CHAPITRE V\ Y] II
Nous étions ru tirés clans une région pareille à Celle que nous avions parcourue Lorsque nous allions du pays des Wakoes à celui des Comanches. La prairie était fréquemment entrecoupée de crevasses dont le fond était complètement à sec. Nous ne pouvions nous procurer de l'eau qu'une fois toutes les vingt- quatre' heures, et encore étaitelle si chaude et si fangeuse que nos pauvres chevaux mêmes ne la buvaient qu'avec une extrême répugnance. Ils étaient, toutefois, plus heureux que nous sous le rapport de la nourriture; car l'herbe était tendre, savoureuse, et humectée pendant la nuit par une rosée abondante, tandis que nous nous commencions à pâtir de la faim pour tout de bon.
Nous avions espéré pouvoir tuer beaucoup de bisons, et nous nous étions promis de nous régaler de leurs bosses succulentes ; mais, quoique nous fussions alors au milieu des pâturages favoris de ces animaux , nous n'en avions rencontré aucun ; nous n'avions pas même trouvé un hérisson, un serpent, une grenouille, et, un soir, la faim nous pressa tellement, que, pour adoucir nos tiraillements d'estomac , nous fûmes obligés de mâcher du tabac et des morceaux de cuir, et que nous résolûmes, si le lendemain au coucher du
soleil, notre position n'était pas améliorée, de tirer au sort à qui tuerait son cheval. Il nous fut impossible cle dormir, et comme toutes les lamentations n'auraient remédié à rien, le prédicateur nous régala d'une histoire texienne, pour pomper, ainsi qu'il le dit lui-même , l'air superflu hors de son corps. Voici cette histoire dans les propres termes du narrateur:
« Eh! bien donc, je descendais la rivière Wabash (l'Indiana), quand, ainsi que cela arrive neuf fois sur dix , le bateau à vapeur échoua , et échoua si solidement qu'il n'y avait pas d'espoir de le remettre à flot avant la prochaine inondation. Eh î bien donc , je pris ma valise , marchai pendant deux cents verges ayant de l'eau jusqu'aux genoux , et gagnai le rivage qui était couvert d'arbres touffus et plein de serpents à sonnettes , de ronces, d'épines et de toiles d'araignée si fortes que je dus les couper avec mon nez pour m'ouvrir un passage.- Je voulus d'abord marcher le long de la rivière , mais je m'enchevêtrai tellement dans les vignes sauvages et dans les ronces que je pensai n'avoir rien de mieux à faire que de tourner le dos au fleuve jusqu'à ce que j'eusse atteint une éminence que je pouvais apercevoir à travers les clairières faites au milieu des arbres par la foudre et par les orages. Malheureusement, entre l'éminence et le terrain solide sur lequel je me trouvais , il y avait un large fond de rivière , et à
ET AVENTURES. Gl
peine me fus-jc avancé d'une cinquantaine de
verges que je m'embourbai. Il me fallut beaucoup de temps pour me lirer de mon trou fangeux, où j'étais aussi bien emprisonné qu'un cocbon dans une étable d'Arkansas ; j'en sortis enfin , et cherchai ma valise que j'avais laissé tomber. Elle avait disparu , mais je pus voir le chemin qu'elle avait pris, car, à environ deux verges du cercle béant d'où je m'étais écbappé, il y en avait un autre tout petit, dans lequel l'objet de ma recherche, bien que confortablement léger, s'était enfoncé profondément, ce qui viendrait à l'appui dudictonderindianaïqu'iln'yapas de conscience si légère qui ne puisse s'enfoncer au fond de la Wabash. Quoi qu'il en soit, je ne m'inquiétai pas beaucoup de la perte de ma valise , qui ne contenait qu'une vieille chemise de couleur et une douzaine de sermons de ma composition, que je savais par cœur pour les avoir répétés une centaine de fois.
» Forcé de rester à l'endroit où j'étais , je coupai un bâton, et, pour charmer mes ennuis, me mis à l'enjoliver en sifflant. Pendant cette intéressante occupation, j'aperçus sur la rivière, à environ trois cents verges au-dessus de moi, un de ces grands radeaux , construits à peu près comme l'arche de \oé , sur lesquels le fermier "Wabash embarque sa cargaison de femmes , de puces, de cochons, de poules, de grains, de
whisky, de rats', de moutons et de nègres volés. De fait , — la cargaison toute entière se compose presque toujours d'objets volés , sauf les femmes et les enfants dont le possesseur ne serait pas taché de se débarrasser, mais qui s'attachent à lui, tant qu'il a de l'eau-de-vie à boire, des cochons à soigner et des culottes à racommoder, comme la mouche des prairies s'attache au cheval.
» Le radeau approcha du rivage et j'y entrai. Son propriétaire était le général John Meyer de Vincennes, et il avait avec lui ses trois fils, le colonel, le major et le juge. Ils me prêtèrent une espèce de chose qui, maintes années auparavant, avait été, selon toutes les probabilités, une couverture de cheval; je m'en enveloppai, après avoir ôté mes vêtements qu'un des jeunes gens étendit pour les faire sécher , et comme je ne pus me rhabiller et recouvrer l'usage de mes poches qu'à la tombée de la nuit, je dus, pendant tout le temps , tenir constamment à la main mon portefeulle qui renfermait toute ma fortune , réduite alors à trente dollars.
» Le général fut prodigue de son eau wabash (nom du whisky dans l'ouest), et me dit qu'il m'accorderait le passage gratis jusqu'à la Nouvelle-Orléans, si je pouvais me contenter de son modeste ordinaire de porc salé bien gras , quatre fois par jour, et de café (c'est ainsi qu'on appelle dans tous les Etats-Unis une décoction de son
brûlé et de grains de maïs). Le whisky devait être <iit lilntum.
» Pensant que ces conditions n'étaient pas trop onéreuses, je les acceptai, et l'hospitalier i il ne tarda pas à me confier ses plans pour l'avenir. Il était allé maintes fois au Texas; il aimait le Texas; c'était un pays libre, un pays selon son cœur; il avait ramassé tout ce qui lui appartenait (il aurait pu ajouter ce qui appartenait à beaucoup d'autres) et descendait à la Nouvelle-Orléans, afin d'y échanger ses cochons et ses grains contre des marchandises qui le mettraient en position de s'établir au Texas avec sa famille, d'une manière convenable. Lui ayant demandé quelle était la cause d'une certaine odeur abominable qui empestait la cabane, il m'apprit que, dans un petit réduit adjacent, il avait enfermé une douzaine de nègres fugitifs pour la capture desquels il recevrait une bonne récompense.
» Le lendemain matin , nous voguâmes très confortablement, et je n'eus à me plaindre que des puces et d'autres vermines qui ne me laislèrent pas un moment de repos. Trois jours après, nous entrâmes dans l'Ohio, et le courant étant très fort , je me félicitai de ma bonne fortune en pensant que j'arriverais à la Nouvelle-Orléans en moins •de quarante jours sans bourse délier. A la nuit, nous n'étions plus qu'à trois ou quatre milles du
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confluent de la rivière avec le Mississipi , et nous nous arrêtâmes. Comme il faisait une chaleur ■étouffante dans la cabane, et que le pont était occupé par les cochons, je proposai d'aller dormir à terre, sous un arbre. Le général dit que c'était un fameux plan. Nous vidâmes une demi douzaine de tasses de vrai whisky-yankee n° 1, prîmes nos couvertures et débarquâmes. Après avoir allumé un grand feu, le général, le colonel, le major et le juge s'étendirent par terre pour dormir, et je suivis leur exemple dès que j'eus proprement plié mon habit que j'attachai sur un buisson en compagnie de mon chapeau et de mes bottes ; car j'étais devenu coquet et désirais faire bonne figure à la Nouvelle-Orléans ; pendant toute la journée, je n'avais fait que penser aux grasses et riches veuves qui , vous le savez , sont notre seule ressource à nous autres prédicateurs. » Eh bien donc ! mes songes ne furent que la continuation de mes pensée du jour; je rêvai que j'étais marié et propriétaire d'une grande plantation de sucre, que j'avais un bon lit bien moelleux , et que ma pieuse femme me tàtait tout le corps avec ses douces mains, probablement pour voir si mon cœur battait vite et si j'avais de bons rêves. Quel malheur que je ne me sois pas éveillé! J'aurais sauvé mes dollars, car la main dont je rêvais était celle de l'hospitalier général à la recherche de mon porte-feuille. La matinée était
très avancée quand j'ouvris les yeux. Quel fut mon étonnement! Les dormeurs étaient partis el avec eux étaient partis le radeau, mon habit, mon chapeau, mes boites,, et, ainsi que je ne tardai pas à nf en apercevoir, mon argent. J'avais été laissé seul, n'ayant pour toute ressource qu'une vielle couverture de mackinaw pleine de graisse. En regardant autour de moi, en haut et eu bas, je vis mon porte-feuille que le généreux
éral m'avait humainement laissé pour y mettre d'autreâ billets de banque, — quand je les aurais. Je lui donnai un coup de pied, et je me serais bien certainement jeté à l'eau la tête la première , si je n'eusse pas entendu fort à propos le sifflement d'un bateau à vapeur descendant la rivière. »
Dans ce moment , le prédicateur interrompit sa narration par l'observation suivante : « Eh ! mais, je ne pensais pas avoir parlé si longtemps; regardez donc vers l'est, il fait presque jour. >
Et effectivement l'horizon de la prairie était bordé de cette teinte rouge qui est toujours le précurseur de l'aube dans ces immenses et planes solitudes. Tous nos compagnons s'étaient endormis, et nos chevaux regardaient vers l'Orient, reniflaient l'air, et frappaient la terre de leurs pieds comme pour exprimer leur impatience de quitter une région aussi inhospitalière. Je répondis au prédicateur :
« 11 est maintenant trop tard pour penser à dormir ; remuons le feu , et veuillez continuer votre histoire. »
Nous ajoutâmes du combustible à celui qui était presque consumé, et, ayant secoué nos couvertures qui étaient chargées de rosée, mon compagnon continua son récit :
« Eh I bien donc, je calcule. qu'il se passa plus d'une demi-heure avant que le bateau à vapeur ne fût en vue, et comme le chenal de la rivière était tout près du rivage, je fus bientôt ramassé. Le bateau allait à Saint-Louis. N'ayant pas un cent pour payer mon passage , je fus obligé, en compensation, de raconter mon aventure. Tout le monde se mit à rire , tout le monde déclara que la plaisanterie était excellente, et que le général Meyer était un adroit coquin. On me dit que je le rencontrerais indubitablement à la Nouvelle- Orléans, mais que cela ne me servirait de rien. Tout le monde connaissait Meyer et sa pauvre famille, mais il était si adroit qu'on ne pouvait rien lui faire.
» Eh ! bien donc , le commis du bateau était un bon garçon ; il me prêta un vieil habit et cinq dollars. Le maître-d'hôtel m'apporta une vieille paire de pan touilles et quelqu'un me donna une vieille casquette. Tout cela était bien, mais ma chance devint encore meilleure. J'avais été ruiné parce qu'un bateau à vapeur avait échoué , le mêmeac-
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rident, eu se renouvelant, me mit su; -m. -s jambes. Nous ii'Mis enterrâmes dans un lit de vase au moment im-me où nous tournions la pointe méridionale de l' Illinois, C/étaitun éxèuemcnt.si commun que personne nes'en inquiéta beaucoup, si oe n" un Phiiadclphien ([ui allait au Texas . et oui était très pressé d'y arr i ver, et cela n'était pas étonnant: J'appris plus tard qu'il s était enfui de la banque dont il était caissier avec 00, 000 dollars.
« Eh ! bien donc, nous étions embourbés ; la patience était nécessaire, les lamentât* ent inutiles; nous dinàmes d'aussi bon appétit que si rien ne fut arrivé, et, après avoir din brav <;ons se mirent à jouer pour tuer le temps. Us n'étaient pas maladroits assurément, mais je pouvais leur rendre des points. — Quel malheur que nous n'ayons pas de cartes dans ce moment! 11 y aurait du plaisir à être le premier introducteur de ce jeu dans les prairies occitaies. — Eh ! bien donc, je regardai jouer, et peu à peu je m'ennuyai de n'être que spectateur , mon nez et nies doigts me démangeaient ; je tortillais mon billet de cinq dollars dans tous les sens, quand un malin, me prenant pour un pigeon , me | posa très poliment de me plumer, mais ce fut moi qui le plumai, en moins de rien, je lui gagnai 80 dollars dans une séance, et, quand nous quittâmes le jeu pour le thé, je sentis que j'avais acquis de l' importance et même du mérite: car lar-
gent donne l'un et l'autre. Je jouai avec un tel bonheur pendant toute la nuit, que, lorsque je me retirai pour me coucher, je me trouvai possesseur de quatre cent cinquante dollars, d'une montre et une épingle en or et d'une boîte à tabac en argent. Tout est utile dans ce monde, même un bateau échoué. Maintenant je me résigne à tout et ne murmure contre rien.
» Le lendemain , passa un autre bateau à vapeur qui nous recueillit. C'était un de ces légers navires qui spéculent sur le malheur, qui courent après les bateaux échoués comme le loup après le daim blessé, et qui profitent de l'embaiTas des voyageurs pour les écorcher. Le prix du passage de Cincinnati à Saint-Louis était de dix dollars ; nous en dûmes payer vingt-cinq pour la traversée qui nous restait à faire, c'est-à-dire pour un jour de voyage, mais cela m'était bien égal.
» Un homme des Arkansas qui n'avait plus d'argent me vendit pour quinze dollars sa valise, une belle redingote , deux chemises propres et un chapeau. J'achetai d'un autre une élégante culotte noire toute neuve faite à Boston, de sorte que quand je débarquai à Saint-Louis , je fis une excellente figure , logeai à l'hôtel des Planteurs , et réalisai une bonne somme en prêchant trois sermons sur les vanités de ce monde et sur la gravité du péché qu'on commet en s' abandonnant au désespoir. Eh! bien donc, pour couper court,
niais, à propos, il faut que quelque chose aille de travers dans la prairie , regardez donc nos chevaux comme ils paraissent inquiets ; n'entendezvuih rien î
Nos chevaux, en effet, commençaient à manifester la plus grande agitation; pensant que leur instinct les avertissait qu'il y avait des loups dans le voisinage, je les attachai plus près de notre bivouac, et ensuite appliquai mon oreille contre la terre pour tacher d'attraper quelque son.
le n'entends d'autre bruit, dis-je, que celui produit par la brise du matin passant à travers l'herbe desséchée. Nos chevaux ont senti des loups, mais ceux-ci n'approcheront pas de notre feu.
Le prédicateur, qui avait une grande foi dans ma nature indiano-blanche , reprit le fil de son récit.
» Pour couper court, je ne parlerai pas de mon voyage à la Nouvelle-Orléans et à Galveston , je me contenterai de dire que j'étais un prédicateur comme il faut , abondamment pourvu d'argent , et que les Texiens, président, généraux, etc., etc. daignaient manger mes diners, bien qu'ils ne voulussent pas écouter mes sermons. Les femmes même me regardaient d'un œil très doux et très caressant, car je possédais deux malles et du linge en quantité , et j'avais eu la précaution, avant de quitter la Louisiane , de me débarrasser de
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mon papier-monnaie et de l'échanger contre des espèces.
» J'aurais pu épouser n'importe qui, depuis la vieille mère du président jusqu'à la fille de comptoir de la taverne; j'avais de l'argent, par conséquent les sourires pleuvaient sur moi. Un jour, je rencontrai le général John Meyer : l'impudent drôle vint droit à moi, me secoua la main d'une manière tout-à-fait cordiale et s'informa comment je m'étais porté depuis qu'il avait eu le plaisir de me voir. C'était plus qu'un homme, même de ma robe , ne pouvait supporter. Je lui reprochai son infâme abus d'hospitalité à mon égard, et j'ajoutai que j'exigeais la restitutions de l'argent qu'il m'avait si cavalièrement volé pendant mon sommeil. Le général parut tout étonné de ma réclamation et de mes reproches , puis il se précipita sur moi son couteau bovrie à la main, en m' appelant menteur, drôle, gredin, et il m'aurait sans nul doute assassiné s'il n'en eut été empêché par un grand et vigoureux gaillard à qui , une heure auparavant, j'avais prêté, ou plutôt donné cinq dollars, moitié par peur, moitié par compassion pour sa misère.
» Le lendemain, je partis pour Houston, où je m'établis et où je prêchai les vieilles femmes, les enfants et les nègres , pendant que la population mâle blanche se grisait , jurait et se battait devant la porte de l'église. Un mois après mon ar-
rivée, un amsttiblc m'arrêta en vertu d'un mandat obtenu contre moi par ce vaurien de Meyer. G< n duit devant le magistrat, je lus coniïmit.' avec ma partie ad\Crseet avee cinq coquins de s<»n i -puce qui jurèrent tous qu'ils m'avaient vu prendre le portefeuille du général, que celui-ci avait, oublié sur la table du comptoir de Treinonl-llou-v. le magistrat dit que, par respect pour ma robe , il ne pousserait pas l'affaire jusqu'au bout ; mais qu'il fallait que je restituasse immédiatement les deux cents dollars que Meyer disait que jelui volés, et que je payasse, en outre, cinquante lars pour les frais. En vain protestai-je de mon innocence , on ne me laissa que l'alternative de er ou d'aller en prison.
» Connaissant le caractère des gens au milieu desquels je vivais , sacbant qu'aucun tribunal ne me rendrait justice, et réfléchissant qu'une fois en prison, on me prendrait non-seulement les deux cent cinquante dollars mais encore tout ce que je possédais , je pensai que le parti le plus sage était de me soumettre. Le jour même , je partis pour aller établir mon domicile dans une partie du Texas ; mais je dus y renoncer. Les Texiens , ma foi, sont une vilaine engeance ! » — <^Et Meyer, dis-je, qu' est-il devenu?»
— « Oh I répliqua le prédicateur, c'est une autre histoire. Ehî bien, il retourna à la Nouvelle-Orléans , où , de complicité avec ses trois fils , il
assassina le caissier de la législature. Il s'enfuit avec vingt mille dollars , mais il fut rattrapé , jugé, condamné et pendu avec toute son intéressante progéniture, et le vieux bourreau nègre de la Nouvelle-Orléans eut l'honneur de faire, dans un seul jour, une étroite connaissance avec un général, un colonel, un major et un juge. »
— « Comment ! votre conversation n'est pas terminée? s'écria, en bâillant, le docteur qui venait de s'éveiller. De quoi diable avez-vous pu parler pendant toute cette sainte nuit ? Eh î mais, il fait jour. »
Ce disant, il tira sa montre , la regarda , l'appliqua à son oreille , pour voir si elle ne s'était pas arrêtée , et s'écria : Tiens ! il n'est qu'une heure et demie. Le prédicateur tira aussi sa montre et répéta : il est une heure et demie. Dans ce moment la brise fraîchit, et j'entendis le bruit sourd et lointain qui, dans l'ouest, annonce un tremblement de terre ou une esiompedo de troupeaux de bétail sauvage et d'autres animaux. Nos chevaux aussi s'apercevaient de quelque danger, car ils étaient devenus furieux et faisaient tous leurs efforts pour rompre les lassos qui les attachaient.
« Debout ! criai-je , debout ! Gabriel , Roche , debout! debout! étrangers, vite, sellez vos bêtes, notre salut est dans une prompte fuite ; la prairie est en feu et les bisons arrivent sur' nous. »
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Tous se levèrem vivement, sans dire une seule parole. Chacun sentait le danger de su position. Nos chevaux furenl sellés en un clin d'œil, et, une minute après, nous galopions Impétueusement à travers la prairie, laissant la bride sur le cou de nos coursiers pour qu'ils pussent suivre leur instinct. Notre précipitation fut telle que toutes les couvertures, excepté celle de Gabriel, furent abandonnées ; les avocats ne pensèrent nullement à leurs sacoches , et le prédicateur oublia ses fontes et sa carabine.
Après une heure de course non ralentie, nous sentîmes la terre trembler derrière nous et entendîmes au loin un sourd mugissement accompagné de rugissements et de cris aigus ; l'atmosphère devint lourde et accablante ; des flammes, plus rapides que le vent, se firent voir à l'horizon, exerçant leurs ravages ; toutes les variétés des animaux les plus légers à la course passèrent à coté de nous avec la vélocité de la flèche ; les daims bondissaient au milieu des loups et des panthères ; des troupeaux d'élans et d'antilopes paraissaient et disparaissaient avec la rapidité d'un songe ; puis on voyait un cheval isolé ou un monstrueux bison. Notre anxiété était si intense que , bien que nos chevaux courussent de toute leur force , ils nous semblaient presque ne pas bouger.
L'atmosphère devint plus épaisse et la chaleur
plus accablante ; les rugissements résonnèrent de plus en plus forts à nos oreilles , mélangés de hurlements horribles et de cris stridents si fantastiques que nos chevaux arrêtaient d'eux-mêmes leur course impétueuse, et tremblaient comme s'ils eussent pensé que ces sons étaient surnaturels ; mais leur temps d'arrêt ne durait qu'une seconde, et ils repartaient plus furieux qu'auparavant.
Un noble cerf passa près de nous ; ses forces étaient épuisées , trois minutes après nous le vîmes, il était mort. Bientôt la masse des animaux plus pesants et moins agiles, bisons et chevaux sauvages pèle mêle , corps immense et sombre, de plusieurs lieues de front sur plusieurs lieues de profondeur, se rapprocha de nous en faisant un bruit semblable à celui d'un tourbillon Ils s'avançaient , foulant aux pieds et franchissant tous les obstacles, et n'étaient plus qu'à deux milles de nous. Nos chevaux étaient presque épuisés. Nous nous considérâmes comme perdus ; encore quelques minutes , et nous serions écrasés et réduits en poussière.
Dans ce moment, la voix sonore de Gabriel fut entendue ferme et impérieuse. Accoutumé depuis longtemps au danger, il l'affronta alors avec une indomptable énergie , et comme si dans de pareilles scènes il eût été dans son propre élément. «A bas de vos chevaux, cria-t-il; que deux d'entre
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vous les tiennent ferme; ôlez vos chemises, votre linuc (ont ce oui peut brûler, vite, il n'y a pas une minute à perdre, (le disant , il alluma de l'amadou dans le bassinet de son pistolet et mit le feu à tous les uHenienls que nous lui jetions, puis, arrachant de l'herbe sèche el ramassant de la fiente de bison, nous les lançâmes sur le feu qui au bout de trois minutes fut parfaitement allumé.
La masse des animaux s'avança, et, à la vue de notre feu, poussa des rugissements de terreur et de rage. Elle ne se détourna , toutefois , pas comme nous l'avions espéré; elle s'avança, et déjà nous pouvions distinguer les cornes , les pieds et la blanche écume des bétes furieuses ; notre combustible tirait à sa fin et les flammes baissaient. Le prédicateur poussa un cri et s'évanouit. Les myriades fugitives s'avancèrent de plus en plus près, je pouvais voir briller leurs yeux sauvages, elles ne se détournaient pas, elles n'ouvraient pas un passage , elles s'approchaient toujours, messagères de mort, de plus en plus près , elles nous touchaient ! Mon cerveau se troubla , mes yeux s'obscurcirent , c'était plus que je ne pouvais supporter ; je me jetai à terre en me couvrant le visage pour attendre mon sort.
Alors j'entendis une explosion, puis un rugissement si éclatant, si étourdissant, qu'on l'eût dit
poussé par dix millions de bisons. Je m'attendais à être incontinent broyé en pièces, mais la mort ne vint point, je sentis seulement trembler la terre, et entendis comme le sifflement d'un vent violent ; je levai la tête et regardai.
Gabriel , au moment critique , avait versé du whisky sur le feu ; la bouteille de cuir avait fait explosion en jetant une flamme vive comme celle d'un éclair ; les animaux s'étaient détournés du contact de l'ardente colonne de feu produite par le spiritueux en écrasant des milliers de leurs compagnons. Par devant et par derrière, tout autour de nous , notre vue ne rencontrait que la laine épaisse des énormes monstres ; dans toute la masse fugitive, il n'y avait d'autre interstice que la ligne étroite ouverte pour éviter notre feu. Si cette ligne se refermait , nous étions perdus. Nous restâmes dans cette dangereuse position pendant une heure ; mais la Providence veillait sur nous, et, après cette heure d'horrible attente qui nous parut une éternité, les colonnes s'éclaircirent peu à peu, et nous n'eûmes plus autour de nous que les animaux les plus faibles et les plus épuisés qui formaient l' arrière-garde. Notre premier danger était passé ; mais nous avions encore à échapper à un autre aussi imminent : les flammes s'étaient rapprochées de nous , toute la prairie sur nos derrières était en feu , et le terrible élément nous gagnait avec une vitesse effrayante.
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Nous sautâmes en selle, el dos chevaux, qui avaient repris haleine et dont les forces étaienl décuplées par la peur, eurent bientôt rejoint l'arrière-garde des bisons.
C'était un spectacle imposant! une mer de feu dans toute sa furie roulait en mugissant et en sifflant ses vagues ondoyantes et les précipitait vers nous plus rapides que la brise du matin. Si nous n'eussions pas échappé d'une manière si inattendue à un péril presque aussi terrible, nous eussions désespéré de notre salut et cessé les efforts inutiles , selon toutes les apparences , que nous faisions pour nous sauver.
Malgré la rapidité de notre course, le feu était sur le point de nous atteindre, quand nous nous aperçûmes qu'à un mille devant nous , les immenses troupeaux qui nous précédaient avaient rencontré une large et profonde crevasse et s'y précipitaient par milliers. Dans ce moment , le feu s'élança vers nous plus ardent et plus furieux qu'auparavant , comme s'il eût été déterminé à ne pas perdre sa proie, et, courbant ses vagues audessus de nos têtes, nous étouffa presque de chaleur et de fumée. Les quelques secondes pendant lesquelles nous continuâmes à éperonnër nos chevaux furent des siècles d'angoisse : de notre vitesse dépendait notre vie; la crevasse devait être notre asile ou notre tombe; nous nous y précipitâmes, portés sur le dos de la masse descendante,
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et ne nous arrêtâmes, privés de sentiment , qu'à une profondeur de cent pieds. Revenus à nous , nous découvrîmes que nous avions été sauvés de la manière la plus miraculeuse. Chose étrange î chevaux et cavaliers n'avaient éprouvé aucun dommage sérieux. Nous entendîmes, au-dessus de nos tètes., le sifflement et le pétillement du feu, et contemplâmes avec terreur les flammes qui mugissaient le long du bord du précipice, tantôt s'élevant , tantôt Rabaissant , comme si elles voulaient bondir à travers l'espace pour anéantir tout ce qui avait vie dans ces solitudes occidentales.
Notre chute avait été amortie par les animaux qui a>aient sauté une seconde avant nous, et par un monceau de plusieurs milliers de cadavres sur lequel nous étions tombés comme sur un coussin; nous nous dégageâmes, ainsi que nos chevaux, avec quelque difficulté , et, descendant la montagne de cadavres , parvînmes à atteindre un endroit où le terrain était libre. Il s'élevait de quelques pieds au-dessus de l'eau du torrent qui coulait au fond du ravin , et offrait à nos chevaux un- magnifique pâturage d'herbe bleue; mais les pauvres bêtes étaient trop terrifiées et trop exténuées pour songer à manger, elles s'étendirent par terre dans un état de débilité qui faisait peine à voir.
Nous nous aperçûmes que la masse des fuyards était parvenue à gravir un peu plus bas le versant
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opposé du ravin, et comme la terre et les rochers tremblaient toujours, nous connûmes que Vestamn'avail pas cessé, et que les millions de fugitifs avaient repris leur course impétueuse, De
fait, le danger durait toujours, car le veut é
—fort et chassait de grandes flammèches pardessus notre tète, jusqu'au bord opposé où ]<>s herbes sèches et les buissons ne tardèrent p s'embraser. L'élément destructeur, ayant franchi la crevasse, continua sa poursuite.
>us nous félicitâmes de nous trouver en lieu sûr et remerciâmes le ciel de notre miraculeuse évasion, et, étant alors à l'abri de tout danger immédiat , nous allumâmes du feu et nous régalâmes de la chair d'un jeune bison dont tous les os avaient été fracturés en mille éclats (1).
(1) J'ai dit au hasard qu'avant de nous arrêter sur les cadavres des animaux, nous étions descendus de pincent pieds dans L'intérieur de la crevasse. Celle-ci avait i . :it doux cent cinquante à trois cents pieds profondeur à l'endroit où nous nous y précipitâmes ; cela donnera au lecteur quelque idée de l'immense quantité de cadavres , principalement de bisons , qui y étaient amoncelés. Je pense que ce monceau avait été formé parles corps des animaux qui étaient à la tète de la colonne, et qu'il amortit la chute de ceux qui suivaient comme il amortit la nôtre. Le sommet du monceau était tellement pilé qu'il formait une espèce de compote.