‹ M. VioletteChapitre 7 sur 33 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Nous restâmes deux jours dans notre asile pour rétablir nos forces et celles de nos chevaux ; enfoncés ainsi dans les entrailles de la terre, nous étions à l'abri de la fureur des éléments. Le second jour, nous entendîmes d'effrayants coups de tonnerre et sûmes qu'il y avait un orage qui éteindrait le feu ; mais nous ne nous inquiétâmes nullement de ce qui se passait au-dessus de nous.

Nous avions des vivres et de l'eau en abondance ; nos chevaux se rétablissaient rapidement, et malgré les horribles dangers que nous venions de courir, nous nous amusâmes beaucoup des lamentations du prédicateur, qui, en se rappelant la destruction de ses chemises, oubliait les devoirs de sa profession , et jurait comme un païen contre le Texas et les Texiens , contre les prairies , les bisons et le feu. Le dernier événement avait produit une si profonde impression sur son esprit qu'il préféra greloter toute la nuit sur le bord du torrent, plutôt que de dormir confortablement auprès de notre feu. Quant à manger la nourriture délicate qu'il avait devant lui, il ne fallait pas lui en parler; il la suçait, mais il ne pouvait ni la mâcher ni l'avaler , son estomac et ses dents refusaient de remplir leurs fonctions sur la viande abhorrée, et il déclarait solennellement que jamais , au grand jamais , et dût-il mourir de faim,

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il ne mangerait plus de bœuf, de vache, de veau, sauvage ou domestique.

I n des avocats faisait aussi entendre des plaintes bruyantes; car, quoique né aux États-Unis, il avait beaucoup de sang irlandais dans les veines, et il ne pouvait se consoler du sacrifice que Gabriel avait fait du whisky. Une si bonne liqueur! B'écriait-il à chaque instant, la meilleure liqueur qui lut jamais venue dans cette terre d'abomination; être ainsi jetée à la face de ces sales bisons! Que le diable les emporte! Eh! momcliir Owato- Wanisha, drôle de nom tout de même, veuillez me passer une autre tranche du gibier. Du diable si je n'ai pas cru pendant un moment que c'était après la liqueur que les brutes couraient si impétueusement.

Dans la matinée du troisième jour, nous nous remîmes en route, et, descendant le courant d'eau pendant quelques milles , en marchant sur des milliers de cadavres que le torrent , alors écumant, ne pouvait pas emporter, nous entrâmes sur le sentier tortueux que les estampedos avaient pris , et , comme la pente en avait été adoucie par le passage des milliers de fugitifs, nous nous retrouvailles avant midi au niveau de la prairie. Quel lugubre et désolant spectacle! Aussi loin que l'œil pouvait atteindre, la terre était nue et noircie; pas un brin d'herbe, pas un buisson n'avait échappé à la terrible conflagration ; des D. 6

milliers de corps de daims, de bisons et de mustangs, à demi-brûlés, couvraient le sol dans toutes les directions.

L'horizon, devant nous, était masqué par un renflement âpre et élevé de la prairie vers lequel nous ne pûmes nous avancer que très lentement , tant le sol était encombré de cadavres brûlés de toutes sortes d'animaux.

Arrivés au sommet de la crête, nous nous aperçûmes que nous étions à une des sources de la rivière Trinité. C'était une espèce de lac oblong, large d'un mille , mais ayant très peu de profondeur. En traversant cette belle nappe d'eau transparente, le fond nous en parut comme émaillé d'or et de cristaux de diverses couleurs. Cette découverte mit dans tout son jour l'élasticité caractéristique du naturel américain, et suggéra au docteur l'idée d'une spéculation. « Il n'irait pas à Edimbourg; c'était absurde. Il y avait îù une fortune toute faite; il formerait à New-York une compagnie qu'il appellerait la Société de l'or, des émeraudes, des topazes, des saphirs et des améthystes ; le capital social serait d'un million de dollars, divisé en dix mille actions de cent dollars chacune. Au bont de cinq ans , il serait l'homme le plus riche du monde ; il bâtirait dix villes sur les bords du Mississipi, et donnerait pour rien de la poudre et du plomb aux Comanches, afin qu'ils pussent débarrasser la terre des Texiens et des

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hiscms. v 11 ne cessa de parler que* torfeqUfe HbUS eûmes atteint l'autre cote du lac. Là, il nous fallut franchir une chaîne de petites collines, dont l'étroit sommet était couver! de buissons verts, récemment brisés et foulés aux pieds. Les troupeaux fugitifs a\ aient passé par cet endroit, et les eaux du lac de la Fée, car c'est ainsi que nous le baptisâmes, avaient opposé de ce côté une barrière au feu. Une demi-heure après, nous sortîmes du couvert, et le spectacle le plus étrange et le plus extraordinaire se présenta à nos yeux.

Sur une riche et belle prairie, verte et rouge, dont les teintes étaient variées par le trèfle sauvage, la rose et le prunier, gisaient, à perte de vue, des centaines de milliers d'animaux de toutes les espèces : les uns léchant tranquillement leurs membres fatigués, les autres allongeant le cou sans se lever pour brouter l'herbe qui était autour d'eux. La vue était belle au delà de toute description , et rappelait les gravures de la création qu'on trouve dans les vieilles Bibles. Des loups et des panthères étaient couchés à quelques pas seulement d'un petit troupeau d'antilopes; des bisons, des ours et des chevaux , étaient pêlemêle , tous hors d'état de bouger de l'endroit où ils étaient tombés d'épuisement et de fatigue.

Nous passâmes près d'un grand jaguar, qui regardait d'un œil farouche un jeune bison couché à dix pieds de lui ; en nous voyant, il tenta de se

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lever; mais, complètement impuissant, il plia son corps de manière à former un cercle, cacha sa tête sur sa poitrine, sous ses énormes griffes , et poussa un sourd rugissement, moitié menaçant, moitié plaintif. Si nous avions eu de la poudre à perdre, nous aurions bien certainement débarrassé les graminivores d'un grand nombre de leurs carnivores voisins; mais nous étions sur le point d'entrer dans une région célèbre par les déprédations des Texiens et des bandes libres des Buggles, et chaque charge de poudre tirée inutilement était une chance de moins en cas de combat.

Comme nos chevaux avaient alors besoin de repos , nous les dessellâmes , et les pauvres bêtes se régalèrent mieux qu'elles ne l'avaient fait depuis longtemps. Il nous restait une bonne provision de bison froid , et nous nous en félicitâmes , car nous éprouvions de la répugnance à égorger aucune des pauvres créatures pantelantes qui nous entouraient.

Tout près de nous se trouvait un cerf magnifique , pour lequel je me pris aussitôt d'amitié. Complètement épuisé, il ne pouvait pas même se mouvoir de quelques pouces pour atteindre l'herbe voisine, et, à sa langue desséchée, on voyait combien il souffrait de la soif. J'arrachai deux ou trois poignées de trèfle et les lui présentai; mais ce fut inutilement qu'il tenta de les avaler.

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11 y avait une mare à une vingtaine de mètres de distance; je pris le bonnet fourré du docteur , et, après l'avoir rempli d'eau, revins vers le cerf. Que d'expression dans son regard ! que de beauté dans ses yeux ! je lui jetai d'abord quelques gouttes d'eau sur la langue , puis je lui mis sous le nez le bonnet dont il eut bientôt avalé le contenu. Mes compagnons, également émus de compassion, transportèrent auprès de la mare tous les jeunes faons qu'ils purent trouver dans le voisinage, afin de les mettre à même de rétablir leurs forces et de s'enfuir avant que les loups ne pussent les attaquer.

Quand je présentai au cerf un second bonnet rempli d'eau, le reconnaissant animal me lécha les mains, et, après avoir bu , essaya de se lever pour me suivre ; mais, la force lui manquant, ses regards restèrent toujours fixés sur moi pendant que j'allais et venais. Qu'ils étaient éloquents î je pouvais comprendre ce qu'ils voulaient dire ; qu'on ne me parle pas de la supériorité de l'homme : l'homme est ingrat comme une vipère , tandis que le cheval , le chien et beaucoup d'autres animaux qu'on dit dépourvus d'ame , n'oublient jamais un bienfait.

Je ne savais ce qu'étaient devenus nos trois avocats qui avaient erré au loin sans leurs carabines, et dont l'absence durait depuis plus de deux heures ; j'étais sur le point de proposer d'al-

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1er à leur recherche, quand nous les vîmes arriver avec leurs couteaux, leurs tomahawks et leurs vêtements tout couverts de sang. Ils revenaient d'une croisière contre les loups dont ils avaient tué un si grand nombre qu'ils ne pouvaient plus remuer les bras.

Le lecteur confortablement assis dans son fauteuil ne saurait comprendre toute la haine du voyageur de la prairie contre les loups : en apprenant quelle avait été l'occupation de nos trois champions du désert , nous résolûmes de camper pour la nuit à l'endroit où nous étions , afin de détruire le plus grand nombre possible de ces requins de prairie. Exténués comme ils l'étaient, il n'y avait aucun danger à les attaquer. Nous resserrâmes nos ceintures, mîmes nos pistolets en état, en cas qu'une panthère, revenue à elle, voulût nous assaillir, et partîmes pour notre expédition. Chemin faisant, nous rencontrâmes plusieurs jaguars d'un aspect farouche que noils ne jugeâmes pas prudent d'attaquer, et que, par conséquent, nous laissâmes en paix. Peu après, une troupe compacte de loups donna une occupation suffisante à nos couteaux et à nos tomahawks.

Dire combien de ces détestables bêtes nous tuâmes, me serait impossible. Le carnage ne cessa que lorsque les forces nous manquèrent et que nos tomahawks furent tellement émoussés qu'ils étaient hors de service. En quittant le théâtre du

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massacre, nous eûmes à traverser une mare de sang dans laquelle nos pieds s'enfonçaient jusqu'à la cheville , et les bètes qui n'étaient pas tout-àfait mortes poussèrent de si horribles hurlements que ! < daims et les élans épouvantés, cherchaient de tous les côtés à se lever pour s'enfuir (1). Nous avions employé quatre heures à notre œuvre de destruction, et quand nous retournâmes au camp, nous étions accablés de fatigue et mourants de faim. Roche avait tué un ourson que le docteur écorcha et fit cuire, pendant que nous faisions notre ronde pour voir comment allaient nos protégés. Tous ceux qui avaient été transportés auprès de la mare étaient si bien rétablis qu'ils paissaiont ça et là , et qu'ils s'éloignèrent en bondissant quand nous essayâmes de nous en approcher. Mon cerf paissait aussi; mais il me permit de le caresser comme si nous eussions été de vieux amis, et il ne nous quitta que le matin suivant , au moment même de notre déparj.

Le docteur nous appela pour notre repas du soir auquel nous finies honneur; le disciple d'Esculape unissait à un merveilleux talent culinaire la connaissance de quelques plantes, communes

(1) Le loup de prairie est un tout autre animal que le loup ordin. ire ainsi que le lecteur le verra , quand je décrirai les animaux qu'on trouve dans la Californie et dans !«• Texas.

dans les prairies, qui peuvent donner, même à la chair de Tours, le goût le plus savoureux et le plus aromatique,

Les éloges que nous finies de son habileté le mirent de si bonne humeur et l'enorgueillirent tellement qu'il ne fut plus question de la société d'or, d'émeraudes, de topazes, etc. Il jura qu'il renoncerait à la lancette pour entrer comme cuisinier chez quelque bon vivant, ou pour aller préparer les aliments des pères de quelque couvent mexicain ; il se vanta de pouvoir cuire la vieille femme la plus coriace de manière à ce que sa chair parût aussi tendre , aussi blanche et aussi savoureuse que celle d'un poulet de printemps ; mais, sur ma proposition de l'envoyer comme cuisinier chez les Gayugas, dans le Texas occidental, ou chez les Indiens clubs du Colorado de l'ouest, il abandonna son projet et en fit d'autres qui avaient pour but la régénération des aborigènes de l'Amérique.

Après notre souper, nous menâmes nos chevaux au lac pour les abreuver et les faire baigner. Cette tâche accomplie , nous cherchâmes un repos dont nous avions le plus grand besoin , mais que nous étions condamnés à ne pas goûter; car, à peine avions-nous fermé les yeux, qu'une averse épouvantable tomba sur nous et nous trempa jusqu'aux os en moins de cinq minutes. Le lecteur doit se rappeler que , sauf Gabriel , nous avions

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tous laissé nos couvertures à l'endroit où nous nous étions aperçus que la prairie était en flammes. Nous n'avions donc rien pour nous couvrir et nous garantir du froid, caria violence de la pluie était telle que nous ne pouvions pas tenir notre feu allumé. Ce fut assurément une bien vilaine nuit. Cette averse, toutefois, sauva les animaux altérés et haletants aux souffrances desquels nous avions pris tant d'intérêt. Pendant toute la nuit, nous entendîmes les daims et les antilopes trotter et fuir vers le lac ; deux ou trois fois les rugissements lointains des panthères nous annoncèrent que ces terribles animaux quittaient notre voisinage , et les grondements furieux des loups nous apprirent <[iie s'ils n'étaient pas assez forts pour courir, ils l'étaient assez pour ramper et faire leur proie de leurs propres morts. On a prétendu que les loups ne se mangent pas entre eux ; c'est une erreur , car je les ai souvent vu s'attaquer, se déchirer et se dévorer les uns les autres.

Le soleil parut enfin et dissipa les ténèbres et les nuages de la nuit. Les daims , les élans et les antilopes avaient tous disparu. Mon cerf était resté; je pris une poignée de sel dans mes sacoches et la lui donnai. Un petit nombre de mustangs et de bisons s'étaient levés pour paître, mais la majeure partie de ces animaux étaient encore gisants et couvraient le sol à perte de vue. Quant aux loups, soit qu'ils eussent éprouvé une plus grande

fatigue, soit qu'ils fussent gorgés du sang et de la chair de leurs compagnons , ils paraissaient plus raides que jamais. Nous abreuvâmes nos chevaux, remplîmes nos gourdes, et, après avoir mangé de bon appétit un déjeûner de viande d'ours froide , nous nous remîmes en route pour nous réchauffer et sécher nos vêtements , car nous étions mouillés jusqu'aux os et engourdis par le froid.

L'état d'épuisement complet dans lequel j'ai dit qu'étaient les bêtes sauvages paraîtra peut-être étonnant au lecteur; mais je dois faire observer que , très probablement , le feu les avait chassées devant lui pendant des centaines de milles , en les forçant à courir avec une vitesse qui ne leur était pas habituelle , et que la peur seule pouvait leur donner. A en juger par l'état d'épuisement des animaux carnivores, le feu avait parcouru une distance de cinq cents milles ; une panthère , un jaguar et même un élan , peuvent , sans être grandement épuisés , courir de toute leur vitesse pendant plus de deux cents milles.

Il va sans dire que tous les animaux , tels que les mustangs, les bisons, les daims, etc., n'avaient pas parcouru la même distance que l'incendie ; ils s'étaient naturellement agglomérés à mesure que le feu s'avançait et avaient fini par former la prodigieuse masse que j'ai mentionnée , et il est très probable que des milliers d'entre eux avaient péri longtemps avant que les flammes n'atteignis-

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sent l'cndi'oil où nous riions campés. J'ai été, au reste, témoin dans d'autres occasions des efforts extraordinaires que peuvent faire les animaux quand ils soni sous t'influence de la peur. Dans une estampai? , j'ai vu des bœufs chargés de leur joug parcourir soixante milles en quatre heures.

Nos chevaux étant complètement remis de leurs fatigues, nous partîmes gaillardement, par un beau soleil, et ne lardâmes pas à nous réchauffer et à sentir notre sang circuler librement dans nos veines. Après avoir cheminé environ six à sept milles , en longeant le bord de la masse de bisons gisante dans la prairie, nous fûmes arrêtés par un spectacle qui excita notre compassion : quatorze loups affamés, chancelants de faiblesse, attaquaient un superbe étalon noir, qui était si épuisé qu'il ne pouvait pas se remettre sur ses jambes ; son cou et ses flancs étaient déjà couverts de blessures , et son agonie était terrible. Or, le cheval est un animal trop noble pour ne pas trouver dans l'homme un protecteur contre de si sanguinaires ennemis; nous mîmes pied à terre et expédiâmes tous les assaillants, et comme les blessures de notre protégé étaient incurables et qu'il serait devenu la proie d'une autre bande de ses ennemis, nous le tuâmes aussi d'un coup de carabine. Bien que ce fut un acte d'humanité , la destruction de ce noble animal jeta du sombre dans notre humeur, et le docteur s'en étant

aperçu jugea & propos de nous égayer par l'histoire suivante :

« Tous les amateurs d'huîtres de New-York connaissent parfaitement l'hôte le plus jovial du monde , le vieux Slick-Bradley, propriétaire du Franklin dans Pearl-Street. Quand vous irez à New- York , n'oubliez pas de lui faire une visite , et, si vous aimez un frais sangaree, un julep de menthe ou une savoureuse soupe d'huîtres , vous vous convaincrez que personne ne peut mieux les préparer que Slick-Bradley. De plus , son comptoir est commode , sa petite et active femme est propre et civile, et, si vous êtes disposé à faire une petite débauche, ses chambres particulières, au premier étage ; sont aussi confortables que possible.

» Le vieux Slick est toujours de bonne humeur, toujours riant ; il est fier de sa cave, de sa maison, de sa femme, et surtout de r-enseigne qui pend devant sa porte, c'est-à-dire d'une tête jaune de Franklin peinte par quelque garçon bilieux qui s'est pris lui-même pour modèle en se regardant dans une glace.

» Or, Slick a tenu maison pendant plus de quarante ans, et, quoiqu'il ait réalisé une jolie somme ronde, il ne désire pas se retirer des affaires. Oh ! non ; jusqu'au jour de sa mort, il restera dans son comptoir, fumant ses havannes et jouant machinalement avec les deux portefeuilles déposés dans

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les profondes poches de son gilet, L'un pour les

billets de dix dollars et au-dessus, l'autre pour ceux de cinq dollars et au-dessous. Slick-Bradley est l'homme le plus indépendant du monde; il plaisante familièrement avec ses pratiques, et sait leur attraper d'autre argent que celui de leur écot en les provoquant à parier; car parier est la passion dominante de Slick: il pariera tout ce que Ton voudra , sur tout ce que l'on voudra. Contredites-le, et aussitôt les deux portefeuilles vous seront mis sous le nez. « Je le sais mieux que vous, » dira-t-il , j'en suis certain; que voulez-vous pa- »rier? cinq, dix, cinquante, cent? Fi! vous n'osez » pas parier: vous savez que vous avez tort. » Et avec un air de supériorité et de contentement de soimême , il se promènera a longs pas sur son plancher bien lavé, en répétant : « Je le sais mieux que • vous. »

» Jadis Siick se vantait habituellement de n'avoir jamais perdu un pari ; mais depuis un petit incident, qui fit rire tout New-York à ses dépens, il confesse qu'il a une fois trouvé son maître; car, quoiqu'il eût indubitablement gagné le pari, il avait payé plus de cinquante fois l'enjeu. Or, comme j'ai entendu raconter l'histoire par le jovial hôte lui-même, je vous la donne telle que je l'ai reçue, ni plus ni moins.

» Un jour, deux jeunes gens bien pimpants et habillés à la dernière mode descendirent de ca-

briolet et entrèrent au Franklin. Comme c'étaient de nouvelles pratiques , Slick les reçut avec ses plus gracieux sourires, les conduisit au salon n° 1, et, ne doutant pas que ce ne fussent des raffinés de AYall-Street, résolut de mettre tout en œuvre pour les contenter.

a On leur servit un dîner magnifique qui fut arrosé de diverses bouteilles de vieux vins et suivi de cigarres ha vanne première qualité, et le digne hôte calculait mentalement tous les item qu'il pourrait introduire décemment dans le compte quand il entendit le din-din de la sonnette. Il se hâta de monter au ne 1, et y entra en souriant.

» — Eh ! vieux Slik ! dit un damoiseau. Excellent dîner, par Jupiter, bon vin , délicieux cigarres. Abondance de chalands, eh ? »

» Slick cligna de l'œil , il était dans toute sa gloire, fier et heureux.

» — 11 n'y a rien de tel qu'un bon dîner, reprit le damoiseau , n° 1 ; quelques gens ne mangent que pour vivre, ce sont des imbéciles ; je ne vis que pour manger, c'est la vraie philosophie. Allons, notre hôte, donnez-nous notre compte, et n'oubliez pas de le faire comme pour de vieilles pratiques , car nous avons l'intention de revenir souvent. — N'est-ce pas? »

» Cette dernière partie de la phrase était adressée au damoiseau, n° 2, qui, les jambes confortablement étendues sur le coin de la table,

i.i au au ui:s.

était occupé à se curer les dents avec sa fourchette.

» — Je. reviendrai, pardieu! dit d'une voix traînante le n° 2; on dîne bien ici, diablement bien ; il n') manque qu'une chose, le Champagne.

» — Bh mon Dieu! messieurs, s'écria Slick, 'pourquoi n'en avez-vôus pas demandé ? j'ai le meilleur qui soit dans toute la ville.

» — En vérité, dit le n° 1, vous avez du bon Champagne ? eh ! bien , alors , apportez-nous-en une bouteille, et il faut que vous vous joignez à nous, apportez trois verres; par Jupiter! nous boirons à votre santé. »

» A son retour Slick trouva ses pratiques de in '—bonne humeur et d'une gaité si convulsive qu'ils étaient obligés de se tenir les cotes. Il se mit aussi à rire, sans toutefois rester oisif. 11 déboucha la bouteille et présenta la liqueur pétillante aux deux jeunes gens qui prirent leurs verres , burent à sa santé , et se remirent à rire. » — Et ainsi donc, vous perdites le pari ? demanda le n° 2.

» — Oui , pardieu! je payai les cent dollars, et, qui pis est, tout le monde se moqua de moi. »

» Slick était très intrigué ; les jeunes gens avaient ri et parlaient d'un pari dont il ignorait le sujet ; il était très curieux de l'apprendre , et sachant par expérience que le vin ouvre le cœur et délie la langue, il tenta de découvrir le secret.

— « Pardon , messieurs , de la liberté que je prends : Auriez-vous la bonté de me dire le sujet du pari dont le souvenir vous met de si belle humeur ?

» — Je vous le dirai, s'écria le n° 1 , et vous verrez comme j'ai été bête. Vous devez savoir qu'il est impossible de suivre le balancier de la pendule avec la main et de répéter : ici il va, là il va, juste au moment où il va et vient, quand on a autour de soi des gens qui parlent tout haut et qui vous troublent. Un jour, j'étais avec une réunion de joyeux compagnons dans une salle à manger où se trouvait une pendule pareille à celle qui est dans cette chambre; la conversation tomba sur la difficulté de dire : ici il va, là il va, pendant une demi-heure sans se tromper. Eh ! bien, je pensai que c'était la chose la plus facile du monde et je le dis; sur quoi on me défia de le faire. La conséquence fut un pari de cent dollars, et , étant convenus qu'on pourrait parler tant qu'on voudrait, mais qu'on ne me toucherait pas, je me plaçai devant la pendule et commençai mon : ici il va, là il va, pendant que quelquesuns de mes compagnons chantaient et que d'autres criaient et riaient. Eh ! bien, au bout de trois minutes, je compris que ma tache était beaucoup plus difficile que je ne l'avais cru. Toutefois, j'allai toujours jusqu'à ce que j'eusse entendu quelqu'un dire : Aussi sûr que je suis vivant,

voilà miss Reynolds qui se promène au bras de cet heureux coquin de Jenkins. Or, il faut que

vous sachiez que miss Reynolds était ma bonne amie et Jenkins mon plus grand ennemi ; aussi nie précipitai-je vers la croisée pour voir si ce qu'on disait était vrai, et, au même moment, un éclat de rire m'annonça que j'avais perdu le pari.»

» Slick, comme je l'ai dit, aimait à parier ; de plus, il se piquait de posséder un grand empire sur lui-même et n'avait pas de maîtresse dont il pût être jaloux. Dès que le jeune homme eut fini son histoire, il arriva tout d'un coup au fait.

» Eh î bien, dit-il, vous avez perdu le pari, mais cela ne prouve rien. Je pense comme vous que c'est la chose la plus facile du monde ; je suis sûr de pouvoir la faire pendant une demi-heure et même pendant une heure.

«Les jeunes gens se mirent à rire et répétèrent que c'était impossible, et l'hôte, dont la tête était alors échauffée, proposa, si ce n'était pas de sa part une trop grande liberté, de parier n'importe quelle somme qu'il le ferait pendant une demi-heure. Ils firent d'abord des objections : ils ne voulaient pas lui voler son argent ; ils étaient certains que toutes les chances étaient contre lui ; mais, sur ses instances réitérées, ils consentirent à parier vingt dollars, et Slick, se mettant face à face avec la pendule de son biir. 7

saïeul , commença à suivre le balancier avec la main en répétant : ici il va, là il va.

» Les deux jeunes gens découvrirent une foule de choses merveilleuses en regardant par la fenêtre : c'était d'abord un matelot qui avait assassiné une femme; ensuite c'était la diligence qui venait de verser ; peu après , ils étaient surs que la boutique adjacente avait pris feu. Slick cligna de l'œil et sourit sans quitter sa position. Il était un trop vieux renard pour se laisser attraper par de pareils tours d'enfants. Tout-à-coup le n° 2 fit observer au n° 1 que le pari n'était pas bon attendu que les enjeux n'avaient pas été déposés, et tous les deux parlèrent en même temps à l'hôte. — Tous n'êtes pas assez rusés pour moi, pensa Slick, et, fourrant sa main gauche dans la poche droite de son gilet, il tira le portefeuille qui contenait les plus forts billets et le tendit à ses pratiques.

» Maintenant, dit le n° 2 à son compagnon, je suis sûr que vous perdrez votre pari , le gaillard est imperturbable , rien ne peut l'émouvoir. »

» Attendez un moment , je le ferai bientôt cesser, chuchota l'autre assez haut pour que Slick pût l'entendre. — Notre hôte, continua-t-il, nous nous en rapportons à votre honneur pour achever la demi-heure, nous allons maintenant causer un peu avec la bonne mistress Slick; ce disant, ils quittèrent la chambre sans fermer la porte. »

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» Slick n'était pas jalouv ; d'ailleurs son comptoir était plein de monde ; c'était une rns4 de ces messieurs qui étaient derrière la porte à t otoserver; après tout, ce n'étaient (pie des novices, il leur g a; suerait tel» argent, il regrettait seulement que le pari ne fût pas plus fort. Vingt minutes s'étaient écoulées, quand le petit garçon de Slick entra dans la chambre. « Papa , dit-il , il y a en bas un monsieur qui vous demande. »

«Une autre ruse, pensa l'hôte; ils ont beau faire, ils ne m'altraperonl pas : ici il va, là il va; ici il va, là il va, et comme l'enfant s'approchait de lui pour répéter sa commission, Slick lui donna un coup de pied... Ya-t-en... ici il va, là il va

» L'enfant s'en alla en pleurant et retourna peu après avec mistress Slick, qui cria d'un ton colère : « Allons ! ne faites pas la bête ; le monsieur à qui vous avez vendu le lot de ville est en bas avec l'argent. »

» Ils ont beau faire , ils ne nfattraperont pas, se dit Slick à lui-même ; et à tous les reproches de mistress Slick, il ne répondit que : ici il va, là il va; ici il va, là il va. A la fin, la longue aiguille marqua la demi-heure , et l'hôte, ayant gagné le pari, se retourna. « Où sont-ils? dit-il à sa femme.

— « Ils ? De qui voulez-vous parler? répondit-elle.

— «Des deux messieurs, parbleu! »

— « Eli ! bien, ils sont partis depuis plus de vingt minutes. »

» Slick fut stupéfié. « Et le portefeuille ? murmura-t-il convulsivement. »

» Sa femme le regarda avec un air d'ineffable mépris.

— « Comment ! imbécille , est-ce que vous leur auriez donné votre argent? »

» Slick découvrit bientôt qu'outre le prix des deux dîners, il avait perdu cinq cents dollars. Depuis cette époque, il ne parie plus qu'argent déposé , et en présence de témoins. »

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