VI . : * a
Des jours de mon printemps douce et dernière aurore,
Tu vas fuir sans retour :
Cette ode a été sauvée par hasard de l’incendie qui a dévoré tant de ses tristes soeurs. (Note de Béranger.)
Tu fuis; mon printemps passe, et je demande encore Pourquoi j’ai vu le jour.
Sous tes pleurs fécondants, scintillante rosée,
Que de fleurs vont s’ouvrir !
Mais trop vite en leur sein tu seras épuisée :
Que de fleurs vont mourir !
Petits oiseaux, chantez; un mois vous a vus naître Et braver l’oiseleur;
Vos chants, comme les miens, seront bientôt, peut-être, Un écho de douleur.
Pour chaque être souffrant qui crie à son oreille. L’homme est un faible appui ;
Il trouve tous les maux, si matin qu’il s’éveille. Éveillés avant lui.
Par deux fois douze étés, arbre épuisé de sève, Tombé-je donc flétri?
N’est-ce donc plus pour moi qu’au soleil qui se lève La nature a souri?
Le temps qui m’entrainait me mettait, dans sa fuite. Une main sur les yeux;
Le cruel, aujourd’hui, la retire si vite,
Que je me parais vieux.
Ainsi le voyageur, la nuit, errant sans guide,
Lorsque l’ombre se fond.
Voit ses pas engagés sur le penchant rapide D’un abîme profond.
La vieillesse à l’œil terne, aux tremblantes pensées,
A la froide rigueur.
Vers moi s'avance, hélas ! et de ses mains glacées Va me serrer le cœur.
Ce soleil éclatant réveille en leur tanière D’horribles animaux :
Plus sur la couche humaine il répand de lumière,
Plus on y voit de maux.
Vous, qu’à notre matin l’espérance colore,
Fuyez, songes d'amour.
Je voudrais de mes ans n'avoir vu que l’aurore,
Et. l’aurore du jour.
Je me suis laissé aller à bien des souvenirs de jeunesse et à bien des citations ; revenons aux événements de ma vie*.
Lorsque j’étais sur le point d’obtenir enfin un emploi, j’eus le chagrin de perdre mon père, frappé d’apoplexie à cinquante-neuf ans, au moment où l’espoir me venait de pouvoir lui procurer des jours plus heureux. Bientôt après, ma sœur et la sœur de ma mère, chez qui elle travaillait, entrèrent dans un couvent. J’opposai de sages réflexions au parti que Sophie voulait prendre à vingt-deux ans, pensant que sa détermination ne venait que de la crainte de m’être un jour à charge; mais elle persista et n’a eu qu’à s’en applau-
Nous avons recueilli et placé à la fin du volume quelquesunes des plus anciennes pièces de Béranger, telles qu’il les a publiées dans les journaux littéraires de ce temps-là. [Note de f Editeur.)
MA Jî 1 0 G R AP II IE
dir, ainsi que sa vieille tante. Elles ont trouvé dans le cloître une sécurité et un repos que le inonde leur eût difficilement donnés.
A Information de l’Université impériale, Arnault obtint pour moi une place dans les bureaux. 11 me présenta au Grand Maître Fontanes, ancien obligé de. M. Lucien. Fontanes n’en fit pas plus attention au pauvre diable qui lui était recommandé, bien qu’Arnault lui eût fait l'éloge de mes essais littéraires. On parut d’abord vouloir me laisser le choix entre deux ou trois mille francs d’appointements. L’emploi inférieur d’expéditionnaire donnant, comme on sait, fort peu d’occupation à l’esprit, me parut mieux convenir à un rimeur, et je lui accordai la préférence. C’était un tort, car avec trois mille francs j’aurais été plus utile aux miens, mais je ne savais pas encore faire passer \ complètement mes devoirs avant mes goûts. Il en résulta que, voyant combien je tenais peu aux riches émoluments, M. Fontanes, malgré les instances d’Arnault, laissa réduire ses promesses au don d’une place de mille francs : il n’y en avait pas au-dessous. Je m’en affligeai peu, bien qu’il m’ait fallu huit ou neuf ans pour arriver, d’augmentation en augmentation, aux deux mille francs promis d’abord. 11 y avait longtemps que M. de Fontanes n’était plus grand maître quand on me fit si riche.
A peine assuré de cet emploi, une nouvelle charge me fut imposée par la Providence. Je l’acceptai comme toutes celles qu’elle m’envoya. Je pouvais voir dans
MA MOGRAl'HIE
celle-ci des consolations pour ma vieillesse; mais il
n’en fut pas ainsi, et je la supporte encore sans coin-
pensation, mais sans murmure. Il est bizarre que moi, qui de bonne heure, me pressentant une carrière incertaine, évitai tous les engagements qui eussent alourdi le bagage du pauvre pèlerin, je me sois toujours vu charger d’assez pesants fardeaux. Ma confiance en Dieu m’a soutenu, et ce n’est pas ma faute si ceux au sort desquels je me suis intéressé n’ont pas su mettre à profit les privations que je me suis imposées pour leur éviter les ornières du chemin que j’ai parcouru. J’en gémis souvent; mais quel cœur n’a sa plaie? Au vieux soldat reste toujours quelque blessure qui menace de se rouvrir. Pour tout bonheur, et cela est bien vrai, j’ai souhaité le bonheur des autres, au moins autour de moi. Mes prières sont loin d’avoir été exaucées.
En dépit de quelques folies de jeunesse et des épines que la misère laisse toujours aux jambes de ceux qui l’ont traversée, c’est de ce moment que ma vie put prendre un essor plus régulier. Je sortais d’une époque critique, surtout pour les hommes dont l’intelligence 1 se développe d’elle-même et pour ainsi dire au hasard. De vingt-six à trente uns, il s’élève en eux un combat entre l’imagination exaltée par les sens et la raison éclairée par un commencement d’expérience, où celle-ci ne triomphe pas toujours. Quelle qu’en soit l’issue, le champ de bataille en est profondément remué. La lutte fut en moi aussi douloureuse que longue, et il me semblait par instants que j’allais deve-
, nir l'on. Knfin, la raison l’emporta : Iticulôt mon âme
devint plus sereine, les accès de mélancolie distant:
rent; je vis les hommes tels qu’ils sont, et l’indulgence commença à pénétrer dans toutes mes pensées. Depuis lors ma gaieté, d’inégale et bruyante, devinlcahne, soutenue, et ne m’abandonna plus que quelquefois dans le mondé, mais toujours pour venir m’attendre dans ma retraite ou auprès de mes amis, qu’elle consola souvent, ce qui m’a permis de dire qu’elle n’offensait jfws la tristesse. * •
/ C’est alors aussi que je lis les plus grands efforts pour I perfectionner mon style. Les idées m’ont rarement fait faute, bonnes ou mauvaises; mais je n’apportais ’ pas un soin aussi judicieux au choix de l’expression. Quand on n’a que soi pour maître, les études sont bien longues. Je m’appris a couver longtemps ma pensée, à en attendre l’éclosion pour la saisir du côté le plus favorable. Je me dis enfin que chaque sujet devait avoir sa grammaire et son dictionnaire, et jusqu’à sa manière d’être rimé; car tout ce qui est élégiaque n’exige pas la grande exactitude des rimes. Je ne rapporte ces détails que pour les gens qui pensent (pie, pour bien écrire, il suffit de laisser tomber au hasard des mots sur le papier, et qui ne font cas ni de la réflexion ni des lectures préparatoires. Si cela continue, vous en verrez qui écriront sans savoir lire. Certes, il y a des génies privilégiés qui réussissent à tout sans peine; mais qui a droit de se croire un génie?
Les corrections que je fis à mon poème pastoral,
ébauche restée inachevée, furent le travail qui me révéla le plus des secrets de notre langue. J’avais fait des odes et des dithyrambes; mais bientôt je crus m’apercevoir que, plantes exotiques transportées de l’antiquité chez nous, ces genres n’y avaient point de profondes racines, malgré tout le mérite de nos grands lyriques. Je n’ose dire que je raisonnais juste, mais il me semble encore que l’ode, comme nous la faisons, pousse à l’emphase, c’est presque dire au faux; et rien n’est plus contraire à l’esprit français, pour qui le simple est un des éléments nécessaires du sublime, ainsi que l’attestent l’éloquence de Bossuet et les plus beaux morceaux de Corneille. On cite souvent Pindare, que personne ne comprend bien peut-être; mais quelle différence entre les poètes modernes et le lyrique grec, qui, remplissant en effet un véritable sacerdoce, à la vue de vingt populations sœurs assemblées à Olympie, célébrait les héros, la patrie et les dieux, et, entouré de chœurs de danse et de chant, déclamait ses vers d’une voix soutenue par la musique! Chez nous le poète est presque toujours en dehors de son œuvre pour les lecteurs de sang-froid, ce qui devrait lui faire sentir le besoin d’un cadre pour presque tous ses sujets. C’est par l’invention de ces cadres que son génie devrait surtout se signaler, et non par un déluge de vers toujours beaux sans doute, mais qui font penser à cette princesse des contes de fées dont la bouche ne pouvait s’ouvrir sans vomir des torrents de perles, de rubis et d’émeraudes : pauvre princesse !
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Si je tombe ici dans quelque hérésie littéraire, que nos académiciens, qui sont tous si forts sur le latin et le grec, veuillent bien me le pardonner ! Toujours est-il que j’abandonnai l’ode et le dithyrambe et que je bridai la valeur d’un petit volume très-emphatique, qui m’avait donné bien des folles espérances. On a dit que rien n’éclaire comme la flamme des manuscrits qu’on a le courage de livrer au feu : je devrais voir bien clair. J’ai connu des auteurs qui n’ont pas perdu un des vers qu’ils ont faits. Je n’ai pas conservé plus du quart des miens, et, je le sens aujourd’hui, je n’en ai que trop conservé.
On doit comprendre, d’après ce que je viens de dire, la contrariété que j’ai toujours éprouvée lorsque, pour louer mes chansons, on leur faisait l’honneur de les appeler des odes. Nous avons peine à nous défaire de toutes les aristocraties, et celle des genres en littérature n’a pas encore cessé de régner chez nous, en dépit des puissants efforts tentés par ce qu’on appelle l’école romantique. Sous ce rapport et sous beaucoup d’autres, je lui dois de la reconnaissance. Ce vers du maître, qui a dédaigné de donner place à la fable dans son Art poétique :
li faut, même en chansons, du bon sens et de l’art,
est resté pour beaucoup de gens l'appréciation la plus élevée du genre auquel j’ai fini par consacrer tout thon temps et mes soins. De là le nom d’ode donné à
celles (le mes chansons qu’on croyait appartenir à un genre supérieur, en dépit de la synonymie réelle des deux mots. Je le tiens de Rouget de Lisle lui-même, il se fâchait lorsqu’on appelait la Marseillaise une chanson. Puisse-t-on ne me trouver d’autre tort, dans ces réflexions, que celui de défendre un intérêt personnel ! C’est un reproche que j’ai dû braver dans l'intérêt même du genre auquel je dois tant de reconnaissance.
J’arrive à l’année 1813, qui marque le commencement de ma réputation, lorsque j’allais ine résigner à n’en avoir jamais.
Au milieu de beaucoup d’autres travaux, on a vu que j’avais toujours fait des chansons. Par une indiscrétion de mon père, plusieurs de celles qui n’avaient été faites que pour amuser notre petite société d’amis furent imprimées dans un des nombreux recueils qui encombraient alors la librairie des ôtrenncs; elles y passèrent inaperçues, et ne méritaient pas mieux. Mais enfin des copies à la main du Sénateur, du Petit Homme gris , des Gueux, et. surtout du Roi d'Yvetot, révélèrent mon nom aux amateurs du genre, toujours si nombreux en France. Quelques-unes furent impri- I mèes; mais la dernière, qui ne courut que manuscrite, devint l’objet, d’une attention particulière. Critique fort modérée du gouvernement impérial, lorsque le mutisme était d’ordre public, elle eut la bonne fortune de voir la police la suivre à la piste. Le travail des vers, l’exactitude de la rime, n’empêchèrent pas d’abord de l’attribuer à des hommes du monde liant.
placés, ce qui me décida à prier mes amis, et Arnault surtout, de faire savoir le nom de l’auleuràceux qui, disait-on, avaient mission de le découvrir. On a répété plusieurs fois que cette chanson m’avait valu des persécutions; il n'en est rien, et j’ai lieu de croire pourtant qu’elle avait été mise sous les yeux de l’Empereur*.
Beaucoup de mes refrains égrillards couraient aussi le monde ; ils avaient d’autant plus de succès qu’ils se rapprochaient davantage des chansons de Collé, que M. Auger, censeur royal, fit réimprimer au commencement de la Restauration. Ces refrains n’étaient pas faits pour voir le jour; mais les amis à qui seuls ils étaient destinés ne virent point d’inconvénient à en répandre des copies. Ces vers n’étaient heureusement pas plus la peinture de leurs mœurs que des miennes ; mais j’avoue que mes principes n’étaient pas tout à fait conformes à ceux qu’affiche la haute société, qui allait m’attirer dans plusieurs de ses salons. J’avais, pour braver l’hypocrisie de quelques-unes de ses lois, un âge mûr, des idées arrêtées et un caractère éprouvé par la mauvaise fortune : cela me mit à l’abri des périls qu’un jeune talent rencontre dans les rangs supé-
* Croirait-on qu’il y a peu de temps quelques-uns de ceux qui ont injurié jadis la mémoire de Napoléon ont eu l’idée de me reprocher d’avoir attaqué ce grand homme au moment de sa chute par cette chanson du Roi d’Yvetot? Ils feignent d’oublier qu’elle courut plusieurs mois avant les victoires de Lutzcn et de Bautzen , que ces messieurs auraient célébrées sans doute s’ils avaient pu alors tenir ma plume. (Note de Béranger,)
rieurs, où Irop souvent se brisent sa force et son ori- ' ginalité. Combien de nobles pensées, de généreux desseins avortés par l’effet de l’air qu’on respire dans les lieux où régnent le luxe et la mode ! N’allez pas croire à la perfidie de ceux qui vous y entraînent ou vous y accueillent! leur bienveillance ne se doute pas du mal qu’ils vont vous faire. Ne vous laissez pas transplanter dans les salons dorés ; ils ne tarderaient pas à vous séparer de vos amis d’enfance et de jeunesse, qui n’ont pu parvenir comme vous et à qui sans doute vous devez une partie de votre première sève. Déjà homme d’expérience, je me suis cramponné à mon berceau et à mes vieux amis. Aussi que de fois, après avoir pris place à de somptueux banquets, au milieu de connaissances nouvelles, j’ai été dîner, le lendemain, dans une arrière-boutique ou dans une mansarde pour me retremper auprès de mes compagnons de misère! A ; Ne l’eussé-je fait que dans l’intérêt de la libre langue \ que je voulais parler, il y aurait eu sagesse de ma part. \
J’y gagnais aussi de ne pas rester étranger aux classes I \ inférieures, pour qui je devais chanter et à l’améliora- / lion desquelles j’aurais voulu pouvoir contribuer. > Quoique la société riche ait beaucoup plus étouffé de génies qu’elle n’en a fait éclore, il y a pourtant, pour de certaines intelligences, nécessité de la connaître.
La parcourir fut pour moi un voyage à faire; c’était mon tour du monde. Après l’avoir accompli, arrivé à plus de cinquante ans, j’ai quitté cette société sans peine, bien que je ne l’aie pas visitée sans plaisir
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ni sans fruit ; jo dois, en effet, à cette pérégrination d’excellents amis et des souvenirs heureux. Je lui dois aussi de savoir qu’il y a autant de cœurs nobles et bons dans les classes d’en haut que dans les autres classes : en haut, malheureusement, la bonté est trop souvent l’esclave des habitudes, de l’oisiveté, de toutes les exigences du luxe, et des mauvaises idées (pii sont mises en commun dans tout ce qui forme cercle à part.
En 1815 existait depuis plusieurs années une réunion de chansonniers et de littérateurs qui avait pris le nom du Caveau, en mémoire du caveau illustré par Piron, Panard, Collé, Gallet et Crébillon père et fils. Désaugiers, k la mort- du vieux Laqjon, avait été appelé à présider cette société, dont les chants contrastaient alors si singulièrement avec les malheursdont laFrance était menacée. Je n’ai jamais eu de goût pour les associations littéraires, et l’idée de faire partie d’une société ne devait pas me venir de moi-même : le hasard décida que je serais membre de celle-ci . Désaugiers eut occasion de voir de mes couplets, et chercha à me connaitre. Arnault et le comte Reguaud de Saint-Jean-d’Angely arrangèrent, à mon insu, un dîner chez le frère du maréchal Suchet, où Arnault, qui redoutait ma sauvagerie, me conduisit en feignant de me mener chez le restaurateur. Désaugiers m'attendait là.
L’intimité ne larda pas à s’établir entre nous, et nous n’étions pas au dessert qu’il me tutoyait déjà. Ma réserve naturelle s’en fut peut-être blessée avec tout
autre ; mais mon habitude de juger les gens au premier coup d’œil ne pouvait être que favorable à cet homme excellent et de mine si gaie. J’éprouvai un véritable entrainement et ne résistai point aux instances qu’il me fit d’accepter de diner au moins une fois au Caveau avec tous ses collègues, que je ne connaissais que de nom. Je m’y rendis au jour fixé et j’y chantai beaucoup de chansons. Chacun parut surpris que, si riche en productions de ce genre, je n’eusse jamais pensé à les publier? « Il faut qu’il soit des nôtres ! » fut le cri de tous. Pour obéir aux règlements, qui défendaient de nommer un candidat présent, on me fil cacher derrière la porte, un biscuit et un verre de champagne à la main. J’y improvisai quelques couplets de remercimenl pour mon élection faite à l’unanimité, au bruit de joyeuses rasades, et confirmée par une accolade générale.
Absent de ce diner, le vieux chevalier de Piis, membre du Caveau, protesta contre mon élection ; les plus petites gloires ont leurs jaloux ; serait-ce pour cela qu’elles donnent autant d’orgueil que les grandes? Piis avait eu un vrai talent et beaucoup d’esprit; mais, par l'humeur, il ne ressemblait en rien à Désaugiers et s’en prenait aux réputations naissantes de la perle de la sienne, tort assez commun aux invalides littéraires. Aussi, lorsque plus tard courut la chanson du Bon Dieu, y fit-il une réponse, insérée dans les journaux officiels,, et qu’il présenta à Louis XVIII. Ce prince, qui avait bonne mémoire, dut bien rire en voyant cette
nouvelle palinodie d’un homme qui, ancien serviteur du comte d’Artois, n’en avait pas moins chanté tous les pouvoirs révolutionnaires, même le bris des cloches et les vertus de Marat. Tombé dans le besoin à la Restauration, Piis courait après une pension que malheureusement il ne put obtenir. Il n’était certes pas méchant homme, et, s’il abusa de l’autorité que, sous l’Empire, lui donnait sa place de secrétaire général de la préfecture de police, ce ne fut que lorsqu’il s’avisa d’envoyer à bon nombre de personnes des exemplaires de ses œuvres complètes. Qui eût osé refuser de prendre et de payer les huit volumes inoctavo? Il avait chargé des gendarmes de faire cette distribution à domicile. Plaignons l’auteur qui a besoin de pareils commis libraires, surtout lorsqu’il survit à une réputation qui avait eu de l’éclat.
Malgré mes préventions contre les associations plus ■ou moins littéraires, je fus vivement touché de la bienveillance et des applaudissements qui m’accueillirent au Caveau. Dès ce jour, ma réputation de chansonnier se répandit à Paris et dans toute la France. Il ne me fut pas possible néanmoins de me faire longtemps illusion sur les inconvénients d’une réunion d’hommes livrés A une vie si différente de mes habitudes, quels que fussent le mérite littéraire et les qualités personnelles de beaucoup d’entre eux. L’esprit des coulisses et les intérêts de théâtre dominaient dans les conversations, qui n’étaient pas toujours exemptes.de l’aigreur qu’engendrent les rivalités. J’ai aimé les plaisirs
do la table pour l’ épanchement qu’ils font naître et les spirituelles folies qu’ils fout dire ; mais, dans ces plaisirs, il a toujours fallu pour moi qu’il se trouvât quelque grain de philosophie et surtout qu’il y eût le charme désaffections. J’étais loin de compte au Caveau moderne. L’ancien, tant vanté par nos pères, ne valait sans doute pas mieux sous ce rapport ; les sociétés qui se prétendent joyeuses sont rarement gaies.
Armand Gouffé, qui me rechercha avec beaucoup de bonté, avait présidé le Caveau, mais l’avait quitté, disait-on, par jalousie des succès de Désaugiers, qu’il y avait amené. Ce n’est pas lui qui eût pu égayer cette réunion ; mais il n’en était pas moins un des plus spirituels et des plus habiles faiseurs de couplets. Son genre, qui était celui de Panard, n’est peut-être pas ce qu’on doit appeler la chanson ; c’est plutôt le vaudeville, où l’auteur procède par couplets reliés seulement par quelque dicton proverbial ou même par un mot mis eu refrain. Dans ce genre, Gouffé conserve une véritable supériorité, et c’est lui qui, dans notre temps, donna le plus de soin à la correction des vers et à la richesse de la rime, trop négligée depuis le \ siècle de Louis XIV. Il est singulier que ce soit des chansonniers, car moi aussi de très-bonne heure je rimai avec une. grande exactitude, qui, chez nous, aient ! remis la rime pleine en honneur. L’école nouvelle n’avait sans doute pas besoin de cet exemple ; mais elle n’en convint pas moins que je l’avais devancée dans une de ses réformes les plus heureuses.
Lorsque arrivèrent les dernières convulsions de l’Empire, et surtout les Cent-Jours , la diversité des opinions ne tarda pas à semer les mésintelligences dans notre société, comme dans toute la France, et mon patriotisme ne put s’arranger longtemps de ce que je voyais et entendais dans nos dîners. Je désertai donc : pour m’en éloigner, il eût suffi d’ailleurs de la petite aventure que je vais raconter.
Invité un jour par une lettre de Baleine, le fameux restaurateur du Rocher de Centrale, à un dîner de famille,- et croyant qu’il voulait me remercier ainsi des soins que j’avais donnés, comme secrétaire du Caveau, à l’acquittement de nos comptes avec lui, je m’y rends à l’heure indiquée. Conduit dans un des cabinets particuliers, j’y trouve Désaugicrs, Gentil et plusieurs personnes que je ne connaissais pas. Étonné de voir qu’on se met à table sans attendre Baleine, le soupçon me gagne. Je quitte le dîner et cours déclarer à l’amphitryon que, s’il ne vient pas occuper son couvert, je déserte les convives. Force lui fut d’abandonner ses fourneaux et de venir prendre place à table, ce dont ne put s’empêcher de sourire Désaugiers. Le dîner fini, jl s’empressa de me mettre au courant des usages de notre restaurant. On y commandait un repas quelques jours d’avance, en- indiquant sur la carte ceux des membres du Caveau qu’on désirait avoir, comme on commande une dinde truffée et un poisson rare. Le genre de la chanson, véritable amusement de dessert, entraînait les plus distingués
d’entre nous à ce rôle dégradant. Aussi Désaugiers, qui, j’en suis sur, n’agissait ainsi que par imitation, se uioquait-il de ce qu’il appelait ma pruderie. « Si lu savais, disait-il, combien il y en a qui se plaignent de nôtre pas assez souvent invités! tu es un ingrat! à ta place, Baleine pouvait servir un mets moins vinaigré, et plus d’un de nos confrères lui en fera des reproches ce soir. »
Je. finis par rire de l’aventure ; mais elle n’en fut pas moins pour moi une utile leçon et pour Baleine aussi, car il ne s’avisa plus de me servir à ses pratiques.
Hélas ! il fallut bientôt m’éloigner de Désaugiers, dont je n’admirais pas seulement le talent, mais dont j’aimais la personne. Trop faible pour nôtre pas le jouet des intrigants qui l’entourèrent, dès qu’il fut nommé directeur du Vaudeville , par faveur ministérielle, il afficha un fanatisme politique que n’expliquaient pas son humeur insouciante et sa bonté naturelle. Son esprit n’allait point à de pareilles préoccupations. Son royalisme ne nous avait pas séparés, et je célébrai son arrivée à la direction avec un vrai plaisir ; mais, quand il alla jusqu’à attaquer tous ceux dont il avait été l’ami sous l’Empire, par la chanson qu’il fit au sujet de Germanicus, quelque regret qu’il m’en coûtât je cessai de le voir; et, je dois le dire, dans de passagères rencontres il s’en montra toujours affligé. On voulut lui faire croire que la chanson de Paillasse était dirigée contre lui ; il y fit une assez faible réponse , puis, mieux inspiré, me trouvant un jour à son théâtre, il
MA BIOGIIAI'HIE
iiio dil : « Non, ce n’esl pas moi que tu as attaqué : je n’ai pas sauté dans les Cent-Jours • » Un était parvenu à cette époque à lui faire faire bien pis : on le poussa à insulter aux malheurs de la France par une chanson intitulée b* Règne d'un terme ou le Terme d'un règne.
J'étais, eu effet, loin d’avoir pensé à lui en faisant Taillasse. Jamais je ne me suis attaqué qu’à ceux qui étaient haut placés et en position de se venger. J’aurais rougi de m’en prendre à des confrères qui se jetaient inconsidérément dans la voie des palinodies, surtout quand j’avais eu à me louer d’eux. Une chanson, dont chaque couplet était une épigramme amère et très-spirituellement tournée, courut contre Dèsaugiers quand Louis XVIII lui fil don d’une soupière d’argent. Je sus qu’on me l’attribuait (on m’en a attribué de toutes les couleurs) ; je lui écrivis pour l’assurer que je la connaissais à peine*. Voici sa
’ Voici celle chanson :
Air : Ueiiriei-iuoi mou écuelle de Ijoih !
As-tu vu mon écuelle d'argent,
As-tu vu mon écueil e ?
Dit Buteux en se rengorgeant;
Ahl qu'elle est large! ah! qu'elle est belle!
As-tu vu mon^cuelle d'argent.
As-tu vu mon écuelle?-
D’où te vient cette écuelle d’argent,
D’où te vient cette écuelle?
Chez le czar ou chez le régent
As-tu l'ait le polichinelle?
D'où te vient cette écuelle d'argent, etc.
D’où le vient celte écuelle d’argent,
D’où te vient cette écuelle?
MA UlOiiUAIMUE 100
réponse : « <Juels que soient le talent et la verve de ces couplets, ils sont d’un mauvais cœur; tu dois donc bien penser que je ne les ai pas crus de toi. Je vais t’apprendre le nom de l’auteur, situ ne l’as pas encore deviné. »
J’ai plaisir à revenir sur mes rapports avec cet homme si aimable, et j’ai toujours regretté d’avoir été contraint de rompre des relations qui peut-être ne
De Paris Kegnaud délogeant A-t-il oublié sa vaisselle?
D'où te vient cette écuetle d'argent, etc.
D’où te vient cette écuelle d’argent,
D’où te vient cette écuelle?
Bonaparte, esclave indigent,
N’a plus de quoi payer ton zèle.
D’où le vient celte écuelle d’argent, etc.
D’où te vient cette écuelle d’argent,
D’où te vient celle écuelle?
A ses amis trnault songeant,
Te l'envova-t-il de Bruxelles?
D où te vient celte écuelle d’argent, etc.
Je la tiens, celle écuelle d’argent. '
Je la tiens, cette écuelle.
D’un roi trop bon, trop indulgent,
Oui prend des chansons pour du zèle;
Je la tiens, cette écuelle d’argent, etc.
« (Ju’on lui donne une écuelle d'argent.
Ou’on lui donne une écuelle,
Dit le prince, puisqu'en mangeant Pour chacun sa verve étincelle, ou’on lui donne une écuelle d’argent, » etc.
11 aurait cent écuelles d’argent,
II aurait cent écuelles,
Si l'on en gagnait en changeant ,
De héros, d'amis et de belles;
11 aurait cent écuelles d'argent,
11 aurait cent écuelles.
{Sole de l’ Editeur.
lui eussent pas été inutiles. Désaugiers, qui était si gai dans le inonde, surtout à table, où réellement il trônait, ne pouvait supporter l’isolement, même momentané. C’est à cela qu’il faut attribuer l’empire qu’on prenait si facilement sur lui «Quoi! tu peux rester seul? me disait-il un jour; dans la solitude, je mourrais d'ennui et de consomption. On m’appelle le joyeux Désaugiers; eh bien, au fond, il y a de la tristesse en moi. » La vérité de ces paroles m’a été confirmée par Gentil, un desesamis d’enfance. Si, en effet, sa gaieté n’a été qu’un rôle joué pour se distraire, onpeutaffir- , mer qu’il n’v a pas eu d’acteur plus parfait que Uésaugiers.
Je ne voudrais pas faire de politique ici : j'ai dit ailleurs l’impression douloureuse qu’avaient produite / sur moi les deux invasions que la France a subies : mes chansons, si elles me survivent, le prouveront suffisamment. Toutefois, comme ce qui se passe dans la rue est souvent le point de départ du chansonnier, je veux rapporter quelques faits dont j’ai pu être témoin ou que des témoins sûrs m’ont racontés. L’histoire néglige trop les petits détails; c’est lui rendre service que d’en conserver môme d’insignifiants en apparence. Elle y peut, trouver l’expression de la pensée de la lbule, qu’elle semble trop dédaigner. C’est une mauvaise habitude que de réunir, pour représenter chaque époque, quelques figures qu’on débarbouille ou qu’on grime selon sa fantaisie et auxquelles if style sert de piédestal.
MA BÎOf.R AI’HIE
tën 1814, je demeurais dans une maison voisine de la barrière Rochechouart*, qui, le 50 mars, fut saluée de plusieurs obus. D’après ce que je savais du peu de dispositions prises pour la défense, je pensais que ma chambre pourrait, dans la journée, être envahie par l’ennemi. C’était presque une position militaire; de ma fenêtre on planait sur Paris et ses environs. Après une canonnade qui ne trouva d’opposition sérieuse que du côté de Ménilraontant, où le combat fut long et acharné et où se conduisirent en héros les élèves de l’école polytechnique et de l’école de Saint-Cvr, vers cinq heures, je vois une colonne de cavalerie arriver sur la butte Montmartre, du côté et par la pente de Clichy. Ce sont des hussards; ils montent lentement: sont-ils des nôtres? Arrivés auprès des moulins, où, à l’aide d’une lunette, je les suis pas à pas, plein d’une douloureuse anxiété, la tête de leurschevaux se tourne vers Paris. Grand Dieu ! c’est l’ennemi ! Le voilà maître des hauteurs si mal défendues. Bientôt cesse le bruit de la fusillade et de l'artillerie; mon effroi augmente et je descends vite dans la rue pour savoir des nouvelles. A travers les blessés qu’on rapporte, lesfourgons qui rentrent pêle-mêle, je cours jusqu’aux boulevards, et là, comme j’en avais le triste pressentiment, j’apprends qu’une capitulation vient d’être signée par les seuls aides de camp du duc de Raguse. Ce maréchal,
Rue de Bellefonds, dans l’ancien château du fameux cornle de Charolais, transformé alors en pension bourgeoise. [Suif 1 de Béranger.)
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travaillé depuis longtemps par les conspirateurs bourboniens (fail dont je suis sur), après s’ être très-bien conduit pendant, la durée du combat, osa donner plus lard le signal de la défection.
Le peuple des ouvriers, entassé derrière, la ligne de défense que j’avais voulu voirie matin, compta toute la journée sur l’arrivée de l’Empereur, qui n’ était qu’à quelques lieues; il s’apprêtait au spectacle d’une victoire. Apercevait-on au loin dans la plaine un général sur un cheval blanc, suivi de quelques officiers : « Le voilà ! le voilà ! » s’écriait cette foule, qui ne supposait môme pas que Paris put courir un danger sérieux. A la nouvelle de la capitulation, il fallait voir la stupeur et la rage de cette multitude courageuse qui a le goût et l’instinct des combats et qui, tout le jour, n’avait cessé de solliciter des armes qu’on s’était bien gardé de lui accorder. Moi aussi, j’avais en vain été demander un fusil à ceux qu’on disait chargés d’en faire la distribution.
11 m’a toujours semblé que j’aurais été brave ce jourlà. Certes, il est du moins des choses que je n’aurais pas faites : céder à de perfides insinuations; aller tendre la main aux ennemis de notre pays; signer une capitulation qu’on pouvait retarder de deux jours au moins, rien qu’en refusant de laisser entrer leur armée, qui était trop faible pour se hasarder contre une ville si populeuse; voilà, je le sens, ce qu’on n’eût pu obtenir de moi, m’eût-on menacé de la mort la plus cruelle. Mais on avait satisfait aux exigences de tactique et de
stratégie; les canons avaient tiré autant de coups qu’ils en doivent tirer dans un jour; on comptait le peuple pour rien; l’honneur militaire était satisfait, et des hommes, renommés par leur bravoure, n’ont pas hésité à signer la reddition de la capitale, c’est-à-dire l’asservissement de leur patrie !
Ne pouvant plus douter de celle capitulation, je passai une bien triste nuit dans mon misérable galetas, si voisin alors du camp étranger. Barbares ou civilisés, tous ces soldats, dont quelques-uns peut-être avaient vu la grande muraille de la Chine, semblèrent ne se reposer que dans la joie de leur triomphe. Ce ne fut, jusqu’au jour, qu’un bruit de. farandoles étranges et de cris sauvages, mêlés aux clairons des Allemands, des Cosaques et des Baskirs. Je pus voir les illuminations qu’ils dressèrent à notre honte sur ce Montmartre où si souvent, aux derniers rayons d’un beau soleil couchant, j’avais été rêver à l’aspect de Paris étendu à mes pieds.
De grand matin je me mets enquête et j’apprends par les proclamations affichées pendant la nuit qu’il n'est plus d’espoir et que l’entrée de ceux que désormais on nomme les alliés aura lieu dans quelques heures. I)e petits imprimés, non signés, sont encore répandus dans la foule pour l’engager à la résistance. Vaine protestation ! l’Empereur avait tellement habitué le peuple à ne croire qu’en lui, que sa voix seule eût pu alors dissiper toutes les incertitudes, relever tous les courages et surtout leur donner une direction
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utile. Bien convaincu de notre malheur, je pris le parti de rentrer chez moi pour me cacher, ne voulant rien voir du spectacle qui allait déshonorer Paris. Mais quelle fut ma surprise en rencontrant plusieurs cocardes blanches au milieu des groupes échelonnés le long des boulevards, lin homme ivre cria même auprès de moi : « Vivent les Bourbons ! » La foule ne semblait rien comprendre à ces premières démonstrations royalistes, qui pourtant avaient déjà été faites plus en grand par une brillante cavalcade que dirigeaient les Duclos, les Maubreuil, des ducs, des marquis, des comtes de vieille roche et quelques intrigants empressés d’accourir pour avoir part au butin.
On sait que l'entrée des Russes et des Allemands se fit avec plus de courtoisie que les vainqueurs n’en mettent d’ordinaire. Nos ennemis semblaient se présenter chapeau bas dans la ville de Clovis, de saint Louis, d’Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon, dans cette ville de la Constituante et de la Convention, où depuis des siècles s’élabore avec une activité incessante l’œuvre grande et sainte de la démocratie euro péenne. Les princes se rappelaient sans doute tout ce que la civilisation de leurs peuples et l’esprit de leurs cours nous avaient d’obligations. Presque tous les officiers de cette nombreuse armée parlaient la langue, des vaincus, semblaient même n’en savoir point d’autre, si ce n’est quand il leur fallait réprimer les rares brutalités de quelques-uns de leurs soldats. Du haut des balcons, mille ou douze cents bourboniens (on
m’assure que j’exagère le nombre de moitié), hommes ou femmes, gens nobles ou qui travaillaient à se faire anoblir, rendaient politesse pour politesse aux vainqueurs; plusieurs même venaient se jeter aux genoux des chefs, dont ils baisaient les bottes poudreuses, tandis qu’aux fenêtres des mouchoirs blancs agités, des cris d’enthousiasme, de bruyantes bénédictions, saluaient cette armée qui défilait tout étonnée d’un pareil triomphe. Ainsi un lâche troupeau de Français foulait aux pieds les trophées de nos vingt-cinq dernières années de gloire, devant des étrangers qui par leur tenue prouvaient si bien qu’ils en gardaient un profond souvenir.
Saisie d’abord d’une indignation patriotique, la classe des ouvriers fut longtemps à se rendre compte d’un changement aussi imprévu. Comme cette classe, plus que toute autre, avait besoin de la paix, ce fut ce mot qui seul put y faire des conversions favorables au régime qu’on nous préparait cbezM.de Talleyrand. Cet homme habile, ainsi que l’empereur Alexandre, ne se rattachait aux Bourbons de la branche aînée que pour n’avoir plus affaire à Napoléon. On pourra juger de la différence des sentiments qui animaient le peuple et les royalistes, vieux ou nouveaux, par deux faits qui se sont passés sous mes yeux.
Le lendemain de l’entrée des étrangers à Paris, une. centaine de nos soldats, faits prisonniers dans nos murs, furent amenés par un détachement allemand, et traversèrent des rues peuplées d’ouvriers. Ceux-ci,
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voyant des Français blessés, couverts de sang, crurent d’abord qu’on les conduisait aux hôpitaux; niais, instruits que c’est à l’état-major ennemi, campé aux Champs-Elysées, qu’on les mène, ils poussent des clameurs et se disposent à délivrer ces malheureux restes ,de nos défenseurs, lorsque, soit hasard, soil prudence, les chefs de l’escorte lui font gagner les boulevards, où de fervents royalistes stationnent pourstimuler leurs agents. , l’étais lé : à la vue de nos pauvres soldats prisonniers, souffrants, mutilés, des vivais s’élèvent du groupe des bourboniens : de beaux messieurs et de belles dames se mettent aux fenêtres pour applaudir les soldats étrangers et ne pas manquer leur part d’une telle infamie. Ce n’était pas seulement la patrie insultée, c’était l’humanité méconnue.
I n spectacle non moins honteux, mais moins triste, me frappa sur la place Vendôme, où plusieurs des royalistes dont je viens de parler s’évertuaient à renverser nu haut de la colonne la statue de l’Empereur, dont on avait <i dessein déchaussé le socle. Des chevaux et des hommes attelés à de longues cordes tiraient cette grande figure, qui restait inébranlable, et que les meneurs du parti voulaient voir se briser sur le pavé de la place. Malgré la terreur de surprise qui paralysait encore la foule, le sentiment des outrages prodigués au soldat delà Révolution produisait d’abord de sourds murmures, puis éclatait par de longs rires, à chaque effort inutile tenté par les nouveaux icono-
clastos. Ils furent obligés de se retirer sans avoir accompli leur tâche de destruction.
Je ne pense pas qu’on veuille conclure de ce que je viens de rapporter que pareille conduite a été tenue par tout ce qu’il y avait de légitimistes, de nobles et de riches à Paris. Les hôtels ont eu aussi leur patriotisme, et les vertus n’ont sans doute manqué à aucun parti.
Chose remarquable ! cette reddition de Paris ne dérangea rien à la vie de ses habitants. Le matin «le l’attaque, les spectacles furent affichés, comme d’habitude, et, si le soir les représentations n’eurent pas lieu, je suis tenté de croire que ce fut uniquement parce que, comédiens et bourgeois, chacun voulait voir et savoir ce qui allait se passer. L’entrée des étrangers fut un autre genre de distraction où coururent beaucoup de gens dont le patriotisme n’était pas plus douteux que le mien. Leur en faisait-on un reproche: « Qu’y pouvions-nous faire? répondaient-ils; pourquoi l’Empereur n’ est-il pas arrivé à temps? pourquoi Marie- Louise et Joseph nous ont-ils abandonnés? »
Au reste, si l’Empereur alors eût pu lire dans tous les esprits, il eût reconnu sans doute une de ses plus grandes fautes, une de celles que la nature de son génie lui fit faire. Il avait bâillonné la presse, ôté au peuple toute intervention libre dans les affaires, et laissé s’effacer ainsi les principes que notre Révolution nous avait inculqués : il en était résulté l’engourdissement profond des sentiments qui nous sont les plus naturels.