‹ Ma biographie (volume 2)Chapitre 12 sur 25 · IIS · texte numérisé non relu

IIS

Sa fortune nous tint longtemps lieu de patriotisme ; mais, comme il avait absorbé toute la nation en lui, avec lui la nation tomba tout entière, et, dans notre chute, nous ne sûmes plus être devant nos ennemis l que ce qu’il nous avait faits lui-même. Toutefois, disons-le à sa louange, ainsi que l’ont prouvé son désir de combattre jusqu’à la dernière cartouche et sa facilité à abdiquer, lui seul, en dehors du peuple, fut patriote dans ce moment solennel. Lui seul, non : il y en eut un autre, un de nos anciens chefs suprêmes, guerrier savant, vieux républicain désintéressé, proscrit délaissé à qui Napoléon rendit justice trop lard, et qui, voyant la France en danger, n’écouta ni son juste ressentiment, ni même ses opinions, ce qui est un devoir de haute vertu en pareille circonstance. Il est inutile de dire que je parle de l’illustre Carnot, qui demanda à aller combattre, et sauvait Anvers de la destruction, pendant que, les bras croisés, nous laissions livrer notre capitale, sous les murs de. laquelle Napoléon accourait écraser nos ennemis.

En parlant de mes premières années, j’ai dit que mon patriotisme avait encore, malgré mes soixante ans, toute la chaleur de la jeunesse. Peut-être trouvera-t-on que j’en donne trop bien la preuve dans l'expression des faits qui précèdent. J’ai entendu des chefs d’écoles philosophiques, de riches banquiers ou commerçants, des politiques de salon, prêcher le cosmopolitisme. absolu. Loin de blâmer le sentiment dont ils se disaient animés, je le partage; mais ils se Iroin-

paient d’époque. Lorsqu’une nation a pris l’initiative d’un principe, et surtout du principe démocratique, et qu’elle est dans la situation géographique où nous sommes placés, dût-elle espérer quelle obtiendra la sympathie des hommes éclairés chez tous ses voisins, elle a pour ennemis patents ou secrets les autres gouvernements, et particulièrement ceux qui sont dominés par une aristocratie puissante. Pourde pareils ennemis, tous les moyens sont bons.

Malheur alors à cette nation si elle voit s'éteindre l’amour qui lui est dû, et qui est sa plus grande force! Il faut que ses lils se serrent autour de son drapeau, dans l’intérêt même du principe qu elle a mission de faire triompher au profit des autres peuples. C’esl quand ceux-ci auront conquis les mômes droits qu’elle qu’on devra faire taire toutes les rivalités d’amourpropre et les antipathies que le sang nous a transmises. Quoi! Français, nous n’entretiendrions pas en nous, dans l’intérêt d’une pensée généreuse qui nous a déjà coûté tant de sang, un patriotisme que. les Anglais poussent juSqu’à l’insolence et la cruauté pour des profits à faire sur le thé, l’indigo et le coton !

Tâchons que l’amour du pays soit toujours notre première vertu , et je le recommande surtout à nos littérateurs, qui mieux que d’autres peuvent prêcher cette vertu-là. Ai-je besoin de rappeler que mon viens patriotisme ne m’a jamais empêché de faire des Vœu* pour le respect des droits de l’humailitè et pour le maintien honorable de la paix, qui peut bien mieux

MA BIOGK Al’HIE

que la conquête assurer les progrès du principe de notre Révolution? On m’a souvent entendu répéter depuis I80Ü: « Quand on croise les baïonnettes, les idées ne passent plus! »

L’entrée de Louis XYIII, que je voulus voir, offrit les plus singulières bigarrures. Gomment l’ enthousiasme se lût-il emparé des masses, qui ignoraient ce qu’étaient les individus ramenés ainsi? 11 est certain qu’à peine un spectateur sur cinquante eût pu dire nettement le degré de parenté de ces princes avec Louis XVI. Le roi, que beaucoup de gens s’attendaient à voir affublé d'un cotillon, parce que l’erreur et la malignité l’avaient ainsi dépeint, montra, malgré ses infirmités, une physionomie affable et digne qui plut assez généralement. Dans une cérémonie pareille, les vieillards obtiennent presque toujours de la bienveillance. Nous autres gens de la foule, nous eûmes à peine le temps de voir les personnages secondaires; mais dans tout ce cortège, qui dut paraître si gothiquement mesquin à des yeux habitués à la pompe des fêtes napoléoniennes, il n’y eut d’universels honneurs que pour quelques portions de la garde impériale, qu’on était parvenu à faire marcher derrière les voitures de la cour nouvelle ou de la vieille cour, si on aime mieux dire. A la vue de ces mâles ligjures, sillonnées de tant de cicatrices, halées à tant de soleils différents, aujourd’hui si graves, si tristes, presque honteuses des cocardes blanches qu’on lem impose, des cris éclatent de toutes parts: « Vive la garde impériale! » Ceux-là même qui ont crié: «Vive

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le roi! » viennent grossir celte clameur impérialiste, qui produit le plus étrange contraste et semble devoir effrayer l’oreille des princes. Accueillis ainsi, les vieux braves relèvent plus fièrement la tète et répondent à cette glorieuse salutation, en criant : « Vive la garde nationale ! # Les deux cris se mêlent et se prolongent pendant toute la marche, en dépit de la discipline, qui défend de parler sous les armes. On eût pu dès lors prophétiser le retour de l’ile d’Elbe.

Malgré le ridicule surnom de Désiré donné à Louis XV1I1 , repoussé de France pendant près de vingt-cinq ans, la seule personne qu’alors on désirât vraiment de toute cette famille était la duchesse d’Angoulême. Celle-là, le peuple savait son histoire; chacun plaignait ses infortunes, el lui souhaitait une plus heureuse destinée. Tous les yeux la cherchaient comme un ange consolateur au milieu de tant de calamités. Hélas ! lien dans sa figure, dans son air, dans le son de sa voix, ne répondit à nos espérances, et l’on peut dire que du jour de son entrée elle perdit l’affection qui ne l’avait pas abandonnée pendant toute la durée de ses malheurs. Sans doute il y eut injustice dans un changement si brusque, et, quant à moi, j’ai toujours été persuadé que la duchesse mérite les éloges que j’en ai entendu faire à quelques-uns. Ses vertus ne peuvent pas plus être mises en doute que sa charité ; mais comment se fait-il qu’on ait souvent exalté sa force de caractère et qu’on n’ait jamais cité d’elle quelques-uns de ces actes qu’une femme en si liant rang trouve toujours

l’occasion do l’aire pour obtenir les bénédictions du peuple? L’héroïque madame de la Valette s’ est-elle traînée à genoux devant elle sans obtenir la moindre parole de commisération? Un l’a imprimé, je voudrais le voir démentir. Remarquons que ceux qui approchaient le plus la duchesse d’Angoulèinc n’ont que faiblement essayé de lui ramener ce peuple dont tous les cœurs lui avaient été ouverts et qui bientôt ne vit plus en elle que. la fille de Y Autrichienne. Car, il ne faut pas se le dissimuler, la fin épouvantable de l’infortunée Marie-Antoinette n’a pas rôliabilité sa mémoire aux yeux du peuple parisien, qui a conservé une haine instinctive contre le sang royal d’ Autriche. Malgré son amour pour Napoléon et le roi de Rome, jamais il n’aima Marie-Louise, qui n’a que trop justifié nos pressentiments et l’accueil que Paris fit à son digne père en 1814.

Pondant le séjour des rois alliés, Alexandre s'attacha u mériter nos louanges par une magnanimité d'apparat qui n’était pas sans charme. On tint compte au roi de Prusse de longs malheurs, d'une bravoure de soldat et d’une simplicité toute bourgeoise. Mais, quand partit l’empereur François, il n’y eut ni assez de malédictions ni assez de quolibets pour lui dans toutes les classes de notre population. Que n’a-t-il entendu ce qui s’est dit sur son passage, chaque fois qu’il sc montra en public! Malgré son flëgintl, il eut peut-être rougi.

Chez nous autres Parisiens, admirateurs enthousiastes des grands talents, des grandes vertus, tout

prestige nobiliaire el royal esl à jamais délmit. A quelque condition qu’un homme appartienne, s’il a encouru le blâme, il reçoit la même épithète. Nos aïeux seraient bien étonnés s’ils pouvaient apprendre que, dans Paris, un empereur d’Autriche, un successeur de Rodolphe de Hapsbourg et de Charles-Quint, a été flétri par le peuple des injures les plus outrageantes. Et cela tout haut et à l’instant même où celte foule, qui le couvrait de son mépris, cherchait des yeux son glorieux frère, le prince Charles, qui n’était pas venu à Paris, mois qui y eût été reçu comme un ennemi généreux et loyal.

Pps étrangers trouveraient sans doute que je parle trop irrévérencieusement des princes qui sont venus se faire passer en revue par les Parisiens. Mais qu’on réfléchisse à l’éducation que mes contemporains et moi nous avons reçue des événements, et l’on cessera de s’en étonner. La Convention, qui coupait la tête des rois, eût dû voir, d’après ce qui avait déjà eu lieu en Angleterre, qu’elle n’avait pas pris le meilleur moyen pour nous désenivrer des Majestés. La Providence y pourvut : elle poussa au faite de la puissance un petit sous-lientena nlqui, pe ndant quinze ans, nousdoanada mesure de toutes lejunarionnettes royales.

Peu d’heures après la reddition de Paris, nous arriva Bemadotte, qui, pour se justifier d’avoir combattu contre ses anciens compatriotes, disait qu’il avait dû se faire Suédois en acceptant l’héritage de la couronne de Suède, argument que plusieurs «ont eu le front d’approuver. A ce compte, il n’a manqué qu’une couronne

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à Moreau pour effacer la honte de sa mort au milieu de nos ennemis. La place de Bernadotle dans l’histoire serait bien autre, s’il eût quitté un trône pour voler au secours de sa terre natale. D’ailleurs, la qualité de Suédois 11e tenait pas tant à cœur à ce Gascon, si bien conservé dans les glaces du Nord, qu’il 11’eût pii consentir à revenir Français ; mais il n’y consentait qu’au prix du trône de France : avec ce vieux républicain, t point de marché possible si un royaume n’en était le \ prix. Quant à sa religion, il la donnait pour épingles.

Son Altesse s’était fait accompagner rie madame de Staël et de Benjamin Constant, .le veux parler de cet illustre publiciste, qui a offert dans sa conduite autant d'inconséquence et de mobilité qu’il a montré à la tribune et dans ses écrits, à peu d’exceptions près, de talent, de courage et de persévérance dans les principes d’une sage liberté. Malheureusement peut-être, la dextérité de son élocution était, telle, que, pourvu qu’il eût une tribune abordable et une presse tant soit peu libre, il se fût, je crois, arrangé de tous les régimes ; mais ce n’était là que le tort d’une intelligence qui aime à se jouer des difficultés et regarde les applaudissements qu’elle obtient comme des triomphes pour sa cause. J’ai cru m’apercevoir que les obstacles opposés à l’expression de la pensée par les lois restreintes étaient un stimulant nécessaire à cet écrivain, le plus finement, spirituel des hommes d’esprit que j’ai connus. Jamais conversation 11e m’a paru avoir autant de grâce, d’enjouement. de flexibilité et d’apparente bonhomie que

la sienne. Elle devenait brillante et forte par la contradiction. Je ne m’en faisais pas faute avec lui, et il était loin de m’en savoir mauvais gré \

‘ Voici une lettre de Benjamin Constant qui vaut bien la peine d’être transcrite. Elle fait voir jusqu'où allait en 1829 l’influence du poète p opulair e et comment l'un des premiers chefs et des directeurs de l'opinion publique venait lui rendre compte de ses actions, justifier ses pensées elles-mêmes et lui demander une part dans son amitié. [Soif rie l'Éditeur.)

« Mon cher Béranger, bien que votre lettre contienne plusieurs choses qui auraient pu m’affliger ou me blesser, il y règne, surtout vers la fin, je ne sais quel fonds d’amitié et d’intérêt qui a produit ce singulier effet qu'elle m'a causé plutôt du plaisir que de la peine. Vous êtes un des hommes vers lesquels je me suis senti le plus attiré; plusieurs circonstances ont, à diverses reprises, combattu cet attrait sans le détruire ; elles ne m'ont pas refroidi au fond du cœur, mais gêné et éloigné. J’ai ouvert votre lettre, j'y ai trouvé de l'amitié, et je viens m’expliquer avec vous dans le désir sincère que vous me compreniez et que vous m’approuviez.

« Je prends votre lettre phrase par phrase : je ne travaille ni ne m’oppose à la fusion. Je suis de votre avis sur ce qui m’est personnel. Je crois que ceux qui veulent y pousser pensent à eux et non à m'associer à leurs succès, s’ils en ont; et moi-même je n’achèterais pas le plus grand succès par l'abandon du moindre principe. Si vous pensiez que j’ai des vues ambitieuses, vous commettriez une erreur qui m'étonnerait de votre part. J’ai soixante ans ; j’ai combattu pour la liberté, non sans quelque gloire ; j'ai rendu des services assez grands ; j’ai acquis ce que je désirais, de la réputation. Mon seul vœu, la seule chose à laquelle, à tort ou à raison, mon imaginai ion s’attache, c’est de laisser après moi quelque renommée, et je crois que j’en laisserais moins comme ministre que comme écrivain et député. Je veux qu'on dis*; après moi que j’ai contribué à fonder la liberté en France, et on le dira longtemps après que les coteries, celles qui me repousseraient si j’essayais d’en être, aussi bien que celles

l T n perpétuel besoin d’émotions fit de Constant un joueur; mais les intérêts politiques l'arrachaient facilement à cette passion d’emprunt. Pourtant la gloire littéraire était la première ses yeux ; aussi l'Académie française, en lui préférant Yiennet, lui causa-t-elle un vif chagrin, quelque chose qu’il m’ait, pu dire pour le dissimuler.

qui ino calomnient près do vous, oo qui me fait beaucoup plus do peine, seront enterrées et oubliées.

« Quant à la popularité, je l'aime, je la recherche, j’en jouis jusqu’ici avec, délice ; niais je la dois aussi à la manière dont j'ai toujours dit toute ma pensée. Si je tentais de l’exagérer, je perdrais mon talent, comme, si je m’avisais de la démentir. Vous croyez apercevoir dans mes lettres au Courrier des tergiversations; vous êtes dans l’erreur. Mon opinion est précisément comme je l'énonce dans ces lettres. Je crois fermement que la France ne peut d’ici à longtemps être libre qu’en consolidant sur les bases actuelles la dose de liberté qu’elle possède ou doit posséder. Je puis avoir tort ; mais j’ai la conviction que nous devons nous en tenir à la monarchie constitutionnelle. Je sais ou je crois savoir que les vieux gouvernements sont plus favorables à la liberté que les nouveaux. Si la dynastie se déclare hostile, advienne que pourra. Ma mission n’est pas de sauver ceux qui voudraient se perdre; mon appui ne se donnera jamais au pouvoir absolu . et la légitimité ne l’obtiendra pas. Mais tout désir de renversement sans- autres motifs que des souvenirs ou des haines n'entrera jamais dans ma pensée. Voilà ma profession de foi visà-vis de vous : je puis me tromper, mais je ne cache rien, je ne voile rien, et, si mes opinions déplaisent, il faut en accuser le fond, non la forme, qui ne provient nullement des ménagements que vous me supposez, ni d’un désir de succès que je n’éprouve pas.

« Ceci nie ramène à la fusion. Je répète que je n’y travaille point ; que pas un de ceux qui y travaillent ne m’en a parlé ; que . si elle a lieu de manière à ce que la portion hésitante et

MA I! HH, R A PII il-:

Le mauvais côté de la gloire de l’ intelligence, c’est son incertitude pour ceux qui l’obtiennent. Ayez six pieds de haut, pas ne sera besoin de faire partie d’une compagnie de grenadiers pour savoir que penser de votre taille. Et Constant, après tant de succès comme écrivain et comme orateur, avait besoin pour croire à sa valeur littéraire d’appartenir à un corps illustre. Il n’eût pas été plutôt de l’Académie, qu’il en eût ri le

égoïste se fonde dans la portion libérale, j’en serai charmé ; mais que je m’opposerai toujours à ce que cette dernière se laisse affaiblir par l’autre.

« On vous a dit qu’on m’avait envoyé au Courrier comme à Strasbourg. M. Laffitte sait que les act ionnaires du Courrier m'ont prié d’y concourir. Je n’en ai pas le premier conçu l’idée, j’y ai consenti. Je crois avoir bien fait. Je crois avoir dit des choses utiles, et, dans tous les cas, j’ai pensé ce que j’ai dit.

« Voilà une bien longue lettre, mon cher Béranger. J’ai du plaisir à vous parler avec tout abandon. Je voudrais que celte tracasserie que l’on a voulu me faire auprès de vous fût l 'époque d’une amitié plus intime et plus confiante. Vous êtes , je le dis encore, l’homme de France pour qui j’ai le plus d'attrait. Vous êtes, quand vous jugez à vous seul, le juge que je choisirais avant tout autre. Je vous offre un plein et entier attachement. Si nous différons sur quelques points, c’est parce que notre esprit est différemment frappé. Cela ne fait rien à l’affecticn. J’aspire à vous voir accepter la mieiuie, et je vous assure que je n’ai pas dit un mot, pas eu une pensée qui doive vous blesser.

« Vous voyez que je réponds non-seulement sans rancune, mais avec une affection vraie. Elle ne peut pas plus s’affaiblir que mon goût pour votre esprit et mon affection pour votre talent. J'irai vous voir incessamment avec la Fayette.

« Tout à vous pour la vie,

n Urvumin Covstavt.

t 20 janvier 1829. *

premier et fût retombé dans son incertitude, car nul homme ne se désenchanta plus vite de ce qu’il avait le plus souhaité.

Je lui avais conseillé moi-même de se mettre sur les rangs pour le fauteuil vacant, en lui avouant que, si je n’ambitionnais pas le même honneur, c’est qu’il était entouré de trop d’inconvénients pour mon humeur et mes goûts; ajoutant que, selon moi, les réputations qui naissent à une époque de transition ne méritent guère qu’on les étaye au prix de la moindre partie de son indépendance, parce qu’à l’exception de deux ou trois de ces réputations les autres doivent disparaitre complètement avec nous et peut-être avant nous. J’étais résigné : il ne l’était pas; et le sentiment qu’il devait avoir de sa force suffit pour le faire concevoir. 11 no devait pas souffrir longtemps de l’intrigue qui le priva de l’honneur auquel il avait certes bien des droits. Quelques jours après, il mourut, épuisé de travaux et de veilles, et l’Académie dut regretter que les obsèques magnifiques et populaires qui lui furent faites ne fussent pas celles d’un de ses membres : ces messieurs se font habituellement enterrer d’une manière beaucoup plus modeste.

Je viens de dire qu’il était rentré en France avec Bernadolte. Il n’aimait pas que je lui parlasse de cette époque. Mieux lui convenait de parler du rôle qu’il joua auprès de Napoléon dans les Cent-Jours. Il a avoué l’influence qu’avait exercée sur lui cet homme, qui, disait-il, savait prodigieusement, devinait tout ce qu’il

ne savait pas, avait autant d’esprit (pie de génie et plus d’idées vraiment libérales qu’aucun des membres de son conseil. Sans vouloir relever le libéralisme des conseillers, j’ai toujours pensé que cette dernière partie de l’éloge du maître était pour Constant un moyen de se justifier d’avoir servi celui que, le 20 mars, il appelait un tyran. « Mais Bemadotle? lui répétais-je souvent. — Bernadette est en négociation pour faire effacer quelques pages des Mémoires de Sainte-Hélène; s’il conclut ce marché, je vous en dirai tout le bien possible. » Telle fut la réponse qu’il me fil un jour qu’à propos de l’impression de ces Mémoires nous parlions de plusieurs des grands personnages de l’Empire. Et depuis, en effet, on a regardé comme positif que dos pages relatives au maréchal Bernadette , prince de Ponte-Corvo, avaient été enlevées du précieux manuscrit.

Je n’ai connu ni désiré connaître madame de Staël. Quoique douée d’un esprit et d’un talent supérieurs, sa fortune et sa position ne contribuèrent pas peu néanmoins à exagérer la réputation littéraire qu’elle méritait. Napoléon avait dédaigné d’en faire son Égérie ; la chute du grand homme fut une joie pour ce cœur de femme. Aussi, dans ses salons, ne cessa-t-elle de faire aux étrangers les honneurs de notre ruine. J’ignore si elle eut jamais l’idée d’appuyer les prétentions qui ramenaient Bernadolle en France. Quant à cet ancien républicain, voici une anecdote qui m’a été racontée par un homme qui avait pu la puiser à

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bon no. source, si mémo il n'avait été témoin du fait.

Dans le pou do jours qu’il passa presque incognito à Paris, avant de s’ouvrir à l’empereur Alexandre, en qui on avait d’abord remarqué de l’hésitation au sujet, des Bourbons, Bernadolte, voulant jouer avec prudence son rôle de prétendant à la couronne de France, crut devoir sonder un des ministres de l’autocrate. Un dîner fut arrangé avec le comte Pozzo di Borgo, autre transfuge, Coriolan d’antichambre, qu’un écrivain éhonté n’a pas rougi de mettre en parallèle avec Bonaparte. Charles-Jean, pressé d’aborder la question, demanda an ministre russe si les souverains avaient pris un parti définitif à l’égard de la France. « Ma foi! prince, lui répondit le rusé Corse, on y est fort embarrassé, et je pense que les conseils de Votre Altesse, qui connaît si bien ce pays, viendraient fort à propos. Que pensezvous que doivent faire les puissances? Quel chef donner à une nation si difficile à gouverner? » Le Gascon voulait une réponse et non des questions; toutefois il demande si le choix est encore à faire. « Vous devez le savoir. — Oui, à peu près libre, malgré les instances de la maison de Bourbon. — Il me semble, monsieur le comte, que cette famille est bien étrangère ici, et ce qu’il faut surtout à la France, c’est un chef français qui n’ait rien à reprocher à la Révolution. — Cela ne peut faire aucun doute. — Qu’il faut un homme qui ait des connaissances militaires suffisantes. ’ — Je pense comme Votre Altesse. — Un homme qui s’entende à la grande administration, qui ait pratiqué les intérêts

do l'Europe. — C’est cela, prince, c’est cela ! continuez, je vous prie. — Un honunc, enfin, que les souverains aient déjà pu apprécier et dont le caractère soit une garantie de modération et de bonne foi. — Eh bien, prince, ce que vous me laites l’honneur de me dire, j’ai pris la liberté de le dire et de l’écrire. J’ai fait plus, j’ai osé désigner celui que, selon moi, il conviendrait de charger des destinées de notre ancienne patrie commune. »

En parlant ainsi, Pozzo semblait porter un regard respectueux sur Bernadotte, qui, réprimant sa joie, dit en souriant : « Y aurait-il de l’indiscrétion à vous demander quel personnage votre expérience a désigné? — Votre Altesse l’a deviné, je gage. — Je pourrais me tromper, monsieur le comte; nommez, de grâce, celui qui a votre suffrage. — Vous l’exigez, prince. Eli bien... c’est moi : oui, moi, qui suis Français, militaire, administrateur, à qui les intérêts de l’Europe sont connus et qui suis l’ami de presque tous les souverains. ]S T e sont-ce pas là les conditions qu’exige Votre Altesse? »

Bernadotte, furieux d'une pareille mystification, se leva de table, et, sûr qae le courtisan russe n’eût pas osé la risquer sans s’être entendu avec le cfcar, il délogea de Paris le matin même du jour où le comte d’Artois y lit son entrée, au milieu des caissons ennemis» avec un maigre état-major, et sous l’escorte des mots spirituels que lui avaient prêtés M. Beugnot et quelques autres royalistes; nouveaux convertis;

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En rapportant celte anecdote, embellie peut-être par riioiiime d’esprit de qui je la tiens, mais qu’au fond je crois vraie, je ne puis m’empêcher de me rappeler M. de Vernon, cet hypothétique rejeton de Louis XIII, dont j’ai parlé plus haut. En 1814. il eût été plaisant de levoir réclamer ses droits et se donner même des airs de dévouement au salut de la France. Je crois, en vérité, que, si le peuple eut été consulté, le descendant du Masque de Fer eût eu, après Napoléon et son fils, de grandes chances pour obtenir la majorité des suffrages.

Le retour prodigieux de l’Empereur, au 20 mars 1 8 15, lût un événement tout à fait populaire. Dans cette journée d’attente cependant on pouvait lire sur le front des hommes qui réfléchissent, et il y en a dans toutes les classes, une préoccupation qui empêchait la joie d’être générale, malgré la fascination qu'exerçait sur les esprits ce dernier miracle du grand homme.

Quoique à celle époque je commençasse à fréquenter quelques-uns des acteurs principaux de noire grand drame, je n’aurais que des lâchetés secondaires à signaler, sans l’heureuse mémoire de mon vénérable ami Dupont (de l’Eure), dont la vertu a résisté aux exigences, aux séductions, et même à l’exercice du pouvoir. J’ai obtenu de lui le récit d’un entretien entre le représentant Durbach et le grand traître de 1815, le trop fameux Fouché ; mais, en le rapportant ici, je crains de ne pas le colorer de la vive indignation que

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cct entretien fait encore éprouver à ce généreux patriote toutes les fois qu’il le raconte.

Après la bataille de Waterloo, Fouché, président du gouvernement provisoire, tenait les fils des intrigues préparées de longue main qui l’occupèrent exclusivement pendant la durée du ministère que lui confia Napoléon, après le 20 mars. Rouvrir les portes de la capitale aux Rourbons parait avoir été son unique pensée. Pour cela correspondre avec Talleyrand, Melterjucli, Wellington, même avec Louis XVIII, mettre partout des émissaires en campagne, prodiguer les séductions, effrayer les timides, passer marché avec les traîtres, rien ne coûtait à cet homme audacieux.

Entre autres moyens qu’il employa, j’en vais citer un qui tient de la comédie.

Une députation de pairs, envoyée au camp ennemi pour négocier, ayant demandé qu'on lui adjoignit Manuel, devenu l’orateur le plus influent de la Chambre des représentants, et qui avait eu à Aix des relations avec Fouché, celui-ci, redoutant le patriotisme du tribun, fit partir à sa place, et sous le nom de Manuel, que ces pairs ne connaissaient pas, un de ses secrétaires nommé Fabri, membre aussi de la seconde Chambre.

M. le comte de Valence était un des pairs ainsi mvsti-

liés, et je I ai vu moi-même, plusieurs années après, arrivant chez Manuel, qu’il venait consulter comme avocat, surpris de ne pas retrouver en lui l’homme avec qui il croyait avoir passé plusieurs heures en conférences politiques, .le connaissais le comte, et j’aidai

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Manuel à lui débrouiller cette vieille fourberie du Scapin de Nantes. «Ah! monsieur Manuel, dit le général, je ne m’étonne plus du silence que gardait celui que je prenais pour vous, quand j’insistais auprès des généraux alliés pour les décider à forcer les Bourbons d'accepter la cocarde tricolore * ! «

M. de Yitrolles, royaliste courageux qui s’était mis en rapport avec Fouché, faisait alors des démarches assez ostensibles pour que le bruit en vint au général Solignac, représentant, qui courut de grand matin en prévenir ses collègues Durbach et Dupont, un des viceprésidents de la Chambre. Tous trois se rendent en hâte chez le duc d’Otraiite, qu’ils trouvent dans un déshabillé fait pour ajouter à l’expression désagréable «le la ligure.

Après avoir écouté les reproches de ces messieurs et les questions pressantes de Dupont, Fouché entre dans des explications mensongères; puis, voyant qu’il ne persuade personne, il ose rappeler ses titres révolutionnaires à la haine des Bourbons. Ces titres, inalheu-

* Ce M. Fabri avait été un des amis de Manuel à Aix, et celuici, qui ne .voulait pas de la députation que cette ville lui offrait, lit nommer Fabri représentant. Manuel n'en lut pas moins nommé à Barcelonnette. Il crut à la sincérité des principes de Fouché, conventionnel et régicide, et Fouché fil tout ce qu'il put pour entretenir des relations avec lui, même après la seconde rentrée des Bourbons. Manuel l’aida dans la rédaction des notes, qui eurent alors un grand retentissement, parce qu’elles dévoilaient la route dangereuse que suivait la cour. Fouché, par ce* notes, voulait, conjurer sa chute. Manuel servir la France. [Note de Béranger.)

reusement, lui avaient concilié la confiance île plusieurs citoyens, entre autres de Manuel, don! l’Ame loyale oublia que, dans les bouleversements politiques, ceux qui ont le plus à racheter sont souvent les premiers à se vendre. Las enfin des divagations de Fouché, ému d’indignation, Üurbach se lève à ce mot plusieurs fois répété: «Oubliez-vous donc qui je suis?» et répond : <( Non, nous ne pouvons l’oublier, et les souvenirs me viennent en foule. Qu’est-ce en effet que monseigneur le duc d’Otrante? N’esl-ce pas cet ex-oratoricn, président d’assemblées populaires, qui, lorsque des huées interrompaient un ouvrier demandant l’abolition de l’fitre suprême, s’écria: «Laissez parler ce jeune phi- « losophe? » ce Fouché qui, avec Collol-d’Herbois, se baigna dans le sang des Lyonnais mitraillés? ce Fouché qui vota la mort de Louis Capet avec une puissance de logique qu’il prétendit ensuite n’avoir été que de la peur? ce Fouché qui servit et trahit tour à tour les Girondins, Danton, la Montagne et Robespierre? Vous avez raison, monsieur le duc, entre Fouché et les Bourbons il n’y a point de pacte possible. Après avoir trahi l’Empereur, qui accrut vos richesses, dont il vous laissa jouir, même dans la disgrâce, vous ne pouvez trahir la France. Non, vous ne pouvez, complice du prêtre Talleyrand, livrer Paris à des princes qui verront toujours en vous l’un des bourreaux de leur frère. S’ils pouvaient l’oublier un instant, la fille de Louis XVI le leur rappellerait à genoux et les yeux en larmes. Plus leur retour au Irène vous serait payé par eux en faveurs

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et dignités, plus ils auraient, bientôt après, à vous faire expier leur propre faiblesse. Craignez alors, en dépit de l’amitié de Wellington, d’ètre. obligé de porter envie à Carnot, dont vous raillez les vertus. Qu’on proscrive celui-là; il est sur de rencontrer partout de la sympathie dans les cœurs magnanimes. Mais songez-v, monsieur le duc, Fouché proscrit , après avoir vendu l’Empereur, la nation et ses représentants, Fouché hors de France, en quel lien se montrera-t-il qu’on ne se ressouvienne, en le voyant, que Robespierre luimême l’appelait homme de sang, ou qu’on ne répète ce mot de Napoléon : « Voilà celui qui met son pied sale « dans le soulier de tout le monde? » Mourir exilé et mourir infâme, monsieur le duc, c’est trop d’un grand supplice. Trahissez-nous; vous les subirez tous deux. »

Fouché, pâle d’une colère contenue, voulut prendre l'air du dédain, balbutia quelques paroles insignifiantes, qu’il termina par cette espèce de sentence, dont ses louangeurs payés ont pris texte pour amoindrir ses crimes : « Je n’ai jamais trahi ni un ami ni un principe; » comme si un pareil homme avait des principes et des amis !

Convaincus de l’inutilité de leur démarche, les trois représentants se retirèrent indignés. Deux jours après, les étrangers étaient maîtres de Paris, Louis XVIII y faisait sa rentrée, et Fouché était son ministre. La prédiction de Durbach ne s’en accomplit pas moins, et le souvenir en dut poursuivre Fouché jusqu’à sa tombe restée proscrite.

('elle seconde entrée du roi diffère de la première, bien tristement pour lin et les siens. Enfermé dans sa voiture, il semblait vouloir protester contre le déploiement des forces étrangères dont, celtefois, il marchait entouré et gardé. En arrivant aux Tuileries pour y reprendre sa couronne, il pul voir au bout du pont Royal des canons prussiens braqués sur son palais et qui le menacèrent pendant près d’un mois. Blücher tenta de lui donner lespectacle de la destruction du pont d’Iéna, et, dans son Louvre même, son ami Wellington, qu'il avait fait maréchal de France, ordonna le pillage des statues et des tableaux du Musée, sans respect des traités qui nous en avaient assuré la possession.

Parlant un jour de la spoliation de ce Musée, le plus riche du monde, je demandais à M. Angles, émigré de (■and, et depuis peu préfet de police, pourquoi ou n’avait pas recouru aux hommes des faubourgs, qui se fussent empressés de venir défendre cette propriété nationale: «On s’en serait bien gardé, me répondit-il;

le Musée est trop près du château. » Ajoutez donc foi àtout ce que vous ont dit les royalistes de l’amour que le peuple portait aux Bourbons !

Mais à qui les insultés des généraux étrangers s’adressaient-elles? Ge n’était plus Napoléon qu’on poursuivait. A qui en pouvaient-ils vouloir? Ou a dit que (Uücher, Gneisnau, Bulow et plusieurs membres des sociétés secrètes allemandes détestaient les Bourbons et avaicnlfail au général Maisons la proposition de s’en débarrasser et de tomber, Prussiens et Français réunis,

MA R 1 0 G R A P II l E

sur les Anglais, à qui Blîicher ne pardonnait pas de vouloir s’attribuer le gain de la bataille de Waterloo, qui eût été pour eux une défaite, sans le secours inespéré des corps prussiens que Grouchy laissa échapper. Au moins est-il certain que des ouvertures furent faites à Maisons, revenu de Gand mécontent de ceux pour qui il y était a'ié ; mais il est diflicile de spécifier le sens et la valeur des pourparlers qui eurent lieu. Ce qui est vrai, c’est que le roi de Prusse n’était plus le maître de son armée. Ce ne. fut qu’à l’arrivée d’Alexandre, qui se fil un peu attendre, que cessèrent les hostilités de lUücher, bien que l’autocrate parût lui-même fort refroidi pour la famille restaurée, à cause de la révélation qu’il avait eue d’un projet d’alliance entre la France, l’Autriche et l’Angleterre, négociée en 181i par M. de Talloyrand.

Le peu de bienveillance d’Alexandre et la conduite injurieuse des Prussiens n otèrent rien à Louis XVIII du plaisir de régner de nouveau. Il pardonna à tous ceux dont il n’espérait pas pouvoir se venger. Les légitimistes, également peu soucieux de. nos affreux désastres, n’en dansèrent pas moins sous ses fenêtres en mêlant à leurs chants d’amour pour le petit-fils de Henri IV des cris de haine contre ceux qui, l’ayant eutendu jurer qu’il mourrait sur les marches de son trône, ne purent s’empêcher de rire de sa fuite, dans la nuit du 19 au 20 mars. Ces cris étaient le signal d’une réaction longue et sanglante dont Louis XVIII laissa peser presque tout l’odieux sur ses partisans et même

sur les membres de sa famille, mais qu’il voulut avoir seul l’honneur de faire cesser, quand il crut qu’il y avait danger à augmenter le nombre des victimes.

Cet homme avait le cœur faux et méchant ; il est le seul des Bourbons que nous avons connus qui ait mérité cette accusation. Charles X, à part ses entêtements politiques et religieux, qui l’ont perdu et qui eussent pu nous devenir funestes, a laissé en France la réputation d’un homme facile et bon, digne d’avoir des amis, comme en effet il en eut plusieurs qui lui restèrent attachés. Son frère n’eut que des favoris.

fl était sans entrailles pour sa famille, au point d’avoir passé pour l’auteur d’une protestation contre la légitimité des enfants de Marie-Antoinette. Je me rappelle avoir vu, dans ma jeunesse, entre les mains des royalistes les plus chauds, une copie de la lettre testamentaire de cette malheureuse princesse, où elle disait à ses enfants : « Défiez-vous de vos oncles. » Cette phrase, on le conçoit, n'est pas dans la pièce publiée en 1816 ; mais qui sait si quelque altération n’a pas eu lieu sur l’original, remplacé par un fac-simile après l’enlèvement des papiers de Courtois *, proscrit en 18if>? L'homme qui livra le secret de la cachette où ils étaient renfermés fut, dit-on, généreusement récompensé.

* Courtois, après le 9 thermidor, avait été chargé de recueilliret d'examiner les papiers de Robespierre , qui contenaient on grand nombre de pièces intéressantes pour l’histoire de la Révolution. Note de l’Éditeur.)

HO

MA BIOGIIANIIE

Ou assure que, bien que Louis XVIII appelât en publie la duchesse d'Angoulônie son Antigone, il ne régnait nulle affection entre l’oncle et la nièce, et j’ai souvent pensé que. c’est le sentiment de son impuissance (pii empêcha la duchesse de se montrer secoura Idéaux victimes politiques qui implorèrent son appui. Le serait un malheur de plus dont on aurait à la plaindre.

La couleur d'opposition que la chanson du Hui d’Yvetot m’avait donnée à la fin de l’Empire lit croire que j’allais me jeter dans les intérêts de la légitimité, lies propositions me furent faites et dos récompenses promises, même avant l’arrivée des Bourbons, si je voulais les chanter. « Qu’ils nous donnent la liberté en échange de la gloire, qu’ils rendent la France heureuse, et je les chanterai gratuitement, » répondis-je à ceux qui se chargeaient de leur recruter des partisans. Toute recrue était bonne; qu'on ne croie pas que je me vante. A cette occasion je me rappelle que, plusieurs années après, plaisantant mademoiselle Bourgoin sur le royalisme quelle avait affiché en 1815, cette actrice spirituelle me répondit avec le ton qu’on lui a connu : ■( Je vivais alors avec un royaliste, et, nous autres, nous sommes de l’opinion de nos amants. Louis XY111 avait voulu me voir pour me féliciter de mon dévouement et de mon courage : cela m’avait monté la tête. Je ne suis donc pas si coupable. Mais que penser de ces Bourbons, qui attachaient de l'importance à l’opinion d’une fille aussi décousue que moi !

MA II II Ml It A l‘ll IF.

I il

La crudité du mot ajoute à sa portée.

Ku IKK», au mois de janvier, Arnault, banni, quitta la France, et nous le conduisîmes jusqu’au Bourget, qui était pour ainsi dire alors la limite du royaume, le reste étant, de ce côté-là, placé sous l’occupation étrangère. Le soir, dans une chambre d’auberge, à table avec un jeune officier de gendarmerie chargé de veiller sur cette frontière, et qui déplorait les malheurs de la patrie, je chantai au pauvre proscrit la chanson des Oison tristes adieux, suivis d'adieux plus tristes encore. Cette chanson futsurle point de me faire perdre la petite place que je devais à Arnault . La sienne fut donnée à M. Petitot, homme de lettres, devenu dévot et légitimiste, mais qui ne m’en montra pas moins de bienveillance et plusieurs fois même m’engagea à faire valoir les persécutions essuyées par mon père et à mettre à profil mes anciennes relations avec M. de llonnnonl, parvenu si malheureusement à une haute fortune après la bataille de Waterloo. Bien que je susse que ce général avait fait faire des recherches pour apprendre ce que nous étions devenus, mon père et moi, j'étais- loin de vouloir tirer parti d’une opinion qui n’était, pas la mienne, M. Petitot ne m’en témoigna que plus d’intérêt et ne cessa de me défendre contre les dénonciations de beaucoup de gens, qne, lors du rqlour de l’Empereur, j’avais défendus et protégés. Je commençai à voir de près bien des turpitudes. Je devais en voir davantage et de plus grandes. Alceste sç dépitait pour bien peu de chose.

MA lillHîlt A P II IK

C'est à la fin de 1815 que je hasardai la publication de mon premier volume de chansons. J’étais arrivé à l'âge où l’on commence à pressentir les inconvénients fie la carrière littéraire. Le besoin d’argent put seul alors me déterminer à entrer en contact direct avec le public, d’autant plus que j’appréciais encore très-vaguement l’utilité de mes vers pour la cause que j’avais embrassée. Le volume fut bien accueilli et n’ébranla pas ma fragile position â l’Université. « Il faut pardonner bien des choses à l'auteur du Roi d’Yvetot, « fut, m’a-t-on assuré, le mot de Louis XVIII, qui aimait les chansons par tradition d’ancien régime, et qu’on a même accusé d’être mort avec les miennes sur sa table de nuit.

Ue que je ferai remarquer, â propos de ce volume, publié lorsque j’étais attaché aux bureaux de l'instruction publique, c’est qu’il contient le plus grand nombre de couplets qui rappellent les licences un peu cyniques de notre vieille littérature. Rien ne prouve mieux que je ne croyais pas qu’ils dussent encourir de graves reproches. Quand on m’apprit que nos vieux auteurs de l’école de Rabelais n’étaient pas des modèles à imiter, même en chansons, il était trop tard pour faire disparaître des vers qui, comme je l’ai dit ailleurs, contribuèrent à populariser ma réputation. Dès ce moment ils appartinrent au public; les retrancher des nouvelles éditions eût été inutile; les libraires d’ailleurs n’eussent pas voulu y consentir, et j’avoue qu’il y en a que j’aurais fort regrettés. Au reste, convient-il à mon siècle de

se montrer sévère pour des productions dont la gaieté est l’excuse, sinon même le contre-poison, lorsque le roman et le théâtre ont poussé jusqu’à l’obscénité la peinture des passions les plus brutales? La haute poésie u’ a-t-elle elle-même rien à se reprocher en fait de fautes de ce genre ?

Que ceux qui insisteraient sur les reproches qui m’ont été faits par tant de gens cherchent dans les * œuvres poétiques de Goethe : ils verront que ce grand génie n’était pas aussi sévère qu’eux à l’égard de mes chansons de jeunesse.

il est une observation que je dois faire : les chansons mises à l’index ont été faites sous l’Empire. Or il est remarquable que c’est habituellement à des époques de despotisme qu’on voit naître de pareilles productions. L’esprit a un tel besoin de liberté, que, lorsqu’il en est privé, il franchit les barrières les moins bien défendues, au risque de pousser trop loin cet élan d’indépendance. Les gouvernements adroits s’en ar- ■ rangent ; celui de Venise protégeait les courtisanes.

Ce ne sont pas des excuses que je présente, ce sont des explications que je donne. 11 eslbien entendu d’ailleurs que je 11 e parle ici que des chansons qui font partie des recueils que j’ai publiés, et non de toutes celles qu’on a mises sous mon nom dans lès contre ■façons belges et françaises.

II est une dernière raison qui devrait m’obtenir l’absolution de mes anciens méfaits ; mais je crains qu’elle ne tourne à mon détriment, llasardons-la tou-

tu

MA ISIOtltlAl'IllE

tefois. Chez nos pères, les gens graves s'amusaient de la chanson, niais ne s'en préoccupaient pas. lin lui donnant une importance qu’elle n’avait pas encore eue, j'ai autorisé à être plus sévères pour elles les critiques de notre chaste époque. Savais-je quelle destinée attendait les petits volumes où s’enterraient pêle-mêle les jovialités de ma jeunesse et les refrains politiques de mon âge mûr? « En élevant ce genre, vous l’avez gâté, » me répondront nos Aristarques. Je le Vois, messieurs, pour n’être pointa l’index, il m’eût suffi de né faire que des gaillardises. Malheureusement je. ne suis plus d’àge à profiter de la leçon.

L'époque, où mes chansons me firent prendre une espèce de rôle personnel dans la politique fut celle où je sentis la nécessité de dégager ma muse de ses façons trop lestes.

La publication de mon premier volume, acheva de faire de moi le chansonnier de l’opposition. On pouvait savoir déjà que j’étais un homme de convictions sincères et désintéressées. Dans les Cent-Jours, la place de censeur d’un journal (le Journal général, devenu le Courrier français) m’avait été proposée, et j’en avais repoussé l’offre, malgré les instances qui me furent faites. Cette place valait six mille francs ; c’était refuser le superllu quand le nécessaire me manquait. Je n’avais plus alors pour suffire à mes charges que mon modique emploi, parce que j’avais fait à M. de fileschamps, père de madame Lucien Bonaparte, tombé dans le besoin par suite de l'exil de son gendre, l’abandon du

MA MO ü U A NUE

Iraitemeul de l’Institut. Par des arrangements auxquels avaient présidé Arnault et Regnaud de Saint-Jeand’Àngély, seul j’avais droit de le toucher, et, en effet, je l'ai touché jusqu’en 1814, époque où M. Lucien fut éliminé de l’Académie par ordonnance royale. Mais depuis longtemps déjà il m’avait paru convenable d’en remettre, mois par mois, le montant au père de la princesse, et il m’en faisait tenir quittance.

Ma liaison avec Manuel date de la lin de 1815. Il était d’un abord réservé; j’avais encore beaucoup de sauvagerie ; pourtant dès notre première rencontre nous nous sentîmes faits pour une intimité (pie peu de jours établirent et que la mort seule pouvait rompre. Il fréquentait habituellement la maison de M. Laffitte, et ce fut lui qui m’y entraîna. Jamais je n’ai beaucoup aimé messieurs de la finance, ni leurs salons dorés, ni leur société bruyante. « Il n’y a point d’affection à attendre là, » disais-je à Manuel ; mais il y passait une grande partie de son temps ; je l’y suivis, et j’ai eu à m’en féliciter. Si la position politique de Laffitte m’a fait repousser ses offres affectueuses, je ne lui en ai pas moins d’obligations pour les services que son amitié m’a fourni l’occasion de rendre à beaucoup de mes amis intimes et pour le grand nombre de malheureux qu’il a secourus à ma recommandation. J’ai eu aussi le bonheur de pouvoir être utile, en de graves circonstances, à ce grand citoyen, doué d’autant d’esprit que d’honneur, d’autant de honte que d’imagination, mais dont la vive intelligence ne s’appliqua pas

Va, . *

lit» MA B 1 U G H A l' Il 1 K

assez à connaître les hommes, eequi l’a rendu victime de plusieurs de ceux même qu’il avait comblés de bienfaits. C'est en vain, au reste, qu’on a tenté d’accumuler les calomnies sur sa vieillesse si agitée; le bon sens populaire en a toujours fait justice : encourageant et noble exemple pour ceux qui, comme Laffitte, consacrent toute leur existence au service de leur pays.

Il a commis une faute que je lui ai reprochée bien des fois ; c’est d’avoir acheté le fastueux château de Maisons, séjour le plus ennuyeux que je connaisse et qui ne me semblait supportable que lorsque j’y étais avec Manuel, Tliiers et Mignet. M’y trouvant seul, il m’est arrivé de le quitter pour aller, à travers la forêt, dîner dans un restaurant de Saint-Germain. Je n’ai pas

oublié que dans cette demeure royale, où cependant on montre encore la chambre que Voltaire a longtemps habitée, je n’ai jamais pu faire un seul couplet. Je ne suis pas né pour les châteaux : c’est peut-être ce qui me rend injuste envers Mansard, qu’en faveur des mansardes je devrais cependant aimer beaucoup.

Lancé au milieu de la société la plus opulente, mon indigence n’y fut pas un embarras pour moi, car il ne me coûtait pas de dire: « Je suis pauvre. » Ce mot, que trop de gens hésitent à proférer, tient presque lieu de fortune, parce qu’il vous permet toutes les économies et qu’il vous concilie l’intérêt de bien des femmes et par conséquent celui des salons, qu’à cet égard on a calomniés. Ne faites pas de votre pauvreté une gêne pour les autres; sachez en rire à propos, et

MA niOCRANUE

l’on y compatira sans blesser votre orgueil. Ce que je dis là, je l’ai souvent répété à nos jeunes gens, qui, trop épris du luxe aristocratique, rougissent d’en être privés. S’ils ne veulent compromettre ni leur honneur ni leur indépendance, qu’ils s’apprennent à dire : «Je suis pauvre. »

Ce rôle d’Aristophane, qui m’avait paru si beau à l’Age de vingt ans, sans le génie, mais aussi, du moins il me le semble, sans l’acrimonie du poète athénien, je le jouai, non au théâtre, où il n’est peut-être plus possible, mais dans tous les rangs de la société française.

11 me suflîsait de donner ou de laisser prendre copie de mes nouveaux couplets pour les voir, en peu de '> jours, courir toute la France, passer la frontière et porter môme des consolations à nos malheureux proscrits, qui erraient alors sur tout le globe. Je suis peutêtre, dans les temps modernes, le seul auteur qui, pour obtenii'une réputation populaire, eût pu se passer de l’imprimerie. À quoi ai-je dû cet avantage? Aux vieux airs sur lesquels je mettais mes idées à cheval, si j’ose dire, et au bon esprit qui ne me fit pas dédaigner la culture d’un genre inférieur qui ne menait pointaux honneurs littéraires. Parmi les hommes qui s’adonnaient aux lettres à cette époque, aucun, j’en suis convaincu, n’eût voulu suivre la même voie : je n’ai pris que le rebut des autres. J’étais à l’âge oùl’onnese laisse pas éblouir par les succès. Pour mériter ceux que j’obtins, je tâchai de les faire tourner au profit du genre auquel je devais faire bientôt le sacrifice de tous

mes autres projets. H était de régie au Caveau, cette académie chantante, que la chanson ne devait briller que par l’esprit et la gaieté ; c’était trop peu. Plus ou moins, je suis né poète et homme de style; je ne m’aperçus pas d’abord que ce qu’il y avait en moi de poésie pouvait trouver place dans ce genre beaucoup moins étudié que pratiqué. Enfin la réflexion m’enseigna tout le parti qu’on en pouvait tirer. La chanson m’ouvrait d’ailleurs un sentier où mon humeur marcherait à l’aise. Par elle j’échappais aux exigences académiques et j’avais à ma disposition toutle dictionnaire, dont la Harpe prétend que les quatre cinquièmes sont défendus à notre poésie*.

Je ne pouvais non plus me -dissimuler que la fixité des principes n’excluait pas en moi une grande mobilité d’impressions, qui pouvait s’opposer à l’achèvement de toute œuvre un peu longue sur un ton uniforme. L’auteur doit étudier l’homme en lui, ce qu’on ne peut faire quand on débute trop tôt. Dès que je me fus rendu compte de la nature de mes facultés et de l’indépendance littéraire que la chanson me procurerait, je pris mon parti résolument ; j’épousai la pauvre fille de joie, avec l’intention de la rendre digne d’être présentée dans les salons de notre aristocratie, sans la faire renoncer pourtant à ses anciennes connaissances, car il fallait qu’elle restât fille du peuple, de qui elle attendait

II faut se souvenir que je réfléchissais ainsi avant l’apparilion de l’école nouvelle, qui n changé tout cela . comme dit le Médecin malgré lui. (Hôte île Béranger.)

il A BIOGRAPHIE

HO

sa dot. J’en ai été récompensé au delà du mérite de mes œuvres, qui eurent au moins celui de faire intervenir la poésie dans les débats politiques pendant près de vingt ans. Le parti légitimiste, qui m’a toujours jugé, comme auteur, avec une extrême bienveillance, m’a accusé d’avoir contribué plus que tout autre écrivain au renversement de la dynastie que nous avait imposée l’étranger. Cette accusation, je l’accepte comme un honneur pour moi et comme une gloire pour la chanson. Pour la lui obtenir, on ne sait pas tous les obstacles que j’eus à vaincre. Combien de fois n’ai-je pas été obligé de lutter contre les chefs du parti libéral, gens qui eussent voulu me faire accepter leur tutelle, j pour m’astreindre à leurs combinaisons timides !

J’en ai vu plusieurs m’abandonner au moment le plus pénible du combat : ils ne revenaient à moi que lorsqu’ils voyaient les applaudissements de la foule me rester fidèles. Je. n’ai pas eu besoin de la Révolution de juillet pour juger de la portée politique des grands hommes que nous nous étions faits. J’en ai souvent gémi avec Manuel, obligé plus d’une fois de me défendre contre des anathèmes dont je ne faisais que rire pour ce qui me regardait, même lorsque cela allait jusqu’à me priver dé l’appui des journaux. Les hommes désintéressés qui sont mêlés au mouvement politique ont bien besoin d’avoir foi dans le peuple : cette foi ne m’a jamais manqué.

Les succès que je dus à la chanson me firent apprécier le bonheur qu’il y avait eu pour moi à voir échouer

mes autres tentatives. Si mes précédents essais eussent obtenu quelques suffrages publics, il est vraisemblable que j’aurais, comme tant d’autres jeunes gens qui s’élancent vers un but trop élevé pour leurs forces, dédaigné le genre inférieur qui m’a valu d’ètre honoré du suffrage de mes contemporains; et, à mes yeux, l’utilité de l’art est ce qui le sanctifie. Sans doute il m’est resté de la tristesse de tant de projets et de plans avortés, sans doute mes jeunes et hautes prétentions ont contribué à m’ôler toute illusion sur la valeur littéraire de mes succès ; mais il n’en est pas moins certain que, porté par sentiment et par caractère à consacrer mes talents, quels qu’ils fussent, au servic e d e mon pays, j’ai rempli l’humble tâche qui m’était marquée.

.le dois pourtant avouer qu’à près de quarante ans une idée singulière traversa encore mon esprit. La tragédie ne m’avait jamais inspiré un vif attrait : c’était le seul genre que je n’eusse pas tenté. L’idée me vint de m’y essayer, à force d’en faire le sujet de mes conversations avec Talma, que j’étais toujours si heureux de rencontrer. Je lui prêchais l’étude des tragiques' grecs, aussi vrais, mais bien plus poétiquement vrais que les espagnols, les anglais et les allemands. Sans compter que, par une naïve intelligence de l’art, ils me semblent avoir un avantage même sur Corneille et sur Racine. Disons pourtant que ceux-ci ont fait ce que j’appellerai le théâtre résumé, le plus difficile de tous, celui où la poésie est presque toute dans la composi-

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lion. Par là s'explique le mot de Racine: « Ma pièce est faite ; je n’ai plus qu’à en faire les vers. #

En effet, en cinq actes assez courts ils résument, au profit de la morale ou des sentiments, toute une vie, toute une passion, tout un caractère, ainsi que les événements d’invention ou réels auxquels ils rattachent leur action. C’est, au théâtre, la plus haute poésie possible : il est surprenant qu’on 11e l’ait pas toujours reconnu pour Corneille et Racine, lorsque personne ne le nie pour Molière, qui, il est vrai, est arrivé à une perfection plus grande que ses deux contemporains. Le théâtre-chronique, où les scènes se succèdent naïvement au gré d’une tradition historique, légendaire ou romanesque quelconque, est l’enfance de l’art, et tout Ce qu’on trouve de génie dans Shakspeare n’eût pas dû empêcher d’en convenir. Schiller a été prendre là son modèle: sous le point de vue dramatique, je doule qu’il y ait trouvé un avantage pour sa gloire. A force, ai-je dit, de peser les critiques adressées aux pâles imitateurs de nos grands maîtres, je me mis à composer, et cela en moins d’un an, plusieurs plans où je cherchai à allier, non le burlesque à l’héroïque, alliance barbare que Shakspeare lui-même repousserait aujourd’hui, mais le familier à l’héroïque. C’est le familier (pii manque à nos grands tragiques, moins pourtant à Corneille qu’à Racine, parce que c’était presque toujours én vue de l’aristocratie et de la cour qu’ils écrivaient. Les unités de lieu et de temps m’avaient toujours moins choqué que l'uniformité de ton.

MA fllütllt A P 11 I E

Je voulais donc voir s’il serait possible de s’en affranchir au prolit du naturel et des effets dramatiques, lin Comte Julien, une Mort d Alexandre le Grand, un épisode des Guerres civiles en Italie, un Charles VI, un Spartacus, conçus d’après ce système et sans aucune ressemblance avec les pièces faites sur quelquesuns de ces sujets, m’offrirent, selon moi, la preuve qu’on pouvait s’ouvrir des routes nouvelles dans ce genre élevé. Appuyé sur l’autorité de Corneille, qui, malgré les arrôls d’une Académie pédante et en dépit des remarques souvent absurdes de Voltaire, a jeté dans ses pièces un Nicomède, un Prusias et même un Félix, j’allai jusqu’à faire les vers de plusieurs scènes pour me convaincre de la bonté du procédé. Mais bien- • tôt j’abandonnai ces essais comme tant d’autres, ce qui ne les empêcha pas d’avoir été pour moi une étude utile et amusante. Qui sait? la chanson y a peut-être j gagné quelque chose.

Dans la carrière que j’ai suivie les conseils m’ont dû être nécessaires. J’en ai pris plus que je n’en ai demandé : je veux dire qu’au lieu d’aller consulter, comme tant d’auteurs, pour obtenir, non des avis, jnais des louanges, je m’appliquais, quand on me / priait de chanter, à recueillir les moindres paroles, les h moindres signes de ceux qui m’écoutaient, afin de re-j I connaître les passages qui exigeaient changement, cor-1 i rection ou rature entière. Je me suis cependant choisi ( quelques censeurs, et toujours des amis i.noins âgés j que moi, calculant qu’il y aurait plus de profil à faire

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