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avec eux. A peu près au temps de mes débuts, Henri de la Touche me fit plusieurs fois de judicieuses observations qui m’ont rendu grand service. Aussi suis-je souvent retourné à ce vrai poète, grand faiseur de pastiches. Je l’ai souvent appelé l’inventeur d’André Chénier, dans les œuvres duquel il est au moins pour moitié ; car j’ai entendu Marie-Joseph déplorer qu’il y eût si peu de morceaux publiables dans les manuscrits laissés par son frère. Ce qu’il y a de singulier, c’est que les vers placés à la fin du volume et que le geôlier est censé interrompre n’aient pas ouvert les yeux des juges de sang-froid. Tout le monde sait pourtant aujourd’hui que ces vers sont de de la Touche \
Arrivé à la vieillesse, j’ai recouru aussi aux conseils d’un homme que j’ai vu enfant, de Mérimée, qui joint à un des esprits les plus distingués de notre temps une /instruction solide, étendue, et un amour sévère de la langue. Il m’a fait passer quelques mauvaises nuits à corriger de malheureux petits vers. Ce sont là des preuves d’amitié qu’il ne faut pas attendre de tous ses
* Béranger fait de beaucoup trop grande la part que Henri de la Touche a prise dans la publication des poésies d’André Chénier. On aurait tort de croire que c’est parce qu’il n’avait pas un grand goût pour des œuvres qui furent si tardivement révélées à notre admiration. Béranger estimait à son prix le talent de Chénier; mais il croyait réellement que Henri de la Touche avait fait plus encore pour son poêle que Macphcrson n’a fait pour Ossian. II se trompait en cela. Peut-être quelque badinage de Henri de la Touche l’avait-il autorisé à dire ce qu’il dit. ( Noie de !’ Éditeur.
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amis. Il est des gens portés à trouver bon tout ce que font ceux qu’ils aiment: Lebrun, dont la bienveillance est si grande, est un peu comme cela. Aussi me suis-je toujours un peu défié de son approbation, dont je n’étais pourtant ni moins touché ni moins reconnaissant.
Il me reste à parler de mes publications.
On m’avait prévenu, à l’Instruction publique, que, si je faisais imprimer de nouveaux volumes, on me regarderait comine démissionnaire de mon emploi. C’était une forme obligeante qu’employait M. Petitot pour me prévenir qu’un second volume me ferait renvoyer, et en môme temps une espèce de prime offerte à ma docilité.
Je n’en donnai pas moins bon nombre de mes chansons nouvelles à la Minerve, journal dont la vogue fut immense. Ses propriétaires, tous mes amis, voulurent me faire une part de leurs bénéfices ; mais je refusai, trouvant ridicule défaire payer à des amis des couplets qui m’amusaient tant à faire. Je ne raisonnais pas de même pour les chansons en volume, parce que le public était libre de 11e pas les acheter. Il me fallut beaucoup de temps pour en compléter un second, n’ayant jamais fait plus de quinze ou seize chansons par an, quelques-unes en peu d’heures, et le plus grand nombre avec lenteur et souci ; encore toutes les années sont loin d'avoir été aussi abondantes. Je n’en fais qu’à mon caprice, et j’ai vu passer Jiuit ou dix mois sans produire un seul vers, même au temps où je travaillais le plus. Aujourd’hui que l’arbre pst vieux, les fruits
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deviennent de plus en plus rares. Etque ferai-je, quand / ils viendront à manquer tout à fait? Je mourrai sans doutfu ' i
Malgré la faiblesse de ma voix et mon ignorance musicale, je chantais souvent alors. Si, par nécessité de me faire des appuis dans la lutte que j’avais à soutenir, je m’étais d’abord astreint à vivre dans le monde,
[ bientôt j’y portai l’entraînement qui m’est naturel et cette gaieté qui donne à l’esprit une valeur qu’il n’emprunterait pas toujours de la raison. Je ne me faisais donc pas trop prier pour chanter mes productions inédites, soitavec mes amis de l’opposition, soit même quelquefois avec les hommes attachés au gouvernement. C’était un bonheur pour moi que de servir à ceux-ci du fruit défendu. MM. deBarante, Guizot, Siméon père, Mounier et beaucoup d’autres le pourraient dire : ils m’ont entendu, à table, à côté deM. Anglès, préfet de police, leur donner l’étrenne du Bon Dieu, des Missionnaires , etc., etc. Un jour, ce dernier reçut un rapport où on lui faisait savoir que j’avais chanté chez M. Bérard, son ami et le mien, quelques-unes de .mes chansons anarchiques, comme on disait alors. Le préfet en rit beaucoup : il était du dîner. On voit que la chan- /son jouissait encore de certains privilèges et qu’à cette époque les préfets de police se montraient parfois gens d’esprit.
Enfin, en 1821 , je pus faire imprimer deux volumes* tant de mes anciennes que de mes nouvelles chansons.
Je l’ai dit : c’était perdre le modique emploi qui me
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faisait vivre sans beaucoup de travail et où j’étais entouré d’amis; car, malgré ma franchise un peu caus- . tique, j’ai toujours eu le bonheur de voir s’attacher à { moi ceux avec qui j’ai vécu. Mais il me convenait mieux de sacrifier ainsi ma place que de publier mes volumes séditieux après qu’on me l’aurait ôtée, ce qui pouvait arriver un jour ou l’autre. Leur publication eûteu, dans ce cas, un air de vengeance qui n’allait pas à mon caractère. D’ailleurs, le parti libéral était dans le plus grand désarroi : de folles espérances venaient de s’évanouir et les meneurs de l’opposition semblaient saisis d’une sorte de panique. Le moment était donc bien choisi, puisque l’apparition de mes volumes, longtemps attendus, et le procès que tout faisait pressentir et qui devait les dorer sur tranche, comme je disais alors, pouvaient être un m yen de réchauffer un peu l’opinion, qu’un rien abat, qu’un rien peut relev. r. Plusieurs libéraux, et des plus riches, qui, six mois auparavant, me poussaient à celte démonstration, voulurent alors l’entraver. Comme je publiais par souscription, tel qui s’était fait inscrire pour un nombre énorme d’exemplaires en in’ excitant à faire tirer à plus de dix mille, me signifia, au dernier moment, de ne pas faire imprimer ou de retirer son nom de la liste des souscripteurs. Rien ne m’arrêta; au contraire, j’en fus plus convaincu de la nécessité de ce coup de feu d’une sentinelle avancée pour réveiller le camp libéral, si étrangement commandé par ceux qui avaient l’honneur de passer pour ses chefs les plus vigoureux.
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Manuel pensait comme moi, et, grâce à mon ami M. Bérard et à quelques autres amis fidèles, mes deux in-douze, imprimés non sans quelques difficultés chez Firmin Didot, parurent en octobre, tirés à dix mille cinq cents exemplaires *.
La publication se faisait à mon compte ; je fus donc forcé d’être à la tête du débit, pour lequel mon vieil ami Béjot me fut si utile. Je pus voir, d’heure en heure, la rapidité de la vente dépasser toute prévision. J’avais contracté pour frais d’impression quinze mille francs de dettes, et je n’osais plus compter sur l’exactitude des souscripteurs. Aussi éprouvai-je une folle joie lorsque je' fus en possession de ces énormes quinze mille francs qui m’épouvantaient et que je me figurais ne pouvoir retirer de mes petits livres. En comparaison de ces quinze mille francs, les sommes qui vinrent après ne produisirent que peu d’elïet sur moi. Je leur ai dû pourtant de pouvoir vivre dès lors sans emploi ; car depuis j’ai presque toujours pu me suffire et suffire à ceux qu’il m’a été si doux d’admettre au partage de mes modiques ressources. Peut-être cette petite fortune ne m’eût-elle pas toujours mis hors d’embar-
* Je dois dire ici que Sébastian! et Casimir l’érier furent de ceux qui ne me retirèrent pas leur appui dans cette circonstance. Bien que je ne fusse pas intimement lié avec le dernier, je l’ai toujours trouvé excellent pour moi. Si je m’érigeais en homme politique, j’aurais mieux à dire sur son ministère, auquel on ne me parait pas encore avoir rendu suffisante justice. (Note de lléranger.)
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ras ; mais j’ai eu, j’aime à le répéter, des amis excellents qui, sans cesse veillant sur moi, m’ont évité de retomber dans les ennuis de la misère, où m’aurait ^conduit ma trop grande facilité à donner. C’est de la richesse que d’avoir peu de besoins et beaucoup d’amis : nul ne l’a mieux senti que moi.
Les poui’suites judiciaires dont je fus l’objet ont, dans le temps, fait assez de bruit pour que je n’en parle que d’une manière succincte. Dans son réquisitoire, l’avocat général, homme de lettres de quelque réputation, qui avait sa fortune à faire au Palais et qui la fit au prix des quatre tètes des sergents de la Rochelle, Marohangy, déploya contre moi un grand talent, soutenu du désir de rendre ma condamnation la plus rigoureuse possible. Cette bonne volonté le jeta quelquefois dans l’absurde, comme lorsqu’en citant le Bon Dieu il s’écria : « Est-ce ainsi que Platon parlait de la Divinité? » Cette apostrophe parut d’autant plus déplacée, qu'il est visible que ce Bon Dieu de la chanson est, à la tolérance près, celui du fétichisme des vieilles dévotes, et non la suprême intelligence devant laquelle je me suis toujours prosterné, ainsi que le témoignaient déjà plusieurs autres pages du travail incriminé.
On a conservé les détails de celte audience, célèbre dans le temps, où la foule était si compacte, que les juges furent obligés d’ entrer par la fenêtre et où l’accusé , fut sur le point de ne pouvoir arriver jusqu’au pied du tribunal, bien qu’il répétât à la foule, comme certain larron qu’on menait au gibet : « Messieurs, on ne peut
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pas commencer sans moi. » La belle*plaidoirie de Dupin, qui a été recueillie, donne la mesure de ce que je dois de reconnaissance à mon illustre avocat, qui no fit jamais preuve d’une éloquence plus incisive, plus abondante, plus spirituelle. Seulement, j’ai dû trouver que, dans l’intérêt de son client, mon défenseur s’attachait trop à diminuer l’importance de la chanson ; et, i sous ce rapport, ma vanité d’auteur et mon amour du genre me portaient à juger que l’accusation allait plus droit au but que je me proposais, en donnant à mes productions une valeur littéraire que Dupin s’attachait à dissimuler. Au besoin, l’orgueil du faiseur de vers irait jusqu’à l’héroïsme : « J’aime mieux être pendu par mes adversaires que noyé par mes amis, » disais-je.
Il n’en était pas moins sage à mon avocat d’éviter le long emprisonnement dont j’étais menacé. Ce n’est d’ailleurs que plus tard qu’on accorda la qualité de { poète au chansonnier, et, chose étrange! les Anglais furent, je crois, des premiers à me donner ce titre dans ( la Revue d'Edimbourg.
Un juge, dont on sera peut-être surpris de trouver le nom ici, influa heureusement pour moi dans cette première affaire, qui ne me valut que trois mois de prison et cinq cents francs d’amende; c’est M.Cottu, ce fougueux champion des opinions aristocratiques, au demeurant l’homme le plus honnête, le meilleur et le plus désintéressé des royalistes. 11 fil écarter le Vieux Drapeau des applications de peine, comme présentant un cas non prévu par la loi. Aussi bien-
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têt une loi nouvelle sur la presse ne manqua pas de boucher l’issue par laquelle le plus gros de mes crimes, car ce l’était en effet, avait échappé aux griffes de Marchangy ; je ne dis pas des juges, parce qu’ils parurent très-bienveillants, jusque-là que M. Larrieux, président, dit dans son résumé, rempli pour moi d’éloges, qu’il était fâcheux que la gravité d’un tribunal ne permit pas de chanter les œuvres poursuivies, le chant pouvant être une excuse pour elles. Si on ne les chanta pas, du moins, pendant le délibéré des jurés, prit-on là beaucoup de copies des couplets que j’avais buts en l'honneur de ma condamnation présumée, et cela jusque sur le bureau du greffier et de l’avocat, général.
Je passai fort gaiement mes trois mois de détention à Sainte-Pélagie, dans la chambre qu’après deux mois de séjour venait de quitter P. L. Courier, autre séditieux moins maltraité que moi par la Restauration, mais dont la fin fut si affreuse et si regrettable. J’avais pour compagnie beaucoup de braves condamnés politiques, entre autres mon ami Cauchois-Lemaire, homme d’un vrai mérite, mais trop modeste, qui, après avoir eu tant à souffrir dans l’exil et les prisons, en a été bien faiblement récompensé par la Révolution de juillet.
Je serais ingrat si j’oubliais de dire qu’à travers les nombreuses visites de curieux et de gens toujours disposés à suivre la foule je recueillis, à ma première détention, les marques non moins nombreuses d’un vif
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intérêt tout patriotique. Il ne fallait rien moins que ces témoignages de sympathie et le bruit que fit ma con- , damnation pour me donner enfin et peut-être donner aussi aux chefs de l'opposition la mesure de l’influence que mes. chansons jmuvaient exercer.
J’ai connu des gens que la prison effrayait : elle ne pouvait me faire peur. J’avais à Sainte-Pélagie une chambre chaude, saine et suffisamment meublée, tandis que je sortais d’un gîte dégarni de meubles, exposé à tous les inconvénients du froid et du dégel, sans poêle ni cheminée, où, à plus de quarante ans, je n’ .avais en hiver que de l’eau glacée pour tous les usages, et une vieille couverture dont je m’affublais lorsque, dans les longues nuits, me prenait l’envie de griffonner quelques rimes. Certes, je devais me trouver bien mieux à Sainte-Pélagie. Aussi je m’écriais quelquefois : « La prison va me gâter. » A ceux qui , pensant à l’emploi de deux mille francs, s’étonneraient de la pauvreté de mon logement de ville, je répondrai par mon axiome favori : « Quand on n’est pas égoïste, il faut être économe. »
Pendant ma détention, le parquet m’intenta une nouvelle affaire, suscitée par M. Bellart, procureur général. L’ingrat! dans les Cent-Jours, j’avais été prié défaire des démarches auprès de M. Regnaud de Saint- Jean-d’Angély, pour qu’il voulût bien s’assurer des intentions de l’Empereur à l’égard de M. Bellart, l’un des plus ardents provocateurs de son renversement en 1814. M. Regnaud y mil de l’empressement et me
chargea de répondre aux amis et aux parents de M. Bellart qu’il pouvait rester sans crainte à Paris. Il ne profita pas de cet avis, il est vrai; mais il ne put ignorer les démarches que j’avais faites. Pour tout dire, une question de jurisprudence dominait dans ce nouveau procès, motivé par la publication que Dupin avait fait faire, sous mon nom et à mon profit, des pièces de la première procédure. Le cas était nouveau, et les hommes les plus éclairés avaient approuvé cette publicatiorf, qui me permettait de compléter mon recueil mutilé par le jugement, en publiant, à chaque nouvelle édition, les réquisitoires où se trouvaient les chansons et les couplets condamnés. Le parquet sentit la portée de cette tentative, et je revins m’asseoir de la prison sur la sellette, avec Baudoin, l’imprimeur, ayant encore Marchangy pour accusateur et Dupin pour avocat. Jamais client, gratuitement défendu, n’a donné plus d’embarras à son défenseur ; car je dois dire que Dupin ne consentit à se charger de mes causes qu’à la condition qu’il ne serait pas question d’honoraires, conduite généreuse que Barthe renouvela lors de mon dernier procès.
La publication des pièces de la procédure, lues à l’audience, constituait-elle une récidivé? Telle était la question qui devait tomber devant la raison que, l’audience étant publique, le premier venu, ainsi que 11e cesse de faire la Gazette des Tribunaux, peut recueillir à son gré la procédure et les pièces. Nos Bridoisons du parquet ne l’entendaient pas ainsi, et Marchangy ne
rougit pas de soutenir encore cette accusation portée contre moi. Quel amour de l’ avancement! Il en fut puni cette fois ; car son talent lui fit faute, et le jury, à la majorité d’une seule voix, il est vrai, fit triompher la logique puissante et les vigoureux arguments de Dupin, qui, dans cette affaire, fut assisté de Berville,
L plaidant pour l’imprimeur. Le digne gendre du bon Andrieux, mon vénérable ami, fit dans son plaidoyer un éloge de moi, qui, n’eût-il pas été reproduit si souvent, ne fût jamais sorti de ma mémoire.
Si le jury, qui, à cette époque, allait se voir enlever les affaires de presse, eût cédé aux efforts de Marchangy, j’aurais été condamné à deux ans de détention, et c’était lorsque je n’avais plus que deux jours à rester à Sainte-Pélagie. Mon acquittement me réjouit surtout comme un échec pour les lois contre la presse, puisque la publication des pièces de tous procès semblables pouvait dès lors multiplier sans fin les œuvres hostiles à nos adversaires J’en fournis moi-môme la preuve en 1828, à mon dernier procès. Le jour môme du jugement de condamnation en police correctionnelle, toutes les nouvelles chansons condamnées étaient reproduites dans les journaux du soir, qui, certes, n’étaient pas libéraux. Charles X ayant montré de la surprise et du mécontentement en voyant ses propres gazettes donner à mes refrains une plus grande I publicité que mes dix mille cinq cents exemplaires ne / ‘ l’eussent fait, une de ces feuilles se crut obligée d’expliquer que, le jugement obtenu en 1822 rendant
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inévitable cette reproduction, les journaux du pouvoir n’avaient devancé que de quelques heures ceux de l’opposition. La feuille royaliste n’ajoutait pas qu’il y I avait pour elle intérêt d’argent à les devancer.
On a calculé que, par l’effet de cette répétition des chansons condamnées dans les journaux de Paris, copiées par ceux des départements et de l’étranger, il y avait eu, en moins de quinze jours, plusieurs millions d’exemplaires des vers qu’on avait voulu frapper d’interdit. C’était là une bonne leçon donnée à ceux qui I s’obstinent à entraver la liberté de la presse, et dont néanmoins l'auteur poursuivi se garda bien de tirer vanité. Mais, si le souffle qui gonflait et emportait son frêle ballon n’était pas celui de la gloire, il était au moins celui d’une opinion généreuse et patriotique, et il put s’en montrer fier.
En 1825, je cédai un troisième volume au libraire Ladvocat. M. de Villèle gouvernait, et je calculai que cet homme d’État avait trop de tact et d’esprit pour me susciter un nouveau procès. Le penserait-on? je me crus engagé par là à me montrer moins hostile. Le libraire et l’imprimeur furent pourtant tiraillés par la police pour obtenir de moi quelques retranchements. J’en fis dans leur intérêt qui me parurent sans importance; mais je résistai à de longues et nombieuses sollicitations pour me faire ôter le Couplet cl'envoi à Manuel, qui termine les Esclaves gaulois. Quel parti prit le libraire Ladvocat? On tira quatre à cinq mille exemplaires sans le couplet et sans quelques
autres passages que la police avait fait disparaître à mou insu, et on laissa le reste de l’édition comme je l’avais exigé. Ayant été instruit de cette falsification le jour même où Ladvocat donnait un grand diner pour célébrer l’apparition du volume, je refusai de m’y rendre, malgré les prières du pauvre éditeur, à qui j’aurais dû pardonner d’avoir plus de peur que moi d’un emprisonnement qui pouvait ruiner sa maison. Il n’évita pas un procès, par suite de saisie, d’exemplaires non conformes au dépôt qu’exige la loi; mais l’affaire fut traitée doucement et sans qu’on me mit en cause, ce qui prouva que j’avais bien apprécié le ministre dirigeant*.
De 1825 à 1828, vivant toujours au milieu de la société politique et de ses chefs les plus renommés, j’eus bien des fois à y faire preuve d’indépendance et de franchise. Je voyais combien la nation était plus intelligente et plus avancée que ses coryphées, qui s’en croyaient l’élite, comme ne manque pas de le croire j toute assemblée politique, ce qui est rarement vrai i et ne l’était certes pas alors plus qu 'aujourd’hui. Plusieurs de ces messieurs me remerciaient du secours
Dans ce procès, un imprimeur avança que j’avais manqué (le parole à mon éditeur, et le Journal des Débats parut insister sur ce fait complètement inexact ; j’aurais pu faire un petit procès à mon tour au faux témoin et au journaliste; mais je n’ai jamais aimé le bruit , et toujours j’ai compté sur le bon sens du public pour faire ces sortes de rectifications. [Note de Bérani 1 ffcr )
que je tâchais de leur prêter ; je répondais : « Ne me remerciez pas des chansons faites contre nos 'adversaires ; remerciez-inoide celles que je ne fais pas cont re vous, u Itieu sait qu’il y en eût eu de bonnes, et dont les cadres m’ont souvent traversé l’esprit! Au prix de celles-ci, le gouvernement, je crois, m’eût facilement pardonné les autres.
Appréciant ainsi la plupart de nos tribuns, vivre au milieu d’eux était une espèce de devoir que j’accomplissais. Il n’en était pas ainsi de toute cette jeunesse qui se pressait autour de moi. Je lui ai dû de belles espérances, qui toutes n’ont pas été trompées *, j’ai vu naître et grandir de beaux et nobles talents et des dévouements qui sont restés vivants malgré les déceptions, j’ai vu surgir et se développer des idées philosophiques et sociales qui, un jour, dégagées d’erreurs Inévitables, serviront à l’ amélioration de ce pauvre inonde, dont la prétendue civilisation n’est guère encore que de la barbarie.
Si les jeunes hommes m’ont toujours recherché, c’est que j’ai su les comprendre, les encourager, les éclairer même quelquefois ; bien que j’aie plus appris avec eux qu’ils n’ont dû apprendre avec moi, je l’avoue sans peine. L’espérance d’être enterré par des hommes qui vaudront mieux que nous estime douce satisfaction / pour un ami de l’humanité. Cette assurance, je la conserve encore, et, si de temps à autre bien des choses l’ébranlent, combien d’autres la raffermissent au moment où je tremble de la voir s’évanouir !
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