‹ Ma biographie (volume 2)Chapitre 18 sur 25 · KG · texte numérisé non relu

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On trouverait aussi dans ses lettres la preuve que, partis souvent des points les plus opposés, des hommes de cœur peuvent venir faire un jour alliance sous les bannières de la patrie et de l'humanité, liaison puissante pour que, dans les luttes d'opinion, ou ne se laisse jamais aller à la haine ni aux injures contre les individus, dès qu’on peut voir en eux des adversaires de bonne foi. Si un mauvais cœur, bel esprit sans doute, a dit: « Conduisons-nous avec nos amis comme s’ils devaient être un jour nos ennemis ; » un homme de bien a corrigé ainsi cette horrible maxime : « Conduisons-nous avec nos ennemis comme s’ils devaient être nu jour nos amis; >> et c’est ce que je me suis souvent dit. Quant au mot d’ennemi, je l’emploie parce qu’il ni’ est offert là, car je n’ai donné ce nom à qui que ce soit. Au contraire aurais-je pu donner le nom d’ami à trop de monde, si j’avais été de nature à le prodiguer et à céder à toutes les avances.

J’ai eu même la réputation de me refuser à presque toutes les invitations qui m'arrivaient de tant de côtés. Les grands seigneurs de l’ancienne noblesse qui soutenaient l’opinion libérale n’ont, entre autres, jamais pu m’attirer chez eux, et je disais un jour au respectable M. de la Rochefoucauld-Liancourt, qui avait la bonté de m’en faire reproche : « Monsieur le duc, ce n’est point, croyez-moi, une ridicule humeur démocratique qui m'empêche de me rendre à vos instances. Je sens l’honneur que vous me faites ; mais j’ai un dict ionnaire différent de celui qui est en usage dans vos salons.

Jusqu’à ee que j’eusse feuilleté le vôtre, je ne serais chez vous qu’un sot ou qu’un muet. » J’ai, en effet, eu l’habitude de me soumettre aux manières et au ton de ceux chez qui j’allais, sauf à n’y pas retourner quand le travestissement me coûtait trop. J’aurais pu dire aussi au duc que je n’ai jamais été à mon aise avec, les gens que je 11 e connais pas, au moins de nom. Ils me préoccupent jusqu’à ce que je les aie devinés et m’ ôtent toute liberté d’esprit. M. de la Rochefoucauld se rendit si bien à mes raisons, que, voulant me prier, en 1818, de faire une chanson pour fêter, à Liancourt, le départ des troupes étrangères, il me demanda rendez-vous chez moi ou dans un café. On peut croire que je me hâtai de l’aller trouver chez lui. Je pensais à traiter ce sujet; je lui promis que, si la chanson se faisait, il en aurait l’ être nue à sa fête patriotique. Aussitôt que la Sainte Alliance des peuples fut terminée, je la lui envoyai, ce qui me valut de grands remercîments. Comme il était un des administrateurs des hospices, je<fis ce méchant distique :

J'ai fait pour certain duc un chant qui n’est pas mal :

Je suis sûr désormais d’un lit à l’hôpital.

Le lit à l’hôpital n’était pas encore à dédaigner.

Nos libéraux, anciens nobles, malgré la suppression volontaire des titres et même de la particule, n’en restèrent pas moins, presque tous, un peu ducs, marquis et comtes, et j'en sais un qui, tout en préconisant la

loi agraire, qui coûte moins à prêcher que l'aumône à faire, a intenté de bons petits procès à ses voisins pour la conservation de servitudes féodales depuis longlemps avariées.

Plusieurs grands seigneurs de fabrique impériale, pauvres lunes éteintes depuis la chute du soleil, n’avaient pas une morgue moins plaisante : il n’y manquait qu’un peu de faveur de cour pour en faire de l’insolence, ce qui ne m’empêcha pas d’en voir quelques-uns fort polis avec moi après les journées de Juillet. Pendant la Restauration, ils n’auraient osé me parler, de peur de se compromettre; mais, Charles X tombé, je pouvais quelque chose, et ces messieurs cherchaient partout aide et conseil pour reconquérir leurs grandeurs éclipsées, à ce point que plusieurs se sont faufilés au faubourg Saint-Germain pour y faire ratifier leurs titres nouveaux par l’ancienne noblesse. Les infidélités que ces nobles récents ont faites à leur origine plébéienne m’ont rendu moins tolérant pour i eux que pour ceux qui devaient leurs préjugés au vieux [sang et à l’éducation. Je crois que la nation entière en jugeait ainsi. Passant à Compïègne, que l’Empereur et sa cour venaient de quitter, — nous étions, je crois, en 1808 , — je rencontrai sur la route une vieille paysanne qui, d’une figure joyeuse, m’aborde et s’écrie « Ah ! monsieur, je. l’ai vu enfin! — Qui donc? lui dis-je, feignant de ne pas le deviner. — L’Empereur ! l'Empereur ! réplique-t-elle. Il m’a saluée. Il salue tout le monde. Ce n’est pas comme ces seigneurs qui sont

auprès do lui. On voit bien que ceux-là ne sont que des parvenus ! » La pauvre femme ne voyait pas un parvenu dans l’homme que la gloire avait élevé si haut. Le peuple non plus; mais, sauf les grands noms militaires, il estimait bien peu les personnages de cette ! cour si brillante, où cependant figuraient de hautes capacités et grand nombre de vieilles illustrations nobiliaires.

La Fayette, homme rempli d’une bienveillance égale pour tous, au moins en apparence, s’était purgé parfaitement des prétentions de sa caste. Si on reconnaissait en lui legrand seigneur d'autrefois, c’était peut-être au trop de soin qu’il prenait pour le faire oublier. Malgré les marques d’amitié qu’il ne cessa de me donner, je n’ai jamais été le visiter à son château de Lagrange, où tout le monde voulait avoir été, quelque invitation qu’il ail eu la bonté de me faire, quelque instance que Manuel ait mise pour m’y conduire , et je soupçonnai qu’au fond du cœur le général m’en a un peu gardé rancune. Pourquoi ne ferais-je pas un aveu ? je doutais de sa capacité politique et lui reprochais de n’avoir pas imité, aux derniers moments de l’Empire, le noble exemple donné par Carnot. Je savais que dans les Cent -Jours de sages patriotes, et entre autres Dupont (de l’Eure), croyaient avoir eu de graves reproches à lui faire. Tout cela contribua peut-être au refus d’aller à Lagrange. Puis je sentais que, dans ma position, l’approcher trop, c’était m’enrôler, ce qui ne convenait point à mon allure indépendante. On m’en a

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blâmé, sans doute. Je me blâmais moi-niénie, et, malgré ce que je viens (}e dire, nul plus que moi n’a reconnu la pureté des intentions de la Fayette et les immenses services qu’il a rendus à la liberté. Mais j’obéissais à mon instinct.

Kn tout temps j’ai trop «compté sur le peuple pour approuver les sociétés secrètes, véritables conspirations permanentes qui compromettent inutilement beaucoup d’existences, créent une lbule de petites ambitions rivales et subordonnent des intérêts de principe aux passions particulières ; elles ne tardent pas à enfanter les

défiances, source de défections, de trahisons même, et

Unissent, quand on y appelle les classes ouvrières, par les corrompre au lieu de les éclairer. A tout ce que j’avance ici je pourrais apporter des preuves; j’ai su tout ce que ces sociétés ont fait, ou j’en ai su du moins assez pour affirmer qu’elles ne peuvent conv enir q u’à -des peuples opprimés par l'étranger- Sans l’utilité dont la Fayette put croire que serait un jour cet entourage politique, ce grand citoyen eût sans doute pensé comme moi, qui, non-seulement refusai de faire partie des carbonari , mais tâchai de détourner plusieurs de mes amis, et Manuel entre autres, d’entrer dans cette asso-

ciation. La Révolution de 18o0 a prouvé que, dans un pays où les mœurs, sous quelque régime que ce soit, assurent toujours une certaine somme de liberté, on n’a besoin ni de sociétés secrètes ni de conspirations pour qu’à son jour le peuple montre sa volonté. La société Aide-toi , le ciel t'aidera , qui agissait ostensiblement.

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a seule rendu de véritables services à notre cause; car, en dépit de tout ce qui a été dit et, écrit par les légitim istes. a ucun complot, aucune affiliation secrète n’a présidé à la généreuse insurrection qui renversa la branche ainée des Bourbons : j’ai vu môme des gens bien surpris (pie la victoire eut été obtenue sans eux. Ou peut m’en croire, moi qui étais si bien placé alors pour en être instruit, et qui suis si bien placé aujourd’hui encore pour dire toute la vérité. Le gouvernement de Charles X a seul conspiré contre lui-même à ce moment-là, ce qui ne veut pas dire pourtant que depuis longues années certaines ambitions u’cussenl formé des projets et préparé un plan de conduite. En 1824 ou 1825, le duc d’Orléans disait à un de mes amis : « Arrive ce qu’il voudra, je ne quitterai plus la France, à moins qu’on ne m’eu chasse. » Peu de temps après ce mot , qui laisse entrevoir tant de choses, M. de Talleyrand assurait à ce même ami que, par les relations qu’il avait conservées avec les tories anglais, il était certain qu’une révolution en France ne serait pas vue de mauvais œil si elle s’arrêtait à un changement de personnes. 11 y aurait peut-être eu là de quoi faire hésiter ceux qui poussaient à (telle révolution, si Charles X ne l'eut rendue inévitable.

Ceci m’amène à parler de M. de Talleyrand et du peu d’occasions que j’eus de mesurer cet homme à sa renommée. Il avait exprimé plusieurs fois le désir de me rencontrer. « Que ne l’invitez-vous à dîner V lui disait un de mes ainis, qui savait qu’en penser. — Je

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suis trop grand seigneur pour me l'aire refuser, » répondit-il en souriant. Il demanda à Laffitte de le faire diner avec moi : c’était au commencement de 1827.

Je pus enfin voir à mon aise ce personnage si curieux observer. Aussi, d'abord, je fus tout yeux et tout oreilles, fl savait que, plusieurs années avant, sollicité indirectement par quelqu’un du pouvoir de faire une chanson contre lui, j'avais répondu : « J’attends qu’il soit ministre. » Il ne m’en estimait pas plus sans doute et s'embarrassait fort peu également des préventions qu’il devait croire que je nourrissais contre lui, si tant est qu’il vit autre chose en mon humble individu qu’un objet de simple curiosité. Il se fit charmant pour moi et s’empressa de me parler politique ; c’est en cherchant à répondre à des réflexions malignes sur le compte du duc d’Orléans, aujourd’hui roi, qu’il me dit ce mot tant répété : « Ce n’est pas quelqu’un, c’est quelque chose. » Après plusieurs rencontres, je pps me convaincre que, si on lui avait prêté des mots spirituels, il ‘ pouvait en prêter bien davantage aux autres. L’esprit,

> £hez lui, n’était que la parure d’un grand bon sens, se ,

“ résumant sous une forme brève et piquante. On aurait ignoré son âge et les différents rôles qu’il a joués, qu’on eût pu le deviner à tout ce qu’il y avait d’expérience dans ses paroles, relevées par ce ton parfait des gens de bonne société qui ont traversé des révolutions, que n’effarouche jamais le mauvais ton des autres. 11 faut dire que sa position lui donnait un immense avantage dans les salons. A toute question il prenait le temps de

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