‹ Ma biographie (volume 2)Chapitre 14 sur 25 · IU · texte numérisé non relu

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S’il m’eût été possible de retourner rêver et rimer dans mon coin, je l’eusse fait à la mort de Manuel, que je perdis le 20 août 1827, Une douloureuse maladie, qui troubla les dix dernières années de sa vie, lui en fit trouver le terme à cinquante-deux ans. On a écrit que l’ingratitude populaire avait abrégé ses jours ■ rien de moins exact. Outre que Manuel n’était pas homme à ne voir le peuple que dans le monde des salons ou dans un corps électoral de cent cinquante mille individus, dont la capacité se mesure en centimes, il savait bien que plus d’un collège l’eût réélu en 1821, sans les honteuses intrigues de plusieurs de ses anciens collègues, les uns jaloux de sa supériorité, les autres effrayés des élans de son patriotisme, qui les menait toujours plus loin qu’ils ne voulaient aller. 11 connut ces basses menées ; mais, trop fier pour les déjouer en les signalant, il ne put être surpris de ne pas voir son nom sortir de l’urne électorale. S’il en gémit pour notre cause comme d’un abandon de principe, il dut presque s’en féliciter pour lui-même, dont la résistance, dans la Chambre, eût été désormais trop isolée pour être utile au pays. 11 en eût été repoussé de nouveau, sans trouver dans les députés de la gauche autant de zèle à le défendre, ce que le parti contraire n’eût pas manqué de faire passer pour la preuve de ses progrès. 11 est des drames que, chez nous autres Fi ançais, il ne faut pas jouer deux fois ; en t oute chose notreieryeur se lasse vite. Les plus influents de ses collègues lui sauvèrent l’embarras d’une seconde

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expulsion qu’il n'eût pas hésité à aller chercher. Plusieurs de ceux qui s’étaient chargés de diriger les élections écrivirent dans la Vendée qu'il serait sans aucun doute réélu à Paris, et ils montrèrent aux électeurs de Paris des lettres qu’ils s’étaient fait écrire, où l'on réclamait pour la Vendée l’honneur de cette réélection, présentée comme certaine.

Manuel eut pitié de tant de lâchetés, supporta comme un homme qui s’v est attendu l’oubli où le corps électoral le laissa pendant quatre ans, ne cessa de donner de sages conseils à ceux qui avaient trahi en lui la cause nationale, et, sur son lit de mort, me répéta plusieurs fois en gémissant : « Vous croyez à une révolution prochaine; j’y crois aussi; mais, mon ami, où la France prendra-t-elle des hommes pour la gouverner dignement? » El je dois faire observer que Manuel avait trop de franche modestie pour se croire, en fait de capacité, au-dessus de ceux dont il espérait si peu de chose. C’était là une des erreurs de son esprit.

Sa lin prématurée réveilla le souvenir de ses services et de ses vertus. Thiers et Mignot, qui assistaient à ses derniers moments avec moi, firent paraître, malgré les chicanes de la censure, des articles où leur fidèle attachement appela les regrets de la France sur le cercueil de notre éloquent ami. Son convoi, parti du château de Maisons, où Manuel avait passé ses derniers jours, fut conduit par M. Laffitte, le général la Fayette, eî grand nombre d’autres députés. Il fut surtout digne

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de sa mémoire par l’immense concours de peuple qui se pressa sur les boulevards extérieurs, que nous avions à parcourir, l’entrée de Paris nous ayant été interdite par ordre supérieur. Ici se fait sentir la différence que le gouvernement faisait de Manuel et du général Foy, dont le convoi, dans l’intérieur de Paris, n’avait rencontré aucun obstacle, même lorsque la jeunesse des écoles traîna le corbillard. Le peuple ayant voulu rendre le même honneur au tribun expulsé, accourut une armée de gendarmes prêts à nous sabrer, si cet élan n’était à l’instant réprimé. Le peuple s’obstinait; pour éviter un massacre, il fallut parlementer longtemps. Entre la brutalité des soldats et les énergiques protestations de la foule, M. Laffitte montra un sang-froid et une fermeté qui purent faire présager tout ce qu’il sut être dans les journées de Juillet 185U. Pour que le passage devint libre, il fallut remettre les chevaux au char mortuaire, exigence bien minime après un pareil déploiement de forces. Il est vrai que celles du peuple s’étaient grossies pendant le débat et qu’il y avait au moins cent cinquante mille assistants au convoi.

Nous arrivâmes à la fosse : plusieurs discours prolongèrent mon supplice, car pour celui qui, pleurant une personne chère, cesse par sa douleur d’être sous l’empire des préoccupations politiques, c’est un grand supplice en effet que ces funérailles bruyantes, cet appareil d’éloquence, cette absence de toutes larmes dans les yeux fixés sur les restes d’un ami qu’on vou-

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drait saluer du dernier adieu dans le recueillement le plus profond.

On parla d’élever un tombeau ; mais en cela on put voir encore combien Manuel et Foy avaient différé. Tout ce que depuis nous avons appelé juste milieu, mot qui eût pu être inventé plus tôt, la banque surtout, s’empressa de souscrire pour élever un mausolée au général et assurer une fortune à ses enfants ; pour Manuel, presque toutes les grosses bourses refusèrent de s’ouvrir, et l’on eut bien de la peine à recueillir neuf ou dix mille francs par souscription.

Plusieurs de ses riches amis négligèrent d’y prendre part, comme ils avaient négligé de procurer à Manuel, par des moyens honorables, une aisance suflisante*. 11 ne laissa guère que ce qu’il avait économisé en sa qualité d’avocat plaidant à Aix et d’avocat consultant à Paris. Il gagna peu dans cette dernière position ; car, dès qu’il fut député, il refusa les honoraires pour ses consultations, qu’il ne donna plus que par obligeance, prétendant qu’un député ne peut être avocat payé, sans donner occasion de douter de la loyauté avec laquelle il remplit son mandat, les députés ayant souvent à parler et à voter sur des lois qui peuvent se trouver en rap* port avec les intérêts de ses clients.

* Je Iis dans un article malveillant, plein d’erreurs, de la Biographie Midland, que Manuel avait le goût du jeu. 11 faut bien en vouloir à quelqu’un pour écrire un si gros mensonge. En fait de jeux, il n’aimait que ceux qui exigent l’adresse du corps, et la citasse était sa grande passion. [Note de Béranger.)

Par son testament, il me fit un legs viager de mille francs de rente. Il n’avait pas assez réfléchi à toutes les charges de famille qu’il transmettait à son frère, bien digne de cette partie de la succession. Je renonçai à la rente, malgré les instances du frère, à qui je ne demandai que la montre du pauvre défunt et son matelas de crin, èur lequel je couche*. Mais Manuel jeune sut si bien faire, que, •malgré la renonciation, il parvint toujours à remplir les intentions du testateur et même à les dépasser de beaucoup. Comme sa position personnelle s’est améliorée, j’ai cessé d’opposer des chicanes aux procédés de cet excellent ami, dont l’attachement pour moi égale celui que j’ai conservé pour la mémoire de son illustre frère.

Si cette mort ne rompit point mes rapports avec les chefs du parti libéral, dont quelques-uns d’ailleurs étaient devenus mes amis personnels, comme Dupont (de l’Eure) et Laffitte, elle me fil un plus grand besoin des relations avec la jeunesse, dont les idées plus larges et plus généreuses s’accordaient mieux avec ma manière de voir et de sentir. Je l’éprouvai bien en 1828, à la publication de mon quatrième volume. Le ministère Martignac ayant amené une espèce de trêve et produit même un pacte entre grand nombre des membres du côté gauche et des centres, on voulut

' M. Manuel jeune, quelques jours après la mort de Béranger, a demandé que ces objets et quelques autres souvenirs lui fussent donnés. Son désir a été satisfait. [Note (le l'Éditeur.)

m’empêcher de publier ce volume, dont l’apparition menaçait, disait-on, de troubler l’accord apparent de ces messieurs.

Plus on me prêcha le silence, plus je sentis la nécessité de le rompre, en protestant ainsi, à ma manière, contre une fusion (c’était le mot du moment) qui égarait l’opinion publique et pouvait servir à l’affermissement du principe légitimiste, l’avais acquis alors assez d’influence pour espérer que ma tentative ne serait pas sans quelque succès. Le volume fit scandale, surtout dans les rangs de la haute opposition, dont plusieurs chefs, qui se croyaient près de devenir ministres, me maudissaient de loin, sans oser cesser de me tendre la main quand ils me rencontraient. Si, en effet, je n’ai pas chansonné ces prétendus grands politiques, j’avais un esprit dont ils redoutaient la piqûre. Il faut être armé de toutes pièces dans le métier que je faisais, et au besoin l’épigramme et les mots acérés ne me manquaient pas. C’était un de mes défauts de jeunesse que je n’ai jamais bien pu corriger. Ma gaieté communicative assurant le succès de mes plaisanteries, celles-ci, dans un certain monde, n’ont peut-être pas été moins utiles à la cause populaire que mes chansons.

Sûr d’être déféré aux tribunaux pour ce quatrième volume, qui faisait faire de si grandes moues à tant de mes amis, je courus faire une visite à l’excellent Dupont (de l’Enre), et, pour m’approvisionner d’air, je voulus passer seul quelques jours au bord de la mer. J’appris, au Havre, le commencement des poursuites;

aussitôt, quittant Dupont, qui était effrayé pour moi des suites de cette nouvelle affaire, je revins à Paris, où de bonnes gens me croyaient parti pour l'étranger. Dupin s’était empressé de m’écrire qu’il allait arriver pour me défendre ; mais je crus devoir lui faire sentir

( que, devenu député, il n’aurait plus la liberté nécessaire à l’avocat d’un séditieux de mon espèce, qui ne voulait entendre à aucune concession*. Cette fois, ce

' Une lettre publiée par M. Dupin dans la Presse du 5 août 1857 est de nature à mettre quelque confusion dans les faits. Le texte de Ma Biographie n’aurait pas besoin d’éclaircissement ; mais le Moniteur môme a consigné , sous la Restauration , la preuve la plus nette de ce que dit ici Béranger. Il adressa alors la lettre qui suit au journal officiel. (Noie de l'Éditeur.)

« A M. le rédacteur en chef du Moniteur universel.

« Paris, le 14 novembre 1828.

« Monsieur,

« Un article du Journal de Rouen , relatif à l’affaire qui m’es intentée, contient tant d’inexactitudes affligeantes pour moi, que, malgré ma répugnance à entretenir le public de ce qui me concerne, je vous prie de vouloir bien en insérer la rectification dans votre prochain numéro.

a Ce n’est pas M. Dupin qui , de lui-même , a renoncé à me défendre ; c’est moi qui, répondant aux offres empressées de son amitié, lui fis le premier des objections, fondées sur sa position actuelle de membre de la Chambre des députés. Ces raisons ne j suffirent pas toutefois pour ébranler son insistance ; elles lui parurent seulement mériter d'être pesées. Mais, plus tard, une circonstance, étrangère à mes objections, vint leur donner une nouvelle force.

« Quelques journaux avaient avancé que je n’avais fait imprimer mes nouvelles chansons que sur l’assurance donnée par lui

fut Barlhe qui se chargea de ma cause, avec une affection et un dévouement que n’ont pu nie faire oublier les erreurs où, à mon sens, il est tombé depuis et que j’aurais voulu pouvoir lui éviter, car c’est un des hommes les meilleurs que j'aie connus et aimés. Pour lui comme pour beaucoup d’autres, m’est-il permis 1 même d’être sévère, moi qui suis de ceux qui les ont poussés vers les emplois supérieurs, route périlleuse où devaient s’égarer les caractères faibles et mobiles? ( Eh! qui de nous n’a failli? S’il en est qui passent pour j n’avoir pas fait de chute, c’est qu’ils sont tombés quand personne ne les regardait.

que leur publication était sans aucun inconvénient. Ces journaux ajoutaient qu’il avait corrigé les épreuves et mis le bon il tirer. Absent de Paris, j’eus trop tard connaissance de cette assertion, qui paraît avoir étS accréditée, car on la répète encore aujourd'hui. Malgré son absurde invraisemblance et sa complète inexactitude, elle plaçait M. Dupin dans une position fausse, môme comme avocat , puisqu’en me défendant il eût semblé défendre sa propre cause. Ses paroles eussent perdu de leur autorité habituelle.

« Nous en lûmes frappés l’un et l'autre , et seulement alors j'obtins qu’il consentit à me laisser remettre ma cause entre les mains de M. Bartlie, également mon ami, dont le noble caractère et le beau talent devaient donner toute sécurité sur le résultat de ma défense à M. Dupin, qui, du reste, n’a pas cessé de prendre à mon affaire le plus vif intérêt, et connue conseil et comme ami.

« Les détails que le Journal de Rouen ajoute , relativement à mon marché avec M. Baudoin , sont également inexacts , et, quoique donnés dans une intention bienveillante , je me dois aussi d’en prévenir la fâcheuse influence.

« Je n’ai jamais entendu laisser .à mes éditeurs la faculté de

M. Laffitte, en ami dévoué, craignant que ma santé n’eut à souffrir d’une lcngue détention, s’était interposé auprès des ministres pour amener un arrangement favorable; je le suppliai de cesser de semblables démarches; je devais tenir au procès. « Prenez-y garde, me dit-il; si vous mourez en prison, vous n’aurez point le tombeau de Foy ; vous n’aurez que celui de Manuel. — Un plus modeste encore me conviendrait mieux, lui répliquai-je : je n’ai jamais tenu à être bien logé. »

Je n’ai pu qu'imparfaitement comprendre l’arrangement qu’on proposait, bien en l’air, sans doute. Voici comment je crois qu’il me fut présenté par Laf-

m’imposer leur volonté pour la publication de mes chansons, et je dois dire qu’ils m’en ont toujours laissé faire le choix, sans examen de leur part. On suppose, dans l’article qui fait l’objet de cette réclamation , que M. Dupin aurait aussi approuvé le marché passé entre M. Baudoin et moi. Je proteste que cet acte ne lui a jamais été soumis et qu’il n’a pas plus été chargé de l’apprécier qu’il n’a corrigé les épreuves de mon recueil.

« Vous me pardonnerez, monsieur, l’étendue de cette lettre en faveur des sentiments qui l’ont dictée. L'honneur ne m’en eût-il pas fait une loi , l’amitié qui me lie à M. Dupin, la reconnaissance dont je suis pénétré pour tout ce qu’il a fait pour moi, pour tout ce qu’il est disposé à faire encore, m’imposaient l’obligation de donner ces éclaircissements au public. Je dois l'empêcher de tomber dans une erreur dont le résultat m’affligerait bien plus que ne l’ont fait et que ne peuvent le faire les deux procès que j’ai déjà essuyés, celui qu’on me suscite encore et toutes les injures auxquelles je suis chaque jour en butte.

« Recevez, etc.

« Signé Bkbanokr. »

filte, qui entendait peu la matière : les tribunaux correctionnels jugeant alors les affaires de presse, si j’avais voulu faire défaut, on promettait, par un jugement sans plaidoiries, de ne me frapper que d’une peine minime. Ainsi l’autorité évitait les débats, leur retentissement, et comptait sans doute éviter aussi la reproduction des chansons condamnées : l’avantage eût été grand pour nos adversaires. On pense bien que je dus refuser, et je le fis de telle manière, qu’on n’insista plus qu’en me laissant entrevoir la perspective de plusieurs années de prison, prédiction qui heureusement ne s’accomplit pas*.

’ Béranger aurait pu insister davantage sur cette partie de son histoire. A peine averti de la démarche que M Laffitte avait faite auprès de M. Portalis , le garde des sceaux du ministère Martignac, il prit la plume et écrivit à son ami la lettre qu’on va lire. Voici comment cet homme si sage, si réfléchi et si modeste, savait, au besoin, avoir du cœur, de la hardiesse et de l’orgueil. Note de l'Éditeur.)

« A Ai. Jacques Laffitte .

« Mon cher ami , n'allez pas vous aviser de croire que je ne suis pas reconnaissant de ce que vous avez fait hier. Je vous assure bien que j’en suis touché et que je n’ai pas eu besoin de réfléchir pour cela ; mais j’ai dû penser à tout ce que vous m’avez dit , et je ne puis vous dissimuler que cette démarche me tourmente. Je suis persuadé qu’elle vous a coûté à vous-même mais, sans examiner ce point , qui , en définitive , ne peut qu’ajouter au prix que je mets à cette nouvelle preuve de votre amitié , voyons quel avantage je puis retirer de l’arrangement en question.

« Non. non ; je dois à mon caractère, au public, à mon avocat

Comparés à l'effet que produisit ce procès, qu’étailce. pour moi, que neuf mois d’emprisonnement et dix mille francs d’amende? Malgré l’exemple donné par MM. Laffitte, Bérard, Sébastiani et plusieurs autres qui

lui-même, de protester contre cette manière de procéder. Quant à n'étre condamné qu'au minimum, à quoi bon? Est-ce bien important pour moi ? Au contraire, et plus forte sera ta peine, plus les auteurs de ma condamnation paraîtront d’abord odieux. Si donc je n'ai que six mois de prison , je vous préviens que je prendrai toutes les précautions imaginables pour éviter la maladie et l’allégeance de la maison de santé. Une détention plus longue me rendrait sans doute moins superbe ; et voyez donc ce que je gagnerais à tous vos arrangements ! La honte d’avoir abandonné une défense dont les principes peuvent être<utiles, le mécontentement de moi-même et peut-être un échec à cette popularité qu’on veut en vain me contester, et qui est un besoin de iqon talent ! v — "

« Il n’y a pas à s'en dédire, mon ami, je süis populaire, ma popularité est grande, au moins. Savez-vous que dans les cafés, dans les marchés, partout, on s’occupe de mon procès plus que de la Prusse, des Russes et des Turcs?

« Vous me connaissez assez pour savoir que le désir du scandale et du bruit n’est pas ce qui me pousse ; mais il s’agit de proclamer un principe utile , il s’agit de le défendre avec courage ; il y va de mon devoir et de l’honneur de mon caractère. En vain votre amitié m’a démontré ce que je savais très-bien, c’est-à-dire que je faisais la guerre à mes dépens, et que, plus les coups seraient vifs que l’on allait porter en mon nom, plus je serais exposé à mille petites vengeances. Je vous réponds : C’est le devoir 1 Quant à ma santé, que vous invoquez, vous faites trop bon marché de ma santé ; rassurez-vous, j’ai la vie dure 1 « Quant à l’argent, la captivité l’aima bien vite épuisé... Je sais qu'en prison tout est cher; mais enfin, si ma ltourse est vide, je saurai comment la remplir : vous êtes là. Je ferai alors ce que vos offres cent fois réitérées ne m'ont pas fait faire encore. Je

m'accompagnèrent au tribunal , beaucoup de mes grands amis politiques crurent prudent de m’abandonner encore. Mais bientôt, déçus dans leurs calculs, ils vinrent me visiter à la Force, prison que j’avais choisie, lorsque l’entrée de M. de Polignac au ministère les eut enfin bien convaincus qu’il n’y avait rien à espérer des Bourbons, comme je n’ai cessé de le dire et de le chanter.

11 m’eût été facile d’obtenir de passer mes neuf mois dans une maison de santé : loin de moi l’idée d’en faire la demande. Les motifs ne m’auraient pas manqué: je fus très- souffrant pendant les quatre premiers mois de. cette détention. Mais, quand on s’est mis en guerre avec un gouvernement, il me semble ridicule de se trop plaindre des coups qu’il nous rend, et mala-

vous demanderai de l’argent quand le mien sera écoulé, et ce ne sera pas même sous forme d’emprunt , si votre amitié l'exige. Vous voyez que je pense à tout.

<t Encore une fois, voyez que, dans le projet que vous me soumettiez hier, si l’autorité paraît reculer devant une plaidoirie, l'accusé recule aussi devant le pouvoir, que sa défense pourrait offenser. Supposez un momeid que vous seul vous soyez le public, et demandez-vous si, témoin d’un jeu pareil, vous n’en chercheriez pas les ressorts cachés et si cette découverte noterait pas quelque; chose à l'estime, à l’intérêt que vous porteriez à l’accusé? Crovez-moi, mon cher Laffitte . il est des instants où l’homme le plus modeste a besoin de s’exagérer sa propre valeur, et je "crois être dans un de ces instants-là. Prenons donc tout au pire : on me met en prison pour plusieurs années ; alors il m’est, bien permis de croire que la France en poussera un cri d’indignation ! Allons plus loin : je meurs dans les fers. Ne m'estil pas permis de croire aussi que, pendant tout un demi-siècle.

droit de lui fournir l’occasion de se montrer généreux

en les adoucissant.

Peut-être pensé-je ainsi parce que, je l’ai déjà dit, la vie de prison, dans un coin particulier, cette vie cloîtrée, régulière, aux longues soirées, n’est pas sans quelque charme pour moi. Elle ne convient nullement à la jeunesse ; mais j’avais plus de quarante ans quand j’en essayai. A cet âge j’ai pu me demander quelquefois si je n’étais pas né pour le couvent. Mais non ! on y manque de liberté morale, et c’est celle dont je ne puis me passer.

Le plus grand tourment des maisons de détention, et quelquefois il est affreux, c’est le spectacle d’irremédiables infortunes, imprudemment encourues, et des natures dégradées qu’on y rencontre. Qui le croirait pourtant? Ce n’est pas là qu’un misanthrope trouverait le plus d’arguments contre cette pauvre espèce

et tout au moins, ma mort restera comme un sanglant reproche à la mémoire de certaines gens? et savez-vous que ce serait la plus terrible accusation que l’on puisse faire à la mémoire de Charles X? J’ai trop sacrifié les biens du présent à je ne sais quel vain amour de gloire et de vertu pour que vous ne pardonniez pas à ma folie cette façon de considérer les choses.

« Examinez donc mes raisons, pcsez-les bien, et. particuliérement la pureté de mes intentions et la netteté de ma position actuelle ; dites-moi si, eu elfet, vos vues ne sont pas plutôt celles d'une amitié qui s'épouvanté que les conseils d’une sagesse tranquille et froide.

a Tout à vous de cœur. Votre ami.

« [il. HANOI h. »

ma nimin M’iiib

humaine. En revanche, le philosophe en recontrerait de terribles contre les lois qui nous régissent, quoique moins imparfaites pourtant que celles qui ont pesé sur nos pères.

Pendant ma détention, j’éprouvai une vive contrariété. -Mes jeunes amis voulurent ouvrir une souscription pour le payement de mon amende, qui montait, avec les frais judiciaires et le décime de guerre, à onze mille cinq cents francs. Je prévoyais le peu de succès qu’elle aurait. On était fatigué de souscriptions ; puis les classes ouvrières n’y concouraient pas, dans l’idée qu’on avait que les banquiers, mes amis, se hâteraient d’acquitter cette dette politique. Mais les banquiers, fort généreux en paroles, se laissent faire les honneurs de tout, au meilleur marché possible; je ne l’ignorais pas, et m’étais arrangé de sorte que ces messieurs ne fussent pas de la cotisation. J’aurais aussi voulu n’avoir pas cette obligation au public, car il est un peu banquier de sa nature, et s’arroge volontiers des droits sur ceux à qui il ouvre sa bourse. Ceci, je ne l’osais dire alors. Cette souscription, grâce au zèle des jeunes gens, n’échoua pas; mais peu s’en fallut, et, sans M. Bérard, qui la compléta, j’aurais été obligé d’y mettre du mien. y / *-\

Ap rès la Révolution de juillet, le comité des secours accordés aux condamnés de la Restauration me fit proposer une rente de six cents francs pour ma part dans les indemnités que donnait le gouvernement. Je ’ refusai : il y avait des victimes dont les besoins étaient

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