honnête, si tu le peux, et confesse que tu reconnais par ta propre vue que ce crime appartient à des hommes blancs. Quel Comanche a jamais scalpé des femmes et des enfants? Baisse-toi, dis-je, et vois la honte de ta couleur et de ta race, race de loups qui se dévorent entre eux, race de jaguars qui tuent la femelle après l'avoir violentée. Baisse-toi et vois. » On a abusé lâchement et atrocement du corps des jeunes femmes. Vois-tu? Tu sais fort bien que l'Indien est trop noble et trop fier pour s'avilir au point de ressembler à un Texien ou à une bête brute. »

Vingt de nos Comanches partirent sur les pistes, et, dans la soirée , amenèrent au camp trois prisonniers. C'étaient d'insignes coquins, parfaitement connus de tous les soldats du capitaine Hunt. Celui-ci, malgré leur déguisement indien, les identifia immédiatement , mais refusa de les punir et de faire d'autres poursuites , disant qu'il avait reçu des ordres pour agir contre les pillards indiens, mais non contre des hommes blancs.

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« Eh bien ! s'il en est ainsi , s'écria le chef comanche, retire-toi à l'instant avec tes gens, retire-toi cette nuit même, ou autrement la brise du soir répéterait tes paroles à mes jeunes hommes, et ils donneraient une leçon de justice aux Texiens. Va-t-en, si tu liens à ta chevelure : justice sera faite parles Indiens; il est temps qu'ils se la fassent eux-mêmes, puisque les visages pâles ont peur les uns des autres. »

I luntfut assez sage pour se retirer sans répliquer, et. te matin suivant, les Indiens, armés çte cordes et de baguettes , fustigèrent sévèrement les brigands pour les punir d'avoir osé faire usage de la peinture et du cri de guerre comanches. Cette première partie de leur châtiment terminée, on lava leur peinture, et le chef nous dit : « Ils sont trop vils pour recevoir la mort d'un guerrrier ; jugezles d'après nos lois ; justice doit être faite. »

Si grande que fût la responsabilité qui nous était imposée, nous l'acceptâmes, et jugeâmes les coupables d'après les lois des États-Unis et du Texas. Ils furent condamnés à être pendus, et au coucher du soleil la sentence fut exécutée.

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