CHAPITRE PREMIER
Sommaire : Histoire de la réforme monétaire proposée par ► le ministre des finances. — Propositions de Reutern. de Biinge et de Wyschnegradski tendant à autoriser lefe transactions en espèces sonnantes : opposition du Conseil de l'Empire; avertissement de Nebolsine. Lettre de S. J. Witte à Von Plehwe; ses révélations sur les criminelles manœuvres de Bourse de Wyschnegradski ; deux rapports secrets. — Des ministres qui jouent à la baisse de cours du rouble. — La vérité sur mon projet de 1887 pour rétablir la valuta ; pourquoi Wyschnegradski en mars 1888 se prononça soudain en faveur delà dépréciation proposée par Sack et Blioch; efforts pour ruiner le crédit de la Russie et préparation systématique d'une banqueroute. — Witte veut jeter une ombre sur le mémoire de TEmpereur défunt. — Pourquoi Witte continue les honteux agissements de son prédécesseur. — Opinion de Gancrine sur le projet de dépréciation monétaire de M. Witte; banqueroute et banqueroutiers. — Gomment Witte a mis le Conseil de TEmpire au pied du mur. — Journal du Conseil deTEmpire du 6 avril; quel cas Witte fait de sa signature. — Commission nommée pour élucider la question de la dévalvation au point de vue juridique; partage des avis; Fopinion de L I. Kaufmann en 1879 et en 1895. — Conclusion du secrétaire d'État Mansourof L
Pour apprécier exactement le fond de la réforme monétaire proposée par M. Witte, il est indispen-
sable de jpter à tout le moins un rapide coup d'd! sur les mesures préparatoires à Taide desquellt^s lui-même et son digne prédécesseur se sont efforcés d*acculer la Russie à la dévalvation monétaire dont elle est maintenant menacée. Les moyeux employés pour donner force de loi à cette réforme caractérisent notre ministre non moins que la réforme mêtue dont if cherche à doter la Russie.
Avant donc d'examiner le projet de réforme nous croyons devoir donner un court aperçu des mesures qui en ont procédé le dépôt au Conseil de TEmpirc. Le ministre des finances savait qu'à plusieurs reprises le Conseil s'était prononcé très catégoriquement contre toute tenlafive de régulariser notre système monétaire en réduisant la valeur du rouble papier. Présenter carrément au Conseil une proposition de ce genre c'eût été aller au devant d'un échec certain. En conséquence S. J. Witte a préféré recourir à certaines manœuvres pour cacher ses véritables desseins et amener peu à peu les choses à un point où le Conseil de l'Empire se trouverait en présence d'un fait accompli.
De tjuelque forme qu'on la revête, la drvalvaUon de la monnaie est en dernière analyse la déclaration de la faillite de l'État.
Aussi, chaque fois qu'un ministre des finances apportait un projet concernant notre système monétaire, le Conseil de l'Empire formulait en termes très énergiques son opinion, condamnant absolument toute tentative ou même toute apparence de tentative dans le sens de la dépréciation du rou* ble.
D'ordinaire le Comité des Finances ne se montrait pas moins catégorique sous ce rapport, Lorsque/en mars 1877, le secrétaire d'État Reutem proposa
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d'autoriser les transactions en or, à condition de compter la demi-impériale 5 r. /5 A\, le Comité des Finances écartait cette proposition parce que, malgré la conditign précitée, elle aurait pu « donner lieu de supposer^ même sans fondement, que le gouvernement lui-même ne reconnaissait plus au rouble cré^ dit son ancienne valeur. » En 1882, M. de Bunge fit une motion semblable pour « rétablir la circulation de la monnaie sonnante ». Le ministre des finances crut alors de soji devoir de déclarer que la dépréciation monétaire n'entrait pas dans ses plans y cette mesure étant incompatible avec les vrais intérêts du crédit de l'État et ceux de la fortune publique ».
Nonobstant cette réserve catégorique, le projet de M. Bunge fut repoussé au Comité des Finances comme au Conseil de TEmpire, principalement pour cette raison que <( l'impression produite par un tel oukase pourrait lui donner aux yeux du public la signification d'un changement radical apporté aux bases de notre système monétaire et provoquerait au dehors des jugements nuisibles au crédit russe ».
Trois anciens ministres des finances, Reutern, Abaza et Greig, parlèrent contre le projet. Le membre du Conseil de l'.Empire G. P. Nebolsine déclara nettement dans son mémoire que « l'autorisation demandée pour les transactions en monnaie sonnailte avec le payement en roubles papier au cours pouvait faire naître dans le public la conviction que c'était seulement un premier pas vers la dépréciation des billets de crédit , quoique, d'après la déclaration du ministre des finances cela n'entrât pas dans ses plans ». Comme nous le verrons, le Conseil de l'Empire a malheureusement oublié en 1895 cet avertissement prophétique de G. P. Nebolsine.
LA. Wyschnegradski présenta aussi au Conseil
de TEmpire une proposition tendant à permettre les transactions en or et en argent. Chez lui il n'était plus question de rétablir la valeur du rouble crédit, mais seulement de consolider notre système monétaire. L'accueil que le Conseil de l'Empire fit à la proposition de Wyschnegradski fut donc défavorable et le ministre lui-même retira son projet avaot qu'il eût été officiellement examiné.
Tous les détails et citations qu'on vient de lire, nous les avons empruntés au beau mémoire du secrétaire d'État B. Mansourof 1, du 16 janvier 1896. Ce travail, qui comprend 104 pages in-folio, constitue la réfutation la plus éloquente et la plus péremptoire de toute l'argumentation sur laquelle M. Witte fonde le système de la dépréciation. Au double point àe vue juridique et financier, le secrétaire d'État B. Mansourof I ne laisse pas pierre sur pierre de tout Védifice si légèrement construit par M. Witte. Nous reviendrons encore plus d'une fois à ce mémoire. Bornons-nous à signaler ici un épisode très instructif provoqué par le jugement de B. P. Mansourof sur la proposition de I. A. Wyschnegradski.
Parmi de nombreux documents concernant la question monétaire, M. Witte présenta au Conseil de l'Empire un « extrait du journal du Comité des Finances du 28 juin 1887 ». Dans cette séance, après avoir entendu la lecture du mémoire de I. A. Wyschnegradski, le Comité des Finances émit l'avis suivant : « Autoriser le gérant du ministère des finances :
1 ) A élaborer et à soumettre à Texamen du Comité le programme des mesures qui doivent être prises pour assurer le succès du rétablissement du change conjointement avec Tanorisation de conclure des transactions en valuta métallique.
2) Des conditions favorables étant données, à présenter au Comité des Finances des vues sur Taugmentation des fonds d'échange par voie d'emprunts; le 40 juillet, Tempereur Alexandre III à donné l'ordre d'exécuter la décision du Comité des Finances.
La communication de ce journal ayant été faite au Conseil de l'Empire dans le but d'exercer une pression en faveur du projet de S. J. Witte, le secrétaire d'État Mansourof observa très justement que ce journal « n'avait pas l'importance d'une décision liant le pouvoir législatif et lui indiquant le système qu'il devait adopter. >> Piqué au vif par cette remarque, le ministre des finances, par une lettre adressée le 18 mars 1896, sous le n° 4803, au secrétaire de l'Empire V. K. Von Plehwe, demande àcommuniquer aux membres du Conseil de l'Empire des « extraits de rapports remis à l'Empereur par l'ancien ministre des finances, le conseiller intime actuel Wyschnegradski ».
Les rapports originaux portent écrite de la main du conseiller intime actuel Wyschnegradski la mention : « Confirmé par l'Empereur » 16 août 1890 et 28 juillet 1891. Peterhof.
Dans sa lettre au secrétaire de l'Empire, M. Witte écrit entre autres choses : « Je me fais un devoir de déclarer que la mémoire de l'homme d'État qui maintenant ne peut plus fournir d'explications à ce sujet doit échappera toute ombre de reproche. Ni en 1887, ni plus tard le ministre des finances, non seulement n'était obligé, mais n'avait le droit de communiquer au Conseil de l'Empire ses vues en matière de politique financière. Feu Ivan Alexievitch s'est même expliqué là-dessus au Conseil de l'Empire dans sa proposition du 12 janvier 1888 sous le n**301 (sur le rétablissement de la circulation d^s
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espèces sonnantes), déclarant que la publication a l'heut^e présente du plan dont il projetait l'adoption serait inopportune et pourrait même compromettre le succès de certaines mesures nécessaires pour atteindre le but et soumises au fond à l'examen du Comité des Finances ». « C'est seulement grâce à l'observation du secret le plus strict, ce dont le Comité des Finances a l'habitude, qu'ont pu être réalisées avec succès les mesures pratiques qui ont pe?mis au ministre des finances actuel de projeter maintenant le rétablissement de la circulation métallique^ sans crainte que la divulgation de /te réforme prochaine n'en empêche la réalisation ».
Si S. J. Witte était, en effet, comme il s'en vante (1), « le plus intelligent des membres du Comité des Ministres », jamais il n'aurait commis une faute aussi grave que la publication des deux rapports de I. A. Wyschnegradski. Même avec les nombreuses coupures qui y ont été pratiquées, ils constituent encore la condamnation la plus impitoyable, la plus cruelle tant de Wyschnegradski lui-même que de tout le système financier des deux derniers niinistres des finances et de la criminelle dépréciation monétaire entreprise par Witte-Rothstein et C'^
J'ai été intimement mêlé aux premiers projets présentés par I. A. Wyschnegradski. Les idées qui ont guidé l'ancien ministre dans le dépôt d^ sa proposition tendant à autoriser les transactions en or et en argent me sont beaucoup mieux connues qu'à S. J. Witte, pour cette simple raison (\VLelles lui avaient été suggérées par moi ou, pour mieux dire, par mon projet sur lé relèvement de notre valuta,
(1) Voir : Où la dictature de Witte conduit la Riissie, par E. de Gyon, 1896. Paris, librairie Haar et Steinert, ch. IL
dont j'ai parlé en passant dans ma dernière brochure (1).
Je puis donc déclarer catégoriquement que les deux rapports d*Ivan Alexievitch de 1890 et 1891, publiés par son successeur, non seulement n'ont rien de commun avec ses propositions du 28 juin 1887 au Comité des Finances, et de janvier 1888 au Conseil de TEmpire, mais que les mesures proposées par lui dans ces rapports se trouvent en pleine contradiction avec les idées fondamentales de son plan primitif pour le rétablissement de la valuta!
Je ne me reconnais pas le droit de livrer maintenant à la publicité les bases de ce dernier projet qui avait pour but de rétablir peu à peu la pleine valeur or du rouble crédit. Cela m'est interdit avant tout par le devoir du secret professionnel, que je n'ai pas encore violé une seule fois pendant une lutte de cinq années contre les abus financiers qui, avec une précision mathématique, conduisent la Russie à une catastrophe. Mes révélations s'appuient principalement sur da^ documents officiels rendus publics ou sur des renseignements docuinentaires recueillis depuis que j'ai quitté le service du ministère des finances,
(Même dans mon mémoire sur le Bilan de la gestion financière de L A, Wyschnegradski^ les documents ayant trait à mes anciennes fonctions n'ont été insérées que dans un appendice imprimé à la machine Remington à un seul exemplaire et remis seulement à r Empereur défunt).
Mais, en laissant même décote l'obligation de respecter le secret professionnel, d'autres raisons encore ne me permettent pas d'entrer dans les détails
(1) L, c, ch. IL
de mon projet. « La régularisation de notre système monétaire est une nécessité incontestable. La réalisation de la réforme monétaire est possible, elle est même exécutable dans un délai prochain. Mais afin (le consolider une fois pour toutes le cours de notre rouble, il faut une série d'opérations directement opposées à la dépréciation qu'on projette », écrivaisje il y a quelques mois (/. c. ch. II). Je. persiste à penser que mon plan pour le rétablissement de. la valuta rst le seul réalisable et en même temps le seul conforme à la dignité de l'honneur de la Russie. Qui sait? La criminelle entreprise de M. Witte peut encore (ivoirle sort qu'elle mérite. Alors viendra le moment de procéder à des mesures sérieuses pour consolider notre système monétaire. Des révélations prématurées ne pourraient que nuire à l'affaire.
Sans entrer dansles détails, je puis cependant raconter ce qui suit : Mon projet avait été concerté entre I. A. Wyschnegradski et moi dès la fin d'avril et le commencement de mai 1887. Nous en avions remis l'exécution à quelques années,,, car, au préalable une série de mesures devaient être prises. Il fallait avant tout acquérir une certaine quantité d'or et habituer le public aux transactions en monnaie sonnante. Quant à se procurer immédiatement un fonds d'or considérable par voie d'achat direct, il était impossible d'y penser, attendu que cette opération aurait nécessité la mise en circulation d'une grande quantité de roubles papier, ce qui eût eu pour effet d'abaisser encore plus le cours de ces derniers et de faire renchérir l'or dans des proportions démesurées. La conclusion d'un emprunt métallique aurait été prématurée, car il fallait auparavant, à Taide d'une ou de deux conversions, relever le cours de nos fonds et réduire l'intérêt des emprunts.
En conséquence , je proposai à I . A . Wyschnegradski la combinaison suivante : créer h Pétersbourg, avec le concours de banques et de banquiers parisiens de premier ordre, une Banque métallique nantie d'un capital de fondation considérable, s' élevant au moins à 50 millions de roubles or. Indépendamment d'autres avantages, comme, par exemple, celui d'offrir à notre commerce et à notre industrie un crédit peu coûteux, cette banque aurait peu à peu accoutumé le public aux transactions en monnaie sonnante et mis en circulation de grandes quantités cTor, sans que notre Trésor ait aucun sacrifice à s'imposer^ aucun risque à courir.
Telle était la première^ mesure préalable de mon projet en vue de rétablir la pleine valeur or du rouble crédit.
Pour que la Banque métallique pût développer son activité en Russie, il était nécessaire d'obtenir tout d'abord par voie législative l'autorisation d'opérer des transactions en or. Voilà pourquoi Ivan Alexievitch soumit au Comité des Finances le ^8 juin 1887 la proposition qui a fourni prétexte à S, J, Witte pour publier les rapports sus-mentionnés de son prédécesseur !
Ainsi qu'il avait été convenu entre nous, Ivan Alexievitch dut s'abstenir, même devant le Comité des Finances, de toute allusion au but réel de sa proposition. La défiance universelle qui avait accueilli l'ancien ministre des finances au début de sa gestion, rendait cette précaution indispensable. Dans le cas seulement où la proposition aurait été approuvée par le Comité des Finances et revêtue de la sanction impériale, je devais engager à Paris les négociations pour l'établissement d'une Banque métallique en Russie. Comme on le voit par les conclusions citées
plus haut du Comité des Finances, nous obtînms tout ce qui était nécessaire pour le fonctionnement d(3 la nouvelle Banque, sans rien préjuger quant aux conditions futures du change des roubles crédit. Mes pourparlers à Paris furent couronnés de succès et quelques mois plus tard je pus remettre au ministre le projet de statuts (1) de cette Banque, ainsi qu'une oiïre officielle de rétablir, émanant du groupe financier le plus puissant de France. La campagne que le prince de Bismarck menait alors contre le crédit de la Russie nous forçait à agir vite et en même temps à utiliser le groupe nouvellement constitué pour résister à ces attaques.
J'ai plusieurs fois raconté (2), en passant, par suite de quelles intrigues politiques et privées la création de la Banque métallique échoua.
Les directeurs de la Banque d'Escompte et de la Banque Internationale, Sacket Lasky, ayant eu vent de ce qui ce préparait, usèrent naturellement de toute leur influence sur Ivan Alexievitch pour empêcher rétablissement d'une Banque dont le capital de fondation devait être de 50 millions de roubles or et que soutenaient — moins les Rothschild — les premiers banquiers et les principales institutions de crédit.
Quand, au commencement de 1888, je me rendis à PiMei'sbourg pour les négociations définitives, je trouviii Ivan Alexievitch fort hésitant. Je fus invité à plaider Futilité de la Banque devant F. -G. Thoruer et Verkhovsky, actuellement membres du
(1) J*ai encore entre les mains le projet de ces statuts avec les remarques autographes de Wyschnegradski.
(2) Le Bilan de la gestion financière de /.-A. Wyschne' gradsJd, 1892. Lausanne, librairie Benda, p. 34. Histoire de rEntenle franco-russey 1895, Paris, A. Charles. Lausanne, Beiida, p, 340-341.
Conseil de TEmpipe, le directeur de la Banque d*État A. Ziemssen et M. Schwanebach. Obligé de garder le silence sur le vrai but de l'institution projetée, je dus me borner dans mon plaidoyer à des arguments indirects et accessoires. En outre, déjà alors je .soupçonnais les véritables motifs des hésitations de Wyschnegradski (1) et je ne croyais plus à la possibilité de réaliser avec son aide mon projet concernant le rétablissement de notre valuta. C'est seulement par le mémoire du secrétaire d'Etat Mansourof I que j'ai appris qu'Ivan Alexievitch avait lui-même retiré la proposition soumise par lui au Conseil de rEmpire, et, surtout, gu^en mars 1888^ dans une commission composée de représentants des comités de la Bourse et d'employés du ministère des finances, deux membres A.-I. Sack et I.-S. Blioch s'étaient déclarés partisans de la dépréciation monétaire et avaient su gagner Wyschnegradski à leurs projets de déshonorer la Russie par la déclaration de la faillitte de l'État. En mars de la même année Wyschegradski, dans une lettre au président du groupe formé par moi (le baron R. Hottinguer), eut l'imprudence d'exprimer le regret que Je groupe eût renoncé à fonder une banque à Pétersbourg! Dans un long rapport du 28 mars 1888 (2) je rappelai à I.-A. Wyschnegradski comment les choses s'étaient passées en
(1) La mort de M. N. Katkof m'avait privé du seul appui grâce auquel je pouvais agir sur Ivan Alexievitch; il savait dans quelle intention Katkof m'avait placé auprès de lui; une fois Michel Nikiforowitsch disparu, personne n'empêcha plus Wyschnegradski de donner libre cours à ses instincts cupides.
(2) Une copie de ce rapport se trouve dans l'appendice au bilan de la gestion financière de I.-A . Wyschnegradski.
réalité. Mon rapport fut conçu en termes très raides, car la subite volte-face du ministre était trop scabreuse pour ne pas autoriser tous les soupçons.
Hélas ! les événements ultérieurs ont plus que justifié mes craintes, et les extraits maintenant publiés par M. Witte des deux rapports de Wyschnegradski dci 1890 et 1891, montrent sous un jour extrêmement défavorable le changement de front opéré par ce ministre au commencement de 1888. Pour moi personnellement, les révélations de ces rapports concernant la façon dont fut formé notre fonds d'or, n'ont pas été une surprise. J'en ai parlé en termes généraux dans mon mémoire sur la gestion financière de Wyschnegradski (p. 21 et 22), et j'en ai signalé les défauts et les inconvénients.
Entrer dans les détails était délîcat. « Nous nous abstenons maintenant comme nous l'avons fait dans le Bilan de la gestion financière de I.-A. Wyschnegradski, d'indiquer les moyens et les sacrifices cruels par lesquels le prédécesseur de M. Vitte a amassé l'or i>, ai-je dit dans ma dernière brochure (ch.II). S. J. Witte qui m'a effrontément accusé de vouloir détruire le crédit de la Russie s'est montré moins dif^erct que moi et il à publié deux rapports de son prédécesseur où sont révélés dans toute leur nudité tes procédés criminels et ruineux dont ce dernier s'est servi pour acquérir l'or. Profitons de la publication de M. Witte pour présenter sous leur vrai jour les opérations accomplies. Le lecteur, je l'espère, se convaincra aisément que la légèreté criminelle par laquelle se distingue depuis sept ou huit ans tout le système de notre département des finances est plus que suffisante pour la justification de la campagne désesp('Tée entreprise par moi depuis 1892 au nom des intérêts les plus sacrés de la Russie. Le projet de
dépréciation monétaire du ministre actuel n'est rien de plus que le couronnement des actes déshonorants, dont son prédécesseur avait pris Tinitiative. A ce point de vue, il «st tout naturel que S. J. Witte publie les rapports de Wyschnegradski. L'atrophiedu sens moral ne lui permet pas de voir combien il est dangereux pour lui de se défendre de la sorte.
« Le rouble crédit », dit en commençant son rapport Ivan Alexiev4tch », après être tombé il y a deux ans et demi, jusqu'à 50 kop. or, est à présent remonté jusqu'à 75 kop. or, ce qui, comparativement au prix de 1888, représente une augmentation de 50 0/0. C'est dans ces derniers temps qu'il a haussé d'une façon particulièrement sensible, car en avril il ne valait encore que 69 kop. or. »
L'impression que cette entrée en matière doit produire sur tout lecteur de bon sens, c'est que le ministre est enchanté de voir le cours du rouble s'améliorer ainsi et qu'il tâche d'attribuer ce résultat — objet des efforts de tous ses prédécesseurs — à la sagesse de sa gestion financière. Pas du tout! Ace début succède une jérémiade : Wyschnegradski dans son rapport représente ce relèvement du cours, c'està-dire cette amélioration du crédit de la Russie, comme un grand malheur public contre lequel doivent être prises immédiatement des mesures extraordinaires! « Une hausse si importante et si rapide de notre valuta doit (sic) réagir d'une façon très funeste sur notre commerce d'exportation et causer un préjudice considérable à nos producteurs..... Mais la hausse
actuelle du prix du rouble crédit fait courir un danger particulier à notre industrie fondamentale — l'agriculture. Le rapide relèvement actuel du cours de notre papier menace de causer un tort extrême àla prospérité do nôtre pays ...... Dans le chapitre
suivant nous reviendrons avec détails sur cette question qui fournit à M. Witte son principal argument en faveur de la réforme monétaire. Disons seulement que Wyschnegradski prend ici ou feint de prendre pour des vérités incontestables un paradoxe émis par A, Sack dans la commission de mars 1888 sur les dangers que présenterait le retour môme graduel de notre rouble à sa pleine valeur. Ces dangers existent en effet, — mais seulement pour uile classe de gens, k savoir les boursiers qui s'enrichissent en jouant sur le change, les banquiers qui, comme Sack et autres, ont cherché dans ce jeu le principal moyen de faire prospérer leurs banques, et aussi les négociants en céréales, c'est-à-dire les intermédiaires entre le producteur et le consommateur de notre blé, lesquels savent, en jouant sur le cours du rouble, convertir en roubles d'or, reçus de Tacheteur étranger, les sous qu'ils jettent à notre cultivateur. Ce danger est réel aussi pour les ministres des finances qui ont transformé leur département en une succursale de la Bourse, pour les ministres dont le système de gestion consiste principalement à spéculer avec le pécule de cent millions de travailleurs et qui, dans le poste élevé et plein de responsabilités dont les a investis la confiance du tsar, ne voient qu'un moyen d'accroître leur fortune personnelle. Mais l'idée de fonder la prospérité du pays sur la baisse du crédit de l'État et sur un système monétaire en désarroi est tellement absurde, que ni Wyschnegradski ni Witte luimême ne Font jamais prise au sérieux.
Jusqu'à quel point étaient sincères les craintes de Wyschnegradski au sujet du relèvement du cours, on le voif par ce fait, qu'en 1887 il avait lutté de toutes ses forces contre les spéculateurs qui jouaient à la Laisse de ce cours et que, dans l'été de 1888, il
s'était même mis à acheter des roubles à la Bourse de Berlin : « Me trouvant dans Tété de 1888 à Marienbad, » écrivais-je en 1892 (1), « j'appris par la bouche JM
du banquier Bleichrœder qu'Ivan Alexievitch achetait des roubles par l'intermédiaire de sa maison et en poussait fortement la hausse. Dans la surprise que me causa une nouvelle si invraisemblable, je fis observer à M. de Bleichrœder que probablement des banques privées abusaient du nom du ministre des finances pour de pareilles spéculations. Ceci se passait juste au moment oîi l'on savait déjà que la récolte en Russie était brillante au point de dépasser toutes les espérances, et le rouble crédit devait se relever peu à peu de lui-même. La hausse artificielle et subite provoquée par l'agiotage de M. le ministre des finances, non seulement était inutile, mais devait avoir des conséquences funestes, en déconcertant tous les calculs des agriculteurs eux-mêmes aussi bien que des marchands de blé sérieux, L'élévation trop considérable du cours devait également être un obstacle à l'exportation. »
Après cela, nous pouvons revenir aux « mesures énergiques » que le même Wyschnegradski prit en 1890 pour combattre la hausse du cours du rouble.
« Les seules mesures immédiates à prendre dans ce but consistent à favorise le change des billets de crédit en or par l'acquisition d'une quantité considérable de ce métal. A en juger d'après toutes les données, si notre exportation n'est pas entravée par le relèvement du cours de nos billets, durant la présente année agricole elle dépassera l'importation d'une somme d'au moins 200 à 250 millions de rou-
(1) Le Bilan.de la gestion financière, de I.-A, Wyschnegradski, e^c.,p. 17.
blés crédit. Sans doute, une partie de cet excédent nous arrivera de l'étranger sous forme de papiers métalliques russes, mais une autre partie, non inférieure probablement à..... roubles crédit, sera représentée par des traites étrangères qui seront offertes on Bourse et provoqueront de nouvelles hausses sur le cours de nos billets. On devra aussi convertir ces... roubles crédit en roubles métalliques par Tacquisition graduelle des traites qui les représentent. Toutefois, pour épargner au Trésor public une perte immédiate sur le prix de Vor, il faudra mener cette opération avec une extrême prudence (1).... »
" Pour pouvoir effectuer avec la circonspection indiquée et sans préjudice pour le Trésor l'opération dont il s'agit, il est nécessaire avant tout de déterminer jusqu'à quelle limite on se propose d'élever le coût en or du rouble crédit. » Ensuite, le ministre est d'avis que « le prix du rouble or doit être porté à i T. 60 k. crédit y ou que le rouble crédit doit coûter 6S 1/9 kop, or, La fixation subite et immédiate d!un tel rapport entre la valuta or et la valuta papier est en dehors de notre pouvoir ^ et elle ne serait même pas à désirer (3)^ car elle produirait une baisse plus rapide encore que ne Pa été la hausse ». « Toutefois, on peut dès à présent dire avec beaucoup de vraisemblance que le but de l'opération doit être d'amener lente-
(1) Lea lacunes indiquées par des points se trouvent dans le rapport tel qu'il a été imprimé par les soins de M. Witte.
{2J et Pas à désirer », pour les gens qui profitaient de leur position officielle pour gagner des millions en jouant à la Bourse : pour les propriétaires fonciers, dont on avait Tair de prendre lea intérêts en considération, la fixation immédiate du cours aurait été moins ruineuse que les fluctuations arbitraires provoquées par les manœuvres de Bourse du ministre.
ment et par degrés le prix du rouble or à 1 r. 60 kop* crédit »
« La mesure proposée donnera encore la possibilité de procéder dans un avenir prochain au rétablissement du change et, conséquemment, à la fixation définitive du prix du rouble crédit au cours sus-indîqué de 62 1/2 kop. or pour un rouble crédit..... »
« Peut-être faudra-t-il attendre encore un ex* r La in temps durant lequel le gouvernement, disposant d'un fonds métallique considérable, pourrait souli^nir le rouble crédit à un cours voisin du prix Hxé pour son change, puis, quand ce prix serait délinilivement atteint, on rétablirait le change.... »
« Le ministre des finances a cru devoir sounitdtre les vues exposées ci-dessus au jugement préalable du conseiller intime actuel Abaza, qui a répondu par les deux télégrammes suivants :
1. « Je suis pleinement et absolument d'accord avec toutes les considérations et conclusions exposées; une fois qu'on s'est fixé un but, il faut agir résolument, » et
2. « Plus je relis, plus je me convaincs de la ré^mlarité et de l'absolue nécessité des mesures projetées. »
« Estimant donc que le prix actuel du roubles crédit est démesurément élevé et qu'il met en daii^or toute notre production, le ministre des finances juoposerait :
« 1. De procéder dès à présent à un achat d'or et de traites étrangères dans des proportions considu^-
râbles à déterminer par le ministre des finances ,
en veillant à ce que dans les premiers temps le prix du rouble or ne s'élève pas au delà de 1 r. SO knp. crédit.
(f 3, Pour ne pas faire baisser trop rapidement le prix du rouble crédit, acheter de temps en temps une certaine quantité de papier-monnaie.
« 4, Dans le cas où le besoin de signes monétaires en papier viendrait à dépasser rencaisse de la Banque, faire dos émissions temporaires de billets de crédit, conformément aux principes posés dans l'oukase impérial au ministre des finances du 8 juillet 1888.
fï 5. Confier une part active dans la conduite de cette opération au C. I. A. Abaza, lorsqu'il sera revenu à Pétersbourg.
« Lo ministre des finances a le bonheur de soumettre très humblement les vues ci-dessus exposées à Tagrément de Votre Majesté Impériale. »
De ce rapport caché par le ministre au Comité des Finaîices et revêtu de la sanction impériale, au dire de Wf/schnegradskiy le 16 août 1890, il résulte :
a) Que la baisse si désastreuse du cours des roubles crédit a, été provoquée exprès et arbitrairement par les manœuvres de Bourse de Wyschnegradski ; que, sans ces manœuvres, vu l'amélioration de notre balance commerciale qui n'a cessé de progresser jusqu'à la fin de 1891, le cours de notre rouble, parvenu di^jà H 82 kop. or par rouble crédit, aurait continué à se relever et se serait rapproché de la norme.
A) Que la dépréciation monétaire, c'est-à-dire la déclaration de faillite, qui menace aujourd'hui la Russie, a été imaginée, provoquée et préparée par le prédécesseur de S. J. Witte dès l'année 1890.
€) Que l'or amassé par Wyschnegradski ne provient nullement des emprunts étrangers, comme lui-même l'affirmait, et après lui le Contrôle et S. J. Witte; mais que cet or a été obtenu surtout par 1 achat des traites étrangères que les bilans extraor-
dinaîremeut favorables de notre commerce extérieur faisaient affluer sur les marchés russes.
d) Qu'en ce qui concerne Forigine des ressources, c'est-à-dire la provenance des roubles crédit employés à l'acquisition de l'or, le rapport de Wyschnegradski garde un silence suspect. Peut-être en était-il parle dans le point 2 omis par M. Witte, mais alors cette omission rend Toriginedes billets de crédit plus suspecte encore (Voir plus haut la Préface).
Bornons-nous pour le moment à ces déductions et passons au second rapport de Wyschnegradski, fait aussi suns délibération préalable du Comité des Finances, Après avoir brièvement exposé le contenu du rapport précédent, Ivan Alexievitch continue : « Cet ordre de Votre Majesté Impériale a été strictement exécuté... La baisse considérable qui se manifeste maintenant sur le prix du rouble crédit m'oblige à considérer avec une attention particulière la question des mesures qu'appelle ce phénomène. Il a incontestablement pour cause principale l'extrômo pauvreté de la récolte dans une notable partie de la Russie et, par suite, la présomption d'une exporlation bien faible; mais en dehors de cela, à la baiïïSo ne contribue pas peu »....
« 11 n'est pas permis de compter sur une prompie disparition de ces causes; aussi serait-il imprudent d'attendre dans un avenir prochain une amélioration marquée des cours; au contraire. »
« Pour ces raisons, j'ai reconnu qu'il fallait <le nouveau procéder avec la prudence voulue à des achats d'or et de traites, au cours actuel qui dépasse déjà 1 r. 50 kop. créd. pour un rouble or et qui, [lar conséquent, sort des limites fixées par l'ordre impérial du 16 août 1890 (f)lusieurs points). Quant
aux ventes d'or, qui peuvent diminuer considérable-
ment le stock de ce métal, je serais d'avis de n'y procéder que quand le rouble crédit aurait atteint un prix quelque peu inférieur à 62 1/2 kopeks or, prix servant de base aux considérations sur la possibilité de rétablir le change, que Votre Majesté Impériale a daigné approuver l'année dernière. Laisser tomber 1c prix du rouble crédit au delà de cette limite semblerait extrêmement fâcheux, car une baisse par trop Ibrte de notre valuta est susceptible de provoquer une panique, toujours accompagnée de secousses et de pertes considérables » (plusieurs points).
A en croire Wyschnegradski, ce rapport fut, lui aussi, approuvé par l'Empereur à Peterhof, le 28 juillet 1891.
De ce second rapport il appert :
e) Que, tandis que le 16 août 1890 Wyschnegradski soutenait qu'il était nécessaire d'abaisser le cours du rouble y en prétextant son élévation causée par une Mie récolte et une forte exportation de blé russe^ en juillet 1891 il réclamait encore Yabaissement du cours du rouble, en alléguant cette fois à l'appui (le sa thèse la baisse importante de cette valeur, bttisse due à ses manœuvres de Bourse autant qu'à la pauvreté de la récolte et à Y arrêt imminent de notre exportation de céréales!
f) Que l'achat de l'or et des traites a été continué par Wyschnegradski, malgré la baisse du cours du rouble crédit, c'est-à-dire malgré la hausse considérable de l'or.
I van Alexievitch s'était si bien approprié la conscience spéciale aux gens de Bourse qu'il ne comprenait même pas ce qu'il y avait de monstrueux dans le fait d'un ministre des finances sollicitant de l'Empereur l'autorisation de jouer à la baisse du cours du rouble crédit, c'est-à-dire de la seule unité mo-
. s^f ;ri;^
nétaire du pays! Et dans quel but le ministre des finances employait-il les ressources du Trésor à saper le crédit de TÉtat? Afin d'abaisser le cours du rouble à 62 1/2 kop. or et d'avoir la possibilité de faire une banqueroute avantageuse {sic) !
Pour Wyschnegradski comme pour son digne héritier, les prétendus intérêts de l'agriculture russe n'étaient qu'un vain prétexte, un moyen de jeter de la poudre aux yeux et d'induire le souverain en erreur. Les deux rapports de Wyschnegradski mis en regard l'un de l'autre le prouvent de la façon la plus éclatante : dans le premier il motive sa criminelle spéculation à la baisse par la brillante récolte et la hausse extraordinaire du rouble, due à l'accroissement de notre exportation de céréales. Dans le second rapport, pour continuer le même jeu à la baisse, il allègue la mauvaise récolte et la chute du cours du rouble causée par le déclin et l'imminente interruption de l'exportation des blés !
En réalité, les intérêts de son agiotage personnel à la Bourse jouaient chez Wyschnegradski le premier rôle. A l'égard des agriculteurs, surtout de la noblesse rurale, il nourrissait la même haine que son successeur quoiqu'il ne la manifestât pas avec le même cynisme.
Comme nous l'avons dit plus haut, en mars 1888, A. Sack et Blioch réussirent à gagner Wyschnegradski à la cause de la dépréciation monétaire et à le rendre hostile au rétablissement graduel de la valeur or du rouble. Ils agirent ainsi, d'abord pour écarter la concurrence dont la Banque métallique menaçait leurs maisons (voir plus haut, p. 6-8), ensuite pour rester, avec la complicité des boursiers berlinois, les souverains maîtres de la spéculation de Bourse sur le rouble crédit. Cette spéculation était si manifeste-
m^nl fructueuse qu'elle tenta aussi les deux ministres des finances.
On réalisait de faciles bénéfices aux dépens du Trésor russe, du commerce russe et surtout de Tagricultnre russe. 11 ne restait même pas aux ministres assez de sens moral pour se dire que le jeu de Bourse, déjà blâmable par lui-même, devient dans de telles conditions quelque chose d'analogue au procédé du grec qui se sert de cartes bizeautées. Maîtres absolus de la spéculation sur nos roubles crédit, nos ministres jouaient à coup sûr!
En communiquant au secrétaire de l'Empire, pour les tiiire imprimer, les deux rapports de Wyschnegradski, S. J. Witte a voulu, comme nous l'avons vu, opposer au secrétaire d'État Mansourof un ai'gument écrasant : l'approbation donnée à ces deux rapports par l'empereur défunt. Il cherche ainsi à rejeter sur Alexandre III la responsabilité d'un jeu scabreux contre le crédit de la Russie, jeu qui rendrait nécessaire la dépréciation du rouble. Nous n'examinerons pas jusqu'à quel point il sied à un ministre de chercher une excuse à ses propres torts en ternissant la mémoire d'un souverain décédé. Mais s'il est un homme qui sache de science certaine combien il est injuste de reprocher à Alexandre III l'approbation des coupables agissements de Wyschnegradski, c'est précisément S. J. Witte. Il a été témoin de la noble indignation que le feu monarque éprouva contre son ministre lorsque mon mémoire lui eut révélé les faits qui ont donné lieu à la disgrâce d'Ivan Alcxievitch. Bien plus : qui ignore parmi les membres du Conseil de l'Empire que Witte, en dénonçant la participation d'Abaza aux spéculations de Wyschnegradski contre le rouble crédit, provoqua aussi
la chute de Tancien président du Département d^ l'Économie.
L'incident occasionné par la lettre de S. J. Witte a V. K. Von Plehwe est extraordinairement instructif. Il prouve que si le ministre des finances actuel a dès le début maintenu le cours du rouble crédit à un niveau bas, sans jamais lui donner la possibilité de prendre son essor naturel, c'était dans Fintention de poursuivre la politique financière que révèlent les rapports de son prédécesseur. Nos ministres des finances se sont mis à préparer la dépréciation du rouble à partir de 1890, autrement dit à partir du moment où grâce àTàmélioration du crédit public et au bilan favorable de notre commerce extérieur le cours du rouble commençait à se relever naturellement et tendait à atteindre sa pleine valeur garantie- par le gouvernement! La faillite que S. J. Witte nous impose maintenant a donc le caractère d'une banqueroute frauduleuse, machinée de longue date.
Le mot banqueroute choquera peut-être le lecteur. Aussi me référerai-je à l'opinion émise sur la réforme de M. Witte par un financier dont l'autorité et la compétence spéciale sontindiscutables. Voici ce qu'il dit : « si le gouvernement peut sans aucun risque prendre des mesures arbitraires, c'est seulement dans les cas qui ne touchent ni à la propriété privée, ni aux convenances, ni à la sécurité publique; mais fixer pour toujours un cours arbitraire ou^ pour mieux dire ^ forcé serait (Tune part porter atteinte aux intérêts privés ^ et d'autre part ce serait incompatible avec la dignité du gouvernement, parce que cela revêt r apparence d'une banqueroute : celui qui y au lieu de payer le capital entier à ses créanciers, n'en paie qu'une partie est un banqueroutier. L'adoption (Tun cours arbitraire ou forcé est contraire aux vrais prin-^
cipes du crédit de l'État, Et comment le gouvernement lui-même se résoudrait-il ^ sans aucune nécessité urgente^ à ébranler son crédit qu'il a relevé durant un laps de SS ans avec une sollicitude incessante et au prix de grands sacrifices pour le Trésor — comment s' y résoudrait-il alors que lui-même projette maintenant de le fortifier en consolidant le système du crédit et de la monnaie ? »
Ce jugement sur les manœuvres de Bourse de nos deux derniers ministres des finances et sur leur façon de « consolider notre système monétaire » a été porté par Cancrine (1) !
Le 21 mars 1895 S. J. Witte propose au Conseil de TEmpire de confirmer législativement l'autorisation de faire des transactions en or. Sa proposition n'fHait pas strictement limitée à cet unique objet, mais 'touchait à beaucoup d'autres questions concernant le système monétaire, comme par exemple les droits et les devoirs du gouvernement russe par rapport au paiement de sa dette en billets de crédit, la valeur du rouble d'argent, la légalité de la dépréciation, etc.
Le Conseil de l'Empire n'eut en tout que 15 jours (du 22 mars au 16 avril) pour se prononcer sur la proposition du ministre des finances. Encore S, J. Witte sut-il s'y prendre de telle façon que ces 15 jours coïncidèrent avec la semaine sainte et les vacances de Pâques ! Le temps matériel manqua môme au Conseil pour vérifier les documents législatifs concernant l'affaire. En conséquence il laissa de côté toutes les questions incidentes soulevées par le ministre des finances et se borna à émettre une
(1) Nous avons emprunté cette citation aux a Considérations » de Von Dei*vis « sur la question de la régularisation de la circulation monétaire » du 27 mars 1896 (p. 15).
conclusion confirmative au sujet des transactions en or.
Toutefois, dans le Jowrnal des Départements Réunis^ du 6 avril 1895, n° 119, le Conseil de l'Empire formula en termes très nets les principes, auxquels il se tient dans cette question et prévint catégoriquement toute possibilité d'interpréter à faux sa décision. Contentons nous de citer quelques-unes des conclusions du Journal : « Cette mesure (l'autorisation de faircdes transactions en or) ne touche nullement aux principes fondamentaux de notre système monétaire et ne préjuge en aucun sens la question de F adoption de la valuta d^of et de tel ou tel moyen de liquider les obligations qui incombent au gouvernement par rapport aux billets de crédit de F État, »...
« Il faut refuser absolument au Trésor l'autorisation d'effectuer des paiements en monnaie d'or, afin à'écarter toute possibilité de supposer que le gouvernement usera de ce droit pour remplir ses engagements à un cours que lui-même fixera et qui sera désavantageux pour ses créanciers » « Des explications du ministre des finances il ressort que la mesure projetée ne doit nullement préjuger la direction idtérieure de notre politique financière relativement à la circulation monétaire »
« Il n'est pas besoin d'expliquer quelle importance possède dans les questions relatives au crédit la façon dont l'opinion publique les envisage et combien il sera difficile de rétablir la confiance "dans notre rouble crédit, une fois qu'elle aura été ébranlée. L'intérêt de F État et celui de la société exigent que la puissance d^ achat du rouble crédit ne soit amoindrie ni en Russie ^ ni en Orient, »
Ce journal fut signé par 27 membres du conseil
de l'Empire, et dans le nombre par 5. J. Witte luimême!!
Quelle importance S. J. Witte attache aux décisions du Conseil de l'Empire confirmées par l'Empereur et hss, propre signature, — on le voit par ce fait quo le 6 octobre 1895 il fit nommer une Gommssion sptk'îale présidée parle membre du Conseil de l'Empire Goloubef pour décider la question juridique si le gouvernement a le droit de ne pas payer ses billets de* crédit à leur pleine valeur or, et le 28 décenAre, dans un long discours (1) prononcé à l'Assemblée Plénière du Conseil et sur lequel nous reviendrons au chapitre suivant, le même S. J. Witte qui avait signé le Journal du 6 avril expose carrément ses vues sur la dépréciation monétaire!
Son projet relatif à cette question fut déposé au commencement de mars (2). Dans ce document S. J, Witte a l'effronterie de faire valoir entre autres arguments que la situation créée par l'oukase du 8 mai 1895, qui autorise les transactions en or (en se fondant sur l'avis du Conseil de l'Empire du 6 avril, mentionné plus haut), a tranché irrévocablement la question de la dépréciation et rendu celle-ci inévitable!
C'était déjà une chose assez scabreuse en ellemême que la nomination d'une Commission spéciale chargée de décider la question de savoir en quelle
(1) f Discours prononcé par le ministre des finances dans rAsaemblée générale du Conseil de l'Empire, le^ décembre 1895j 28 pages, n» 10, secret ».
(2) De la régularisation de la circulation monétaire. Chancellerie spéciale du crédit, 2« division, l^r bureau, 14 mars 183(>, n« 4600. Typographie V. Kirchbaum, 84 p., signé Witte, contresigné B. Malechçvsky.
monnaie le gouvernement est tenu de payer ses billets de crédit. Lorsqu'un débiteur, au lieu de solder le montant intégral d'une lettre de change se met à chercher dans le libellé de Teffet diverses échappatoires qui lui permettent, au point de vue juridique^ de ne pas payer la totalité de sa dette, il manifeste déjà par cela même son dessein de ne pas remplir ses engagements. En appelant des avocats à son aide, il ne fait que souligner davantage encore ses intentions malhonnêtes.
La Commission réunie se partagea sur la question. Trois membres, le président, membre du Conseil de l'Empire Goloubef, le sénateur, président à la Cour civile de cassation du Sénat dirigeant, M. Markof et le procureur général à la même Cour, Borovikovsky, estimèrent que « le change des billets de crédit de l'Etat, institué pour les garantir, implique la livraison de la quantité de roubles indiquée sur le billet, suivant le désir du porteur^ en monnaie d'argent (à sa pleine valeur) ou en monnaie d'or à sa valeur nominale (l'impériale comptant pour 10 roubles et la demi-impériale pour 5 roubles) ».
Par contre, quatre membres de la Commission furent d'avis que « le gouvernement a le droit d'échanger les billets de crédit contre n'importe quelle monnaie, or ou argent, à son choix ». Parmi ces quatre membres figurent deux employés du ministère des finances, Kaufmann et Tsitovitch, un employé du Contrôle, Piasetsky, et l'adjoint du ministre de l'intérieur, le docteur en droit criminel^ Nekludof. L'opinion des fonctionnaires précités ne peut naturellement être considérée comme libre et il n'y a pas lieu d'en faire état. Dans une pareille question seul peut avoir une importance décisive le jugement des personnages haut placés et indépendants
qui représentent les pouvoirs judiciaire et législatif. Nous avons vu que, d'après leur avis catégoriquement formulé, le créancier porteur du billet de crédit a le droit de se le faire rembourser, suivant son dédr^ ea monnaie d'or ou en monnaie d'argent à sa pleine valeur.
La meilleure preuve que je ne soulève pas une objection de fantaisie en contestant à certains membres de la Commission l'indépendance de leur opinion, c'est que le plus compétent de ces membres, le docteur en économie politique Kaufmann s'est prononcé de la façon la plus catégorique dans un sens diamétralement opposé — lorsqu'il ne faisait pas encore partie du Conseil de la Banque d'État. Dans son travail « Les projets de papier-monnaie et les finances extraordinaires » {Recueil des Sciences Politiques y tome VII, 1879 ) 1. 1. Kaufmann s'exprime de la manière suivante sur le projet de dépréciation monétaire de M. Goldmann, maintenant repris par S. J, Witte:
î< On peut être forcé de laisser en souffrance tout ou partie d'une dette d'Etat; laBi^ recourir à la dépréciation monétaire dc^ns des vues de bonne gestion /inancière, Jamais encore on ne l'a fait et jamais aucun gouvernement ne le fera, »
Nous avons déjà dit que le mémoire de Mansourof I démontre de la manière la plus irréfragable l'inconsisiance du projet ministériel au point de vue financier et politique. Non moins catégorique et non moins convainquante est sa réfutation des systèmes juridiques par lesquels Kaufmann et autres ont essayé de prouver que le gouvernement a le droit de déprécier le rouble, c'est-à-dire de ne payer pour ses billets de crédit que les 2/3 de leur prix nominal.
Des conclusions du premier mémoire du secrétaire d'État Mansourof I nous ne citerons qu'un extrait. On est heureux de passer d'une atmosphère asphyxiaAte et méphitique à un air frais et pur. Aussi pour terminer l'affligeant exposé des manœuvres de Bourse, des stratagèmes législatifs et des sophismes juridiques à l'aide desquels M. Witte et ses complices s'efforcent d'entraîner pour la première fois le gouvernement russe sur la pente glissante de la banqueroute frauduleuse, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire les paroles suivantes :
« Des penseurs de premier o,rdre ont signalé la grande importance qu'ont dans les questions relatives au papier monnaie les éléments psychologiques, c'est-à-dire la foi et la confiance. La même observation a été faite par tous les anciens ministres des finances de Russie, par le Comité des finances et par le Conseil de l'Empire, lesquels ont toujours exprimé la conviction qu'il fallait prévenir jusqu'à la possibilité de craintes et de conjectures touchant la variabilité du prix des billets de crédit. Et cela se comprend très bien : qu'est-ce que le crédit? Cest r expression de la croyance à la solvabilité du gouvernement, à son honnêteté, à sa ferme intention de remplir strictement une promesse solennelle.
(( Comment donc se défendre d'un sentiment pénible, douloureux, en voyant que l'on conseille au gouvernement de déclarer publiquement, sous le nom auguste du monarque, que sa signature ne vaut pas ce qu'elle couvre, que toute la fortune de l'Etat, qui garantit l'exécution intégrale de ses engagements, se trouve être impuissante et insuffisante? Est-ce que cela ne constitue pas une atteinte à la dignité du gouvernement?
« N'est-il pas clair que les autres ne vous appré-
cîeront certainement pas plus haut que vous ne vous appr(!^cîfiz vous-mêmes? De la part du gouvernement la dépréciation arbitraire et publique de ses engagements serait un acte affligeant au plus haut degré. La dignité et l'honneur du gouvernement russe sont sans doute incomparablement plus précieux que les 350 millions qu'il faudrait avoir en ce moment pour pouvoir donner au fonds d'échange des proportions correspondant tout à fait au chiffre de la dette publique en roubles crédit ». (p. 101, Considérations du membre du Conseil de l'Empire, le secrétaire d'État, B. Mansourof).
Ajoutons toutefois que, pour que le gouvernement russe puisse remplir honnêtement ses engagements et rétablir le change des roubles crédit en or à leur entier prix nominal, — les réserves d'or accumulées sont plus que suffisantes. « La réalisation de la réforme monétaire est possible; elle est exécutable, même à bref, délai. Mais pour consolider une fois pour toutes le cours de notre rouble, il faut une série d'opérations directement opposées à la dépréciation projetée » (1).
(4) Où^ la dictature de Witte conduit la Russie. Librairie Haar et Steinert, Paris, 1896, ch* IL