‹ Ma biographie (volume 2)Chapitre 19 sur 25 · MA MOU R AP NIE · texte numérisé non relu

MA MOU R AP NIE

répondre ; il s’était fait oracle, et c’était ainsi qu'on l’interrogeait, attachant une pensée à son silence, qui souvent n était que de l’ennui ou de la paresse, son vice favori. En somme, il n’avait rien d’élevé, rien de profond, rien de généreux; parfaitement égoïste, il n’a jamais eu que son intérêt privé pour unique mobile même de ses actes politiques, ce qui suffit pour démentir la réputation de grand homme d’État qu’ont voulu lui faire ceux qu’avaient éblouis ses vieux titres et son luxe princier *.

Je n’en dirai pas plus de ce personnage, qui appartient à l'histoire. Ceux qui écriront sur notre époque ne manqueront pas, je l’espére, de réduire la prétendue capacité de Tallevrand à ses justes proportions, et de flétrir à jamais ce ci-devant évêque, grand seigneur, qui trahit la France et Napoléon, dont les bienfaits avaient créé sa haute position, et qui se fit payer, en

Au congrès de Vienne, il jouti d'abord un rôle si blessant pour son amour-propre, qu'il voulait quitter la partie; c’est M. de la Ucsnardierc, dont la réputation est grande encore aujourd'hui aux affaires étrangères, qui lui suggéra de demander, par une note, quel serait le pied de paix de l'Autriche si l’on cédait aux prétentions envahissantes de la Russie du côté de l’Allemagne. Le conseil antique, consulté, déclara que, dans ce cas, quatre cent mille hommes seraient nécessaires à l’empereur, qui s’épouvanta, ainsi que plusieurs autres princes. De ce moment M. de Tallevrand ressaisit de lïullucncc au congrès, mais dl se garda bien de l’employer, autant qu’il l’eût pu, au profit de la France. Je tiens ceci de la Bcsnardièrc lui-mènic- Ce n’est pas le seul service de ce genre qu’il ait rendu au plus paresseux des hommes. [Sole de Déranger.)

lui

MA II 10 G R A 1* Il I E

1814, le désastreux traité de Paris, signé à la grande surprise des étrangers eux-mêmes.

Je n'ai plus rien à dire de moi qui puisse servir d’enseignement àceux (fui suivent la carrière quej’ai quittée à cinquante-trois ans.

( onslaunnent lié avec les principaux chefs du parti libéral, j’ai contribué comme eux et plus que beaucoup d’entre eux aux événements de la Révolution de juillet 1850. Après le triomphe du principe po pulaire sur le principe légitimiste, je crus mon rôle terminé, ma tâche remplie. 11 me sembla qu’un temps de repos était nécessaire â la nation pour juger son œuvre ; et, quant aux hommes que le pouvoir allait enivrer ou étourdir au moins, je reconnus, dès les première jours, que je n'avais rien à faire auprès d’eux. J’allai les attendre dans la retraite, où plusieurs ne pouvaient manquer de me venir retrouver bientôt.

Beaucoup de mes amis auraient désiré que j’aspirasse aussi aux honneurs du pouvoir. Un laissant de côté l’obstacle du cens, que je ne finis payer, pareille prétention n’allait pas à un homme qui a su de bonne heure reconnaitre ce qu’il y a de faiblesse dans son caractère et avouer ce qu’il y a de superficiel dans son instruction. Le pouvoir est un instrument difficile â manier, dont il faut longtemps apprendre â se servir avant d’en userbien. Or j’étais à l’âge où l’on n’apprend plus qu'à se mieux rendre compte chaque jour de tout ce qu’on ignore.

S'il m’est arrivé, dans quelques circonstances, d'avoir

MA UIOGR APIME

l’avantage de la perspicacité et du calcul sur des hommes beaucoup plus éclairés que moi, je sais que je ne l’ai dû qu’à ma position particulière : agissant peu, complètement dégagé d'intérêt personnel et de toute arrière-pensée ambitieuse, il m’a été facile de voir quelquefois plus juste et plus loin que des esprits qui m’étaient infiniment supérieurs, niais qu’agitaient des désirs ou des passions que je n’avais pas. 11 n’est pas jusqu’aux nobles ambitions, celle de la popularité, par exemple, qui ne puissent troubler l’entendement le plus \ sain. Qu’on ne s’y trompe donc point : l’avantage que I j’ai eu sur beaucoup d’autres, c’est de n’avoir rien été et de n’avoir presque rien fait. 11 faut laisser les sots se prévaloir d’un pareil bonheur.

Mes jeunes amis les républicains, trompés également sur ma capacité et cherchant une garantie pour leurs principes, voulaient aussi que je tendisse la main à quelque portefeuille. « Quel ministère voulez-vous qu’on inc donne? — Celui de l’instruction' publique. — Soit! une fois là, je fais adopter mes chansons comme livre d’étude dans les pensionnats de demoiselles. » Et, à ces mots, mes jeunes amis de rire euxmêmes de leur folle idée.

Le nouveau gouvernement me lit faire les offres les plus honorables ; mais je les repoussai, n’étant pas de ceux que tentent les sinécures ; car un travail obligé ne pouvait plus me convenir, et j’aurais rougi, ayant asse^ pour vivre du produit de mes petits volumes, de puiser des pensions dans le coffre que la nation se fatigue à

1ÎH» . VA BIOfiRAPIIlF.

remplir chaque année. Je tiens surtout à honneur de n’avoir jamais été à charge à mes concitoyens, et la preuve que ce n’est pas par puritanisme, fausse vertu qui m’irait si peu, c’est que, comme je l’ai déjà dit, je n’ai jamais hésité, même depuis 18 ô 0 , à recourir à la bourse de ceux de mes amis riches qui n’étaient pas des personnages politiques.

Je veux rapporter ici une des plus flatteuses récompenses accordées à mon patriotisme. Le vendredi de la grande semaine, une dame que je ne. connaissais pas et que je n’ai jamais revue, traversant la foule qui encombrait les salons de Laffitte, arrive jusqu’à moi et m’offre un immense drapeau tricolore : « Monsieur, me dit-elle, j’ai passé la nuit à le faire préparer. C’est à vous, à vous seul, que j’ai voulu le remettre pour que vous le fissiez replacer sur la colonne. » Touché jusqu’aux larmes, tout en remerciant cette dame, j’insiste pour que l’hommage du drapeau soit fait aux députés assemblés : « Non, non, reprend-elle, c’est à vous, à vous seul. » Et elle disparait.

Ce drapeau fut immédiatement arboré sur la place de la colonne Vendôme par les jeunes gens qui se trouvaient témoins de cette scène.

Moi, qui ai reçu cl qui reçois encore tant de témoignages de l’affection populaire, il n’en est pas dont le souvenir se réveille plus souvent en moi que celui de celte daine et de son drapeau. Puisse-t-elle me survivre pour voir un jour ici le témoignage de la reconnaissance que je lui ai conservée !

Pour n’êtrc pas exposé à des instances embarrassantes et aussi parce que je hais de me mettre en évidence sans nécessité, je crus devoir refuser de me rendre auprès du nouveau roi, qui plusieurs fois me fit exprimer le désir de me voir, et même de me remercier, mot que je mets sous la responsabilité de deux de mes amis, Laffitte et Thiers. A cette occasion, ayant répondu, en plaisantant, que j’étais trop vieux pour faire de nouvelles connaissances, on a attribué mes refus à mes opinions : on s’est trompé. Je n’avais jamais vu le duc d’Orléans, mais je le savais homme d’esprit et de sens ; devenu roi, il ne pouvait ignorer que, tout en contribuant aux déterminations dont il avait été l’objet dans les moments qui suivirent la victoire du peuple, je n’en étais pas moins nourri de pensées républicaines; mais que, patriote avant tout, j’avais cru nécessaire de transiger avec des circonstances impérieuses de salut public. C’était en moi le résultat de quinze années de réflexions. N’ayant jamais pris d’engagement avec aucun parti, car je n’ai jamais été homme de parti, mais homme d’opinion, j’étais complètement, libre à cet égard. Mon républicanisme ne pouvait donc in’empécher de me rendre auprès du prince, qui, sur l’objection que Laffitte lui en avait faite, répondit, en souriant sans doute : « Je suis républicain aussi. ;> Ce que je redoutais, si je lui étais présenté, c’étaient ses instances pour me faire accepter des honneurs ou des pensions. Les rois, si nouveaux qu’ils soient, n’aiment pas qu’on les refuse en face. Le refus de l’aller voir ne devait

M A Bior.lt AP HIE

passer que pour de la sauvagerie ; le refus de ses faveurs eût pu paraître de l’outrecuidance. Je n’avais d’ailleurs nulle envie de donner de l'éclat à ce que l’on a bien voulu appeler mon désintéressement.

* Après tout, à quoi pouvait servir une ou plusieurs conversations entre deux hommes placés si diversement et arrivés tous deux à l’Age où les idées sont d'autant plus tenaces qu elles ont l’orgueil de leur durée? 11 est à croire que le roi et le chansonnier ne se seraient pas entendus, si bienveillant que l’un eût voulu se montrer, si poli que l’autre se fut fait un devoir de paraître. Me serais-je posé en conseiller de la couronne? Mais, si mes amis, devenus ministres, n’écoutaient déjà plus mes très-humbles remontrances, un roi eût-il été tenté de les accueillir? Il en eût ri ; c’eût été un de ses bons jours. La réflexion m'eût fait rire moi-même du sot rôle que j’aurais essayé de jouer et que tant de niais ont été prendre, avec le succès que nous savons tous.

Ceux qui alors voulaient me lancer à la cour disaient : « On est admis sans façon ! on y va en hottes. — bien! bien! répondais-je, des bottes aujourd’hui, des bas de soie dans quinze jours. «

Tout cela n’a coûté qu’à ma curiosité, car, pour un observateur, quel spectacle dut offrir cotte cour nouvelle !

Je me suis également tenu loin des honneurs littéraires, cl entre autres raisons, qu’il m'a fallu trop souvent répéter, alin de ne pas donner un exemple nuisible

M A R T 0 fi R A P 11 T F.

à la liberté du genre qui m’a été si favorable, qu’on me pardonnera d’en exagérer un peu l’importance. Que bien faire la chanson soit un titre académique, les chansonniers ne seront-ils pas tentés de se faire 1rs serviteurs du pouvoir pour arriver à l’Institut, devenu une des antichambres de la pairie? Le peuple peut encore avoir besoin de satire chantée, et moi, je ne serais pas fâché d’avoir des successeurs.

Un moment bien choisi pour essayer d’entrer à l’Académie, c’était lorsque, dans la dernière année du règne de Charles X, M. de Chateaubriand, par une démarche d’extrême bienveillance (nous nous connaissions encore fort peu), vint m’engager à prendre place parmi les candidats à la première vacance. Alors ma nomination eût pu avoir une signification politique utile, ainsi que le prouvèrent les injures que cette démarche, si honorable pour moi, attira à M. de Chateaubriand de la part d’un journal. Je ne cédai pourtant point aux vives instances du grand homme qui s’offrait à me servir de parrain, si je puis m'exprimer ainsi.

Depuis la Révolution de juillet, je dus voir dans mon admission à l'Académie, si toutefois ce corps eût daigné m’admettre, l’obligation d’assister à des cérémonies publiques, d’y porter l’habit brodé, de prononcer, l’épée au côté, des discours d’apparat, en présence d’un nombreux auditoire, et d’avoir trop souvent à combattre des brigues comme celles qui ont affligé Constant sur son lit de mort .ou repoussé jusqu’à trois fois notre grand

poète Hugo « Mais, m’ont répété des académiciens euxmêmes, qui vous force à subirions ces ennuis? Faites comme nous, qui ne mettons presque jamais le pied à l'Académie. » Et voilà justement ce que je ne puis comprendre. « Quoi ! messieurs, négliger les devoirs qu’impose un honneur sollicité ! Non, cela me serait plus pénible encore que l'accomplissement de ces devoirs, dont mon caractère finirait peut-être par me rendre esclave. » Autant que ma conviction l’a permis, j'ai toujours cherché à mettre ma position d’accord avec mon humeur et mes goûts, règle beaucoup moins observée qu’on ne serait disposé à le croire. Plus j'ai vieilli, plus j’ai éprouvé le besoin d’une entière indépendance, ce qui doit me faire redouter d’appartenir à un corps quelconque, .le ne puis penser que seul, et je commence même à ne savoir guère plus vivre qu’en tête à tête avec mes pensées, quand mes vieux amis ne sont pas là.

Malgré l’inconcevable popularité qui s'est attachée à mon nom, malgré les suffrages de tant d'honnnes supérieurs et les louanges qui m’ont été prodiguées jusque sur le théâtre, qu’on ne croie pas que je me dissimule l’inconvénient pour moi de n’être pas de l’Académie, .l’y perds aujourd'hui la considération particulière qu elle donne à ceux qui en font partie, n’importe à quel titre ; et ma mort sera privée des honneurs solennels qu’elle décerne à ses membres défunts, honneurs dont fait semblant de rire tel qui les envie et que le public est loin de regarder d’un oeil indifférent. Qui sait

MA RIOC.R APIIItî

même si ma conduite, mal interprétée, n’indisposera pas l'Académie contre ma mémoire, si peu que ma mémoire doive me survivre? J’ai aimé trop sincèrement les lettres pour ne pas le craindre ; et cette crainte, j’hésite d’autant moins à l’exprimer ici, qu’elle répond à ceux qui m'ont accusé de ne pas aspirer au fauteuil pour me singulariser. Aujourd’hui, où on n'estime que la singularité qui profite, j'aurais fait un mauvais calcul.

Au reste, je le déclare, si je n’ai pas toujours reconnu l’utilité île l’Académie française, personne ne rend plus justice que moi désormais à cette fondation de Richelieu. La preuve eu est dans le reproche que je n’ai cessé d’adresser à ses membres, au nombre desquels j’ai compté et compte encore tant d’amis, de ne pas utiliser la puissance qu’elle peut leur donner à une époque d’anarchie littéraire où la langue a besoin d'une tutelle large et intelligente pour résister aux barbarismes du barreau, du journalisme et de la tribune. N’a-t-on pas été jusqu’à vouloir remettre le patois en honneur!

Les académiciens ne devraient pas 1 oublier : ainsi que le royaume, la langue avait besoin d unité, et c’est pourquoi ce grand ministre, éminemment national, fonda l’Académie française.

Quant à moi, que la langue a toujours vivement préoccupé, en dépit ou plutôt par suite de mon igno- j rance, je l’avoue, je préférerais à l’annexion de la Bel- J gique et des provinces rhénanes à la France de voir J l’Académie, aidée de toutes les classes de l’Institut, pro- j duire enfin un grand et beau dictionnaire, révisé tons .

MA lî 1 0 <; H A |> IMF.

les dix ans, distribué gratuitement à toutes les administrations grandes et petites, et prenant place à côté de nos codes, dont, selon moi, il égalerait alors l’utilité*.

4e n’ai plus que peu de mots à ajouter à cette trop longue notice.

Lors de la révolution de Pologne, comme 'membre du comité polonais, je lis imprimer une petite brochure, composée de quatre chansons et d’une dédicace à la Fayette. Tous les exemplaires que le bon Perrotin fit tirer à ses frais furent remis au comité, qui en recueillit tons les bénéfices.

' llien entendu que je ne parle pas ici d'un dictionnaire connue celui que ces messieurs ne finiront jamais, et qui, dit-on, doit contenir l’histoire des mots. J’entends un dictionnaire a l’usage de toute la nation et des étrangers qui parlent ou étudient notre langue.

Il est bien entendu aussi que ce grand travail s'exécuterait aux Irais du gouvernement , et que , sous la commission . composée île membres choisis dans les différentes classes de l’Institut, il y aurait un grand nombre de jeunes hommes employés aux travaux préparatoires.

I, 'Académie française tiendrait la plume dans le travail général. Des épreuves de chaque feuille seraient affichées, avant le tirage, dans les lieux d’instruction publique, comme facultés, collèges , etc. , et la commission devrait examiner toutes les observations qui lui seraient adressées sur le contenu des épreuves.

Comme on ne fait plus rien chez nous par pur dévouement, il faudrait que le gouvernement ne ménageât pas l’argent pour celle O'uvre nationale, qu’il ferait distribuer gratuitement par lotit où le liesoin en serait reconnu.

Sole île Mranger.

Je ne pus donner mon dernier volume au public qu’eu 1855; mais je le lis eu lui promettant de ne plus l'occuper de moi. Je savais que je tiendrais parole, à moins de revers trop grands. C'est depuis lors (pie j’ai tout fait pour rentrer dans l’oubli et reconquérir une entière liberté, car la réputation est aussi une dépendance, parfois même une dépendance assez fâcheuse, ce dont ne se doutent guère les jeunes gens Passe encore si la réputation était toujours de la gloire !

Attaché de cœur à des hommes des différents partis qui s’enlre-choquèreut après l’établissement de la nouvelle dynastie, affligé des fautes que les uns et les autres multiplièrent à l’envi, fatigué de prêcher en vain une trêve qui devait profiter à la France, je m’éloignai du spectacle de ces tristes alternatives. Passy, Fontainebleau, Tours, m’ont vu chercher la retraite et le silence, et c’est dans cette dernière ville que j’écris cette notice, que j’achèverai peut-être ailleurs.

Après avoir douté de moi-même toute ma vie, il serait cruel d’avoir à douter des autres avant de mourir. Heureusement j’ai assez étudié le mouvement actuel du monde pour en tirer une conclusion consolante, eu dépit des sinistres prédictions que les mécomptes personnels font éclater de toutes parts. Le triomphe de l égalité se prépare en Europe, et la gloire de ma chère patrie sera d’avoir réclamé la première, au prix des pltts grands sacrifices, le gouvernement de la démocratie, organisé par les lois qui sont le besoin de tous. Je puis

M A li I U i< Il A l' Il 1 1

donc rendre grâce à Dieu des espérances qu’il me donne pour la cause que j’ai servie cl qui aura mes derniers vœux el mes dernières chansons.

Tours, janvier IXH).

UN IMi MA DIOGIi A PII IL

APPENDICE

IR

APPENDICE

C'est dans les lettres de Béranger * qu’il faudra chercher la peinture achevée et le tableau varié de sa vie. JM a Biographie n’est qu'une esquisse.

On a cru devoir recueillir quelques-unes des papes que Béranger avait consei'vées, et qui sont comme les pièces justificatives et les éclaircissements de cette rapide biographie. On a joint à ces papiers diverses notes qui les complètent ; on s'est permis d’y joindre aussi le résumé que quelques précieux souvenirs. La mémoire de Béranger n'a besoin d'être ni louée ni détendue par personne ; mais la curiosité du public réclame quelque chose de plus que ce qui a été dit dans les récits si modestes et sitôt arrivés à leur terme.

' La Corretpoiidimct de Béranger paraîtra prochainement. L'éditeur ne croit pas avoir besoin de faire appel à toutes les personnes qui possèdent des lettres du poète. Il est trop clair que nous avons tous intérêt en France à ce que. le recueil de ses lettres soit aussi complet e aussi précieux que possible.

APPENDICE

L'unité d'un caractère si digne d'est ime est sans doute un spectacle assez rare en un temps où de rapides et de violentes secousses ont ébranlé tant de caractères. C’est pour marquer jusqu'au bout cette unité qu’on a attaché un Appendice aux Mémoires de Béranger.

Ma Biographie s’arrête en réalité aux journées de Juillet 1830. Béranger va dit pourquoi il voulut rester à l'écart et. n’élre rien, pas même le conseiller du gouvernement dont il avait plus que personne assuré le triomphe. Dès que sa vie active a cessé, il a, le courage de la retraite et ne se dément plus jusqu'à la mort.

« liii Dévolution de juillet a aussi voulu faire ma fortune, dit-il dans la préface de 18ôô ; je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister. Tous ou presque tous mes iuuis oui passé au ministère ; j'en ai même encore un ou deux qui restent suspendus à ce mât de . cocagne. Je me plais à croire qu'ils y sont accrochés par la basque, malgré les efforts qu'ils font pour descendre. J’aurais donc pu avoir ma part à la distribution des emplois. Malheureusement je n'ai pas T autour des sinécures, et tout travail obligé m’est devenu insupportable , hors peut-être encore celui d’expéditionnaire. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc ! je faisais de la paresse. »

Il faisait de la sagesse surtout, et il réservait à ses vieux jours le rude labeur d'une charité que rien n’a rebutée , pas même l’ingratitude.

Eloigné du mouvement de la politique , Béranger , dès 1833 . savait à quoi s'en tenir sur ce que le lendemain promettait. Une admirable lettre écrite à Lucien Bonaparte le dit avec toute la raison, toute la grâce et toute la franchise qu’on peut attendre / du poêle qui se retirait en ce moment même de la carrière et A du citoyen qui, après avoir travaillé si énergiquement et si (, heureusement au passé , ne désirait plus que rêver librement à l'avenir.

APPENDICE

« Prince,

« Une indisposition grave, à laquelle je suis fort sujet, d'horribles douleurs de tôle, m'ont privé du plaisir de répondre aussitôt que je l’aurais souhaité a la lettre que m’a remise , non M. Presle, mais M. Ravioli. Je commence à me rétablir, et m’empresse de vous remercier de la nouvelle marque de souvenir que vous voulez bien me donner.

« Savez-vous , prince , que dans un homme plus facile que moi à se faire des illusions votre lettre eût pu produire un dangereux mouvement d’orgueil? Heureusement je n’ai cherché dans vos expressions que le sens que vous avez dû vouloir leur donner. Le prix que vous dites attacher à mes conseils littéraires n’est qu’une manière ingénieuse de témoigner quelque estime à mon modeste talent ; et, quant à la justesse de mon coup d'œil en politique, permettez-moi de vous mettre à môme ; d’apporter de notables restrictions à cet éloge.

« Si plusieurs obstacles insurmontables ne s’y opposaient, j’aurais tenté le voyage de Londres pour vous aller témoigner de vive voix ma reconnaissance. Je regrette que cela me soit absolument impossible. Peut-être, en causant ensemble, prince, eussiez-vous pu tirer parti des observations que j'ai recueillies pendant le temps où j'ai suivi nos hommes politiques. M. Lacoste, ami du comte de Survilliers, pourra au reste vous transmettre, s’il le juge utile, tout ce que je lui ai dit sur les circonstances actuelles, ainsi que mes calculs d’avenir Je ne vous dissimule pas d’avance que, sauf depuis un temps fort court ,jnes idées n’ont pas eu beaucoup de partisans. Voilà pourtant les feuilles ; républicaines qui s'en rapprochent : mais c’est faute de mieux, v je pense. Voyez d'après cela le ras qu’on en doit faire. Il a été un temps où jeunes et vieux daignaient recourir à mes avis. J’en étais tout fier, mais on a fini par me traiter de radoteur, et j'ai fermé le cabinet de consultations. S’il ne m’arrive plus de vou-

AI* l'F.NDICF.

loir donner de conseils, il m’arrive encore de bavarder, el c’est sans doute un de mes bavardages qui vous a été rapporté. J’ai dû dire en effet , et plus d’une fois , que la situation actuelle pouvait durer dix ans, peut-être plus.

« Avant la Révolution de juillet, j'ai entrevu l' impossibilité d’établir dans un pays d’égalité le système anglais monarchique représentatif, qui ne peut se passer de l’appui d'une caste privilégiée. hors de cette dernière révolution , moi . vieux républicain, convaincu que la France n'était pas encore disposée à ac- , cepter la forme républicaine, j'ai désiré, pour achever d'user la vieille machine monarchique , qu elle nous servit de pl anche. [ pour passer le ruisseau ; et ce que je vous dis là , ma conduite et mes discours à cette époque l’ont prouvé à tous mes amis. Je crus pouvoir assigner à eel état transitoire une durée égale à la Restauration. Les fautes du nouveau pouvoir ont changé peu de chase à mes calculs, tout en fortiliant mes espérances. Delà, prince, les dix années de vie prédites à un trône qui a l’air si débile. Si le parti républicain n’eût pas lui-même commis des fautes que sa position rendait sans doute inévitables . nous serions plus près, peut-être, du dénoûment. (le parti n’a pas encore appris à bien connaître la France nouvelle : aussi rêve-t-il , l'impossible. C’est sur les intérêts créés par la Révolution qu’il faut fonder aujourd'hui, et il a trop souvent eu l’air de menacer ces intérêts. Heureusement, nous autres Français, c'est sous les coups de nos ennemis que nous nous disciplinons, et les coups ne nous manquent jamais. Les éléments républicains sont beaui coup plus nombreux que ne se le figurent et ceux qui redoutent et môme ceux qui désirent la république. Mais , selon moi , ils seront encore longtemps à se coordonner. Toutefois, en France.

1 nous pensons bien vite et nous agissons de même. Mais nous n’agissons que lorsque la conspiration des idées se rencontre sur la place publique avec celle des sentiments populaires ; or ces jours-là sont rares dans un siècle. Voilà ce qui me fait voir, dans un temps encore éloigné , la chute de ce qui est aujour-

Digiti2

APPENDICE 211

d'hui, habitué que je sius à toujours considérer les choses du côté le moins favorable.

« Prince, j’ai cru nécessaire de vous exposer quelques points de ma manière de voir, pour vous en faire juge. Je ne vous dirais pas tout, si je n’ajoutais qu'aujourd’lmi, vivant dans la retraite, il est vraisemblable que je ne suis plus dans la meilleure position pour modifier l’opinion que j’ai eue d'abord. Vous le savez, il faut toujours se défier des rêvasseurs. Ajoutez même que. dans l’intérêt de la république que je rêve, je souhaite qu elle ne fleurisse pas trop tôt. Le plus grave reproche que je fasse au gouvernement actuel, c'est de la faire pousser en serre chaude.

« Je sais aussi que je néglige le chapitre des accidents; mais, en politique spéculative, la seule à laquelle je sois propre, ils nè peuvent entrer en ligne de compte. Ce n’est que dans l’ac- | lion qu’on peut., jusqu’à un certain point, leur assigner une va- ; leur.

« Je crois, prince, vous avoir mis à même de faire de ma prédiction le cas qu’elle mérite, tout en vous prouvant que pour moi elle est le résultat d’un raisonnement désintéressé et d’une convict ion consciencieuse.

« Vous voilà armé de toutes pièces pour m’accabler aussi des noms de fou et de radoteur. Ne vous en gênez pas, j’y suis fait. ^ Les sages m’ont également accusé de folie sous la Restauration , ç et nos jeunes gens , malgré les événements qui, depuis deux ans, ont confirmé mes pronostics, n'en sont pas plus disposes à croire à mes prophéties ; je 11 e les en estime pas moins : ils ac- ■' , complissent leur mission ; la mienne n’est plus que de prêcher j dans le désert, et c’est un sot rôle.

« Vous en avez appelé à ma franchise; vous devez voir, prince, que je n’y ai pas fait faute. J’ai laissé aller ma plume, au risque de vous fatiguer et de me nuire dans votre esprit pour vous mettre sous les yeux tous les documents qui vous étaient nécessaires. Je vous le répète donc : jugez maintenant du cas que vous devez faire de mes paroles.

2i2 APPENDICE

« Puissiez-vous au moins trouver dans cette lettre une nouvelle preuve de rattachement éternel que je vous ai voué et un motif de plus de me croire toujours, prince,

« Votre plus reconnaissant serviteur,

« Bt. sangs a.

« Passv, 25 mai IHTiô »

Assurément cette lettre est curieuse à bien des titres. On a souvent parlé du sens divinatoire que Déranger semblait posséder : n’y a-t-il pas là une preuve assez étrange de ht netteté de cet instinct prophétique? L’opinion politique du poëte s’y exprime en des ternies qui sont clairs, et il est intéressant de voir ce ferme langage tenu à un homme qui peut-être ne partageait pas tous les sentiments de Béranger et que le même espoir ne satisfaisait pas.

La retraite même paraissait éclaircir aux yeux de Béranger la confusion des événements ; à distance il les comprenait mieux et jugeait plus srtrcmenl.

« Il faut que vous sachiez bien, écrivait-il un peu plus tard à Lamennais, que je n’ai de valeur que dans la méditation. La dis- ! mission fait évaporer le peu d’idées qu’il y a en moi. J’ai d’ailleurs une conscience méticuleuse qui m'empêche d’êtr e homme y jfi dejrartî ; je ne suis qu’hoinme d’opinion. Encore même sur ce

point y a-t-il à redire; car le patriotisme, sentiment qui ne vieillit pas en moi, me barre le chemin toutes les fois que je puis craindre que l’application de mes principes ne compromette le pays. Vous le voyez , je 11 e suis qu’un chansonnier. Mais croyez que je ne vis pas en égoïste. Je suis comme l’ermite qui , sur la grève, adresse des vœux au ciel pour ceux cpii bravent les tempêtes, en regrettant de ne savoir tenir ni la barre ni la rame. »

APPENDICE

Il méditait donc, il ne voulait pas discuter ; il ne sacrifiait pas son cpinion, mais il ne voulait appartenir à aucun parti. Il comptait que la liljorlé, dont il avait fait triompher la cause u suffirait pour faire l’éducation du peuple ; il s’inquiétait surtout de ses misères, auxquelles il avait consacré ses dernières chansons, et il priait Dieu en philosophe, le Dieu de la concorde et de la paix, pour que l’aurore pacifique éclairât le plus tôt possible l'horizon. Il a chanté la guerre glorieuse de la Révolution, mais il ne croyait pas que la guerre est sainte :

IVès de la borne où chaque État commence,

Aucun épi n’est pur de sang humain. *

Il voyait la science qui multipliait ses miracles, qui inventait la vapeur, qui domptait l’électricité, et il espérait que Je monde allait enfin être organisé. Les petites querelles du temps de la Restauration sont déjà bien loin ; il ne s’agit plus de droits à maintenir, il s’agit, de la multitude, qu'il faut, pensait-il, tirer de sa rude misère et éclairer, et qui ne doit plus être réduite par la faim et l’ignorance et par la jalousie à adorer les divinités sanglantes d'autrefois.

Il eût voulu par ses dernières chansons , qui sont comme un testament pacifique , nous apprendre enfin à nous aimer d’une amitié sincère 1 II eût voulu nous conduire, sans faux pas, à cette organisation, à cette émancipation générale du monde humain qu'il entrevoyait dans les révolutions les plus lointaines I Quand le sol de la Chine fermente, quand l’émigration chinoise annonce à l’Europe que trois cents millions de travailleurs entreront tôt ou tard dans la communion civilisatrice , Béranger voit la politique nouvelle qui s’avance. Cette préoccupation a été l’objet de ses méditations dernières.

Et cet homme qu'animaient de si grands songes, cet homme si lier et si humble, sur quelle place publique, où allait-il porter sa parole? Il allait obscurément visiter ses amis pauvres, il con-

*21 i APPENDICE

solait les affligés, il ouvrait sa boiu-se aux désespérés, il relevait > même les coupables.

Quand apparut la République dans les éclairs de Février, comme a dit un poète , Béranger . qui l’avait prédite . ne salua pas sans inquiétude la devise que portaient ses jeunes drapeaux; il espéra que les événements tromperaient ses craintes, mais il ne crut pas que la moisson était définitivement mûre. On a cité alors un de ces mots pleins de sens qu’il excellait à trouver et à ■ bien dire ; « Nous avions un escalier à descendre , et voilà que nous sautons par la fenêtre. » En effet, il s'aperçut bicnlèt de la > liaine que îles imprudents avaient allumée dans les cœurs, et des périls prochains de la lilierlé.

La reconnaissance du peuple l’appelle à l'Assemblée conslii I tuante de la République. Il ne pouvait démentir sa vie et entrer dpns l’action, après avoir si clairement dit pour quelles raisons ' il voulait vivre dans la solitude. L’est en 1840 que Déranger écrivait à Lamennais la lettre dont nous avons cité tout à l'heure uli passage. Huit années plus tard, n’était-il plus le même homme V

On n’a pu le blâmer du refus qu’il a fait d’être représentant ’ i du peuple, et quelque chose de plus peut-être, que parce qu’on ■ 1 ne le connaissait pas.

f Toutes ses pensées, tous ses discours, toutes ses lettres, sont d’accord pour établir l’unité de son caractère, la clarté de son intelligence et. la solidité de ses résolutions.

Pour s’en convaincre, il suffit de relire avec soin la lettre qu'il écrivit aux électeurs pour décliner la candidature.

« Mes chers concitoyens,

« Il est donc bien vrai que vous voulez faire de moi un légis- J laleur? J’en ai douté longtemps, ,1’espérais que les premiers qui ont. eu cette idée y renonceraient, par pitié pour un vieillard resté étranger jusqu'à ce jour aux fonctions public pies, et qui.

Al' l' EN DI CE >215

|Kmr s’en mojjtrerdigne, aura tout à apprendre , à l'époque de la vie où I on ne peut plus rien apprendre.

« Des amis m’ont répété (pie refuser de pareilles fonctions serait une faute. Je crois le contraire. Mais, en effet, si c’est une faute, évitez-la-moi, vous, a qui je voudrais les éviter toutes- ■( Pour que l’étendue de ma popularité ne vous trompe pas plus sur ma valeur connue citoyen qu’elle ne me fait illusion sur mon mérite de porte, écoutoz-moi bien, je voies prie.

a Mes soixante-huit ans , ma santé si capricieuse , mes habi- I tudes d’esprit, mon caractère, gâté par une longue indépendance, achetée chèrement, me rendent impossible le rôle troiy I honorable que vous voulez m’imposer. N’c l’avez-vous pas deviné t" i chers concitoyens? Je ne puis vivre et penser que dans la rcA I traite. Oui, je lui dois le peu de bon sens dont ou m’a loué quel-'

/ quefois. Au milieu du bruit et du mouvement, je. ne suis plus moi ; et le plus sur moyen de troubler nia pauvre raison , d’où ) peut-être est sorti plus d’un conseil utile, c’est de me placer sur 1 les bancs d’une assemblée. Là , triste et muet , je serai foulé aux . pieds de ceux qui se disputeront la tribune, où je suis incapable * de monter. Poser, parler, même lire, je ne le puis en public, et, \ (Miur moi, le public commence où il y a plus de dix personnes. ‘ (Une circonstance de. ma vie. mal interprétée par plus d’un, vous eu fournit la preuve.

« Un fauteuil à l’Académie française, ce corps illustre, unique dans le monde, est, certes, la plus belle récompense que puisse ambitionner un écrivain. Eh bien, cet honneur, j’ai constamment refusé de le rechercher, parce que je sais que mes habitudes de caractère et d'esprit ne s'arrangeraient pas des usages de cette compagnie, usages bien loin pourtant d'être aussi absolus que ceux d’une assemblée législative.

s Mes chers concitoyens, j'ai été, depuis 1X15, l'un des échos [de vos peines et de vos espérances. Vous m avez souvent appelé votre consolateur : ne soyez pas ingrats. En m’assignant une lmp grande importance, vous Oterez à mes conseils le |wiids que

ai* pendu: k

leur donne ma position exceptionnelle. Dans les Utiles politiques, le champ de bataille se couvre de morts et de blessés. Sans regarder au drapeau, en vrai soldat français, j’ai toujours aidé à enterrer les mis, à soigner les autres. Si je suis forcé de prendre, une part active à ces luttes, je deviendrai suspect à ceux-là mêmes à qui je tendrai une main fraternelle.

« Ne m’arrachez donc pas à la solitude où, recueilli en moimême, je vous ai semblé avoir le don de prophétie. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin de crier en place publique : « Je suis « pat riote, je suis républicain ! » Mais, me dira-t-on, il faut vous dévouer Ab ! mes chers concitoyens# n'oubliez pas combien ce mot dévouement peut cacher d’ambition. Le dévouement véritable, utile, est celui qui s’étudie à ne nous faire entreprendre i que ce dont nous sommes capables. Quant à l’égoïsme , si on m’en accuse, je laisserai répondre ma vie tout entière.

« Venons aux idées que je puis avoir conçues dans ma retraite, pour mener à bien l’œuvre démocratique que Dieu impose à la France , au prolit des autres nations , ses sœurs bien-aimées. N’aurai-je pas toujours assez d’amis dans nos assemblées pour que ces idées s’y développent, si, en effet, elles méritent quelque attention? Ma parole timide les compromettrait; ces amis les feront valoir. 11 faut des esprits jeunes , des cœurs jeunes, pour triompher de tous les obstacles que le bien à faire va rencontrer encore. Quelques-uns de ces cœurs-là ne me seront-ils pas ouverts?

« Je vous en supplie donc, chers concitoyens, laissez-moi dans ma solitude. J'ai été prophète, dites-vous Eli bien donc, au prophète le désert ! Pierre l’Ermite fut le plus mauvais conducteur de la croisade qu’il avait si courageusement prèchée, bien qu’il eût pour compagnon le brave Gaultier sans Avoir , comme disaient les riches de ce tcmps-lû.

« Puis, n’est-il pas sage qu’à une époque où tant de gens se prétendent propres à tout quelques-uns donnent l'exemple de

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savoir n’être rien? La nature m’a' créé pour ce genre d'utilité, \ qui ne fait envie à personne.

'' « Enlin, chers concitoyens, que l’ivresse du triomphe ne vous abuse pas. Vous pourrez avoir besoin encore qu’on relève votre courage et qu’on ranime vos espérances. Vous regretteriez, alors, d’avoir étouffé sous les honneurs le peu de voix qui me reste. Laissez-moi donc achever de mourir comme j’ai vécu, et ne transformez pas en législateur inutile votre ami, le bon et vieux chansonnier.

« A vous de cœur, chers concitoyens.

a Déranger, »

K - <•, Il y a peu de lettres aussi jolies, aussi belles, aussi bonnes. Mais deux cent quatre mille quatre cent soixante et onze voix répondirent qu’il n’y avait aucun noin plus populaire, et que le nom de Béranger appartenait à la nation. Béranger courba la tète et entra dans l’Assemblée constituante de la République , étonné, inquiet, embarrassé, mal à son aise.

I Peu de jours après, sentant qu’il ne pouvait se contraindre davantage, il pria l’Assemblée d’accepter sa démission.

« Citoyen président.

« J’avais cru de mon devoir de prévenir les électeurs du département de la Seine, en m’excusant par les raisons les meilleures, (pie je ne pouvais accepter l’honneur de siéger à l’Assemblée nationale.

« Malgré la reconnaissance profonde que m’inspire le grand nombre de voix qui m’ont appelé à cette Assemblée, je n’ai pas renoncé à l’idée, bien arrêtée d’avance, de refuser un mandat

218 APPENDICE

auquel ne m'ont préparé ni des méditations ni des études suffisamment sérieuses.

« Ce que je n’ai osé faire jusqu’à présent, pour n’ètre pas cause d’une convocation nouvelle du corps électoral, une élection invalidée, qui rend cette convocation inévitable, m'en offre la possibilité, et je viens, citoyen président, remettre entre vos mains le mandat qui m’avait été confié, et qui n’en restera pas moins, à mes veux, la seule gloire' de ma vie.,

« Ayez la bonté, citoyen président, d’assurer l’Assemblée nationale du regret que j’éprouve de ne pouvoir prendre part à l’œuvre complètement démocratique qu’elle aura l’honneur d’ accomplir.

« Faites-lui agréer, et agréez vous-même, citoyen président, I hommage de mon respect le plus profond.

« Votre dévoué concitoyen.

< I1ËRAVGEI1. »

L'histoire dira que Déranger eut raison. Il n'était pas né pour uu rôlç public, toute sa vie l'atteste, et ce n'était pas à soixantclmit ans qu’il pouvait faire violence à sa nature. En dehors des conseils de la République il eût servi encore la République , si le bonheur des temps l'eût permis.

L’Assemblée nationale refuse la démission de Déranger. Alors il a recours à la prière et à la supplication.

« Citoyen président,

a Si quelque chose pouvait me faire' mettre en oubli mon âge, ma santé et mon incapacité législative, ce serait la lettre que vous avez eu l’obligeance de m’écrire, et par laquelle vous m’annoncez que l’Assemblée nationale u honoré ma démission d’un refus.

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« Mon élection et cet acte des représentants du peuple seront l’objet de mon éternelle reconnaissance; par cela même qu'ils sont un peu trop au-dessus des faibles services que j’ai pu rendre à la liberté, ils prouvent combien seront enviables les récompenses réservées désormais à ceux qui, avec de plus grands talents , rendront des services plus réels à notre! chère patrie.

« Heureux d’avoir été l’occasion de cet exemple encourageant, et convaincu que c’est la seule utilité que je pouvais avoir encore, citoyen président, je viens de nouveau supplier, à mains jointes, l’Assemblée nationale de ne pas m’arracher à l’obscurité de la vie privée.

« Ce n’est pas le vœu d'un philosophe , encore moins celui d’un sage ; c’est le vœu d’un rimeur qui croirait se survivre s’il perdait, au milieu du bruit des affaires, l’indépendance de Pâme, seul bien qu’il ait jamais ambitionné.

« Pour la première fois je demande quelque chose à mon pays ; que ses dignes représentants ne repoussent donc pas la prière que je leur adresse en réitérant ma démission, et qu’ils veuillent bien pardonner aux faiblesses d’un vieillard qui ne peut se dissimuler de quel honneur il se prive en se séparant d’eux.

« En vous chargeant de présenter mes très-humbles excuses à l’Assemblée, recevez , citoyen président , l’hommage de mon respectueux dévouement.

a Salut et fraternité.

« Bérasgeh. »

Pour la première fois, «a en suppliant, » il demandait quelque chose à son pays ! Son pays ne lui a pas conservé rancune.

Dans la lettre adressée aux électeurs du département de la Seine, Béranger fait allusion au refus qu’il a fait à plusieurs reprises d’occuper l’un des fauteuils de l’Académie française. C’est

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ou ofTot une puérilité et une injustice que de reprocher à l’Académie française de ne l'avoir pas compté parmi ses membres; ce serait une injustice aussi que de reprocher A Béranger l’affectation d’une modestie excessive. Sa modestie était grande, mais ce n’est pas précisément par modestie qu’il a refusé d'ôtre académicien. On a rendu publique une lettre écrite en 1840 à un ami de M. de Pongerville.

Une lettre beaucoup plus longue et bien plus importante est celle qu’il a écrite à son ami M. Pierre Lebrun, pour expliquer entièrement son refus. Béranger lui-mème considérait cette lettre comme une pièce intéressante de son histoire ; car il en avait pris une copie et l’avait conservée.

« Votre lettre ne m’est arrivée que ce soir, mon cher Lebrun, et je me hâte d’y répondre, tant je suis affligé de voir qu’après notre dernière conversation vous ne vous rendiez [tas encore aux raisons qui m’empêchent d’aller frapper à la porte de l’Académie française. Vous devez pourtant être Lien convaincu que ces raisons sont sérieuses, au moins pour moi, et surtout qu’elles sont très-sincères.

« Je vous répète donc que, si j’avais fait autre chose que des chansons, je ne trouverais aucun obstacle, littéralement parlant, à m’inscrire parmi les aspirants au fauteuil. Mais, par des causes trop longues à exposer, je tiens à ne pas enrégimenter académiquement ce petit genre, qui cessera d’être une arme pour l’opposition le jour où il deviendra un moyen de parvenir. Et puis-je fournir, moi, à ceux qui ne manquent jamais d’attaquer les choix de l’Académie, l’occasion de rabaisser, à cause de moi, un genre auquel je dois tant et que je suis parvenu àjtlflcer encore plus haut qu'il ne l’avait encore été? Ceux qui disent aujourd’hui de mes chansons que ce sont des odes seraient les premiers à crier que je n’ai fait que des chansons, que c’est bien peu de chose que des chansons. Avouez qu’il ne doit pas me convenir de les aider à prouver qu’ils n'ont que trop raison.

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« Je ne puis nie dissimuler, d’ailleurs , que l’on n’entre pas dans une société sans y contracter des engagements de devoir et de délicatesse. Or il faut, ici que je vous confesse, mon cher ami, que j’ai un ouvrage en tête qui ne peut être écrit dans un esprit académique. Pensez-vous donc qu'il me convienne , avec un pareil projet, de m’exposer à commettre un acte d’ingratitude, et n’est-ce pas déjà trop que la reconnaissance que j'ai pour tout ce que vous me proposez et la bienveillance de plusieurs de vos collègues? C’est parce que la reconnaissance est un culte pour moi que j’ai toujours redouté de contracter même de légères obligations, et vous voulez m’en faire contracter de grandes ! J’ai tout sacrifié au besoin d'indépendance ; ne me ravissez pas le fruit de tant d’efforts, souvent si pénibles.

« Vous allez me répéter, je le sais bien, ce que vous m’avez déjà dit : Les liens que l’Académie impose sont bien peu embarrassants ; vous m’avez, à ce propos, cité la Fontaine , qui les a recherchés. Que vous ai-je répondu? La Fontaine était un bon homme ; moi, je suis un homme bon, je le crois, mais point du v tout un bon homme , malheureusement. La pauvreté et l’expérience ont bien fourré un peu de philosophie en mon humble cervelle, et jaeut-être encore dois-je à la nature quelques petites qualités de cœur, puisque j’ai toujours eu bon nombre d’excellents amis ; mais je n’ai jamais vécu de façon à assouplir mon humeur, et je vous avoue (pie, parfois, elle n’est ni très-raisonj nable ni très-douce. Avec une folie pareille, me puis-je hasar- . der a m’asseoir auprès d’hommes , tous très-estimables sans doute, mais qui, certes, ont aussi leur humeur, et qui pourraient bien ne pas s'arranger du voisinage de la mienne, peu endurante et habituée à casser les vitres, même celles des Tuileries, s'il vous en souvient?

« Observez ma conduite dans le monde , vous verrez que je j /n’ai guère fait que le traverser en curieux, tâchant toujours de ne prendre racine nulle part. Si dans la foule j'ai distingué quelques bons camarades, je leur ai donné rendez-vous loin d’elle,

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avec d'anciens et francs amis qne j’ai ru, conserver, el au nombre desquels vous savez, mon cher Lebrun, que je suis heureux de vous compter. Ceux de ces amis qui ont monté trop haut pour moi, je m’en tiens éloigné^ mais sans rien diminuer, pour cela seul au moins, de l'attachement que j’ai conçu pour eux anr . trefqis. Cette conduite, mon cher ami, tient à mie règle que je me suis laite de bonne heure, car les hommes qui ont eu beaucoup à souffrir sont obligés dêtre sages dès le grand matin. Autant que je l’ai pu, je n’ai jamais accepté rien qui ne fût pas en rapport avec mon caractère et mes goûts, avec mes goûts surtout , qui , peut-être , par leur simplicité, m’ont tenu lieu de vertu et de raison. Et ne croyez point que cela ne soit pas rare dans la société comme elle est faite .de nos jours.

« Des sots, ou des gens qui ne me connaissent point, ont cru, ou même ils ont feint de croire, après la Révolution de ju ille que j’avais refusé des places et des distinctions pour me singulariser ; non, vous le savez. Les places et les distinctions n’allaient ni à mes goûts ni à mon caractère, et c’est pourquoi je ne les ai pas recherchées. Cependant me suis-je vanté de ma modération? ai-je fait retentir les journaux de mes refus désintéressés ?

« Ou tombe assez souvent dans la même erreur, je le sais, relativement à l’Académie : c’est de l’orgueil ! dit-on. Les sots me croient donc bien sot ? Hélas ! vous savez , mon cher ami , la piètre idée que je me suis faite de mon mérite littéraire, et c’est en toute sincérité que j’en ai parlé dans la préface de mon dernier volume. Plût au ciel que je fusse de l’avis de mes amis , sur mes ouvrages ; je n’ai que le sentiment (mais je l’ai bieii) de l’utilité jlontje fus à la noble cause que j’ai défendue, et ce senj timent-là ne me donne pas de vertiges. Or il n’y a qu’un homme frappé de vertige pour méconnaître l’importance de l’Académie

française, qui, si elle le veut, est appelée à de si hautes desti--

nées et qui réunit un grand nombre de nos hommes illustres, auxquels demain peuvent se réunir toutes les illustrations qui

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brillent en dehors d'elle. Comment 1 n’avons-nons pas encoi'e le fauteuil de Corneille et de Bossuet, de Voltaire et de Montes-

quieu ? Et Cuvier ne fait que de sortir de vos rangs !

« Mais je m’aperçois, mon cher ami, que c'est me mettre avec mes accusateurs contre l’Académie (pic de repousser aussi sérieusement l'imputation qu’ils m’adressent. Si je dois être surpris , d’après cela , c’est que quelqu’un , à l’Académie , hors un ami pourtant, remarque avec peine que je n’aspire pas à en faire partie, lorsqu’il existe aujourd’hui des renommées anciennes et nouvelles qui, pour n’avoir pas la popularité vulgaire de mon nom, n’en seraient pas moins pour les quarante d’une valeur bien plus réelle et plus utile. Car moi , pauvre ignorant, je ne vous apporterais aucune des qualités qui font le véritable académicien , et je vous défie de m’appliquer au moindre des travaux de votre classe et môme aux fonctions solennelles que vous remplissez tour à tour

« Ceci me fait remettre sous vos yeux celle de mes observations qui avait paru le plus vous frapper, et qui a aussi frappé Dupin, un jour qu’il me faisait les mêmes instances que vous.

J’ai horreur de livrer ma personne au public , et , comme l’auteur des Maxime t, je suis complètement incapable de parler, môme de lire quelques phrases dans une nombreuse assemblée, et ne saurais non plus subir, pendant une heure, un compliment qui me serait adressé.

« — Mais vous avez bien été avec grande foule devant les tribunaux, me direz- vous. Parbleu 1 comment s’y refuser? Us s'y prenaient avec tant de grâce 1 Si j’avais pu, avec eux, m’abonner à trois mois de prison de plus chaque fois, pour avoir la ; permission de ne pas comparaître en si nombreuse société, à coup sûr j’aurais fais ce marché de grand cœur.

<t Du moins, sur la sellette , n’ai-je jamais dit que mon nom. Regardez-moi donc comme incapable de prononcer un discours de réception , en supposant que je sois capable de le faire . ce qui est assez douteux.

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« Mais nie voyez-vous en habit brodé , l'épée au côté, allant au château? Là, encore un discours : « Sire, je suis votre très- « humble serviteur. — Ah ! vous voilà donc , vous , qui n’avez « pas voulu nous venir visiter? — Je suis votre serviteur, Sire. « — Allez , et n’y revenez plus I » etc., etc. Ah I mon cher Lebrun, ne sentez-vous pas que vos usages sont des impossibilités pour moi? .

« Mon ami, laissez-moi , laissez-moi dans mon coin , qui n’est pas celui du misanthrope. Si des journaux querellent l'Académie parce qu’elle ne me nomme pas, veut-on que je leur écrive que l'Académie n’a pas tort et qu’un corps semblable se doit d’attendre que l’on sollicite l'honneur d’être admis dans son sein ? Dictez tout ce que vous voudrez, j’écrirai ; mais, pour Dieu ! détournez les amis que je puis encore y compter (hélas! j’en ai déjà beaucoup vu disparaître 1) de tenter de m’v faire entrer par une voie inusitée. Oui, mon cher Lebrun, si je savais que l’on pût me nommer sans que je me misse sur les rangs, j’aimerais mieux sur-le-champ faire à chacun de vous dix visites, même à l’archevêque , et j’irais dès six heures du matin (il fait pourtant bien froid) attendre à la porte de votre secrétariat pour me faire inscrire. Une nomination non sollicitée 1 y pensez-vous ? Vous figurez-vous une entrée triomphale plus écrasante pour ma pauvre réputation ? Empêchez cela, je vous prie, et lisez ma lettre à vos messieurs , si vous le jugez nécessaire. Mais je suis fou ! cette crainte est chimérique. Non, jamais l’Académie française ne voudra descendre ainsi de sa haute position devant un ■poète de guinguette. Comment ferait-elle pour moi ce qu’elle n'a pas fait pour le divin Molière? Je ne suis qu’un chansonnier, messieurs ; laissez-moi mourir chansonnier.

« Encore quelques mots. 11 m'est impossible de me faire à l’idée d’être asservi à ma réputation. J’ai tout fait pour vivre séparé d'elle, et vous voulez que je la suive dans votre palais, où elle n’a jamais eu mission d’entrer ! Attendez, attendez un peu : d'ici à trois ou quatre ans. il ne sera vraisemblablement plus

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question d'elle ! Sans doute alors je serai assez peu philosophe pour en avoir quelque regret ; mais vous et moi, messieurs, nous ne serons plus contraints de nous en occuper; môme alors vous rirez de bon cœur des façons que j’aurai faites, et il vous sera permis de croire que j’en éprouve un repentir tardif Ce qu’il y a de certain, c’est que j’en apprécierai encore mieuxvôtre bienveillance actuelle.

« Quant à vous, mon cher Lebrun, soyez bien persuadé que je serai en tout temps plein du souvenir de votre amicale insistance, et que ma gratitude bien sincère s’étend sans réserve à tous les académiciens qui ont pu désirer de m’avoir pour collègue *. En fait d’honneur, me voilà content ; je n’en demande et n’en ve(ux pas davantage , et sauvez - moi de tout le reste , en dépit dû besoin que je puis avoir du petit traitement qui vous est alloué, et que jadis j’ai touché avec tant de joie au nom de Lucien Bonaparte, mon premier protecteur.

« Recevez mes plus tendres amitiés. A vous de cœur et pour la vie.

« Bébangkr. »

Les raisons que Béranger fait valoir dans cette lettre exquise sont d’un ordre bien élevé. Le chansonnier du peuple, le poète de la Révolution française, montre une fois de plus qu’il a mieux que personne compris son rôle et sa fortune. Il s’opiniâtre à prouver qu’il en est digne. Et qui peut donc ne pas comprendre ces paroles : « Il m’est impossible de me faire à l’idée d’être asservi à ma réputation. J’ai tout fait pour vivre séparé d’elle. »

■ Au premier feuillet de ce précieux autographe, il est écrit : « Copie « de ma lettre en réponse A celle de Lebmn, qui m'annonçait comme « possible ma nomination à l’Académie, quoique je ne voulusse ni me « présenter ni me laisser présenter. » (La dernière phrase ne se trouve que sur la copie.)

\PPENDICE

iir.

Béranger a voulu jusqu'au boni être libre, vivre et mourir selon son humeur .

11 a voulu l'Ire libre et il n’a pas voulu être riche, c’est-à-dire qu’il a voulu être heureux. Ce que depuis si longtemps les philosophes oui recommandé, ce qu’ont chanté les poêles, il l’a \oulu faire et il l’a fait. Il a été heureux, mais il a mérité de l’être. Toutes les portes s’ouvraient à deux battants devant lui ; il n’est entré uulle paî t ; il est resté avec les humbles.

Uuelle retraite après tout ipie la sienne, assiégée par la gloire, égayée par tant de sourires, habitée par tant de rêves cléments ! Ia*s plus illustres personnages venaient avec joie y passer mie de ces heures que Béranger accordait si libéralement à ses amis les plus obscurs ; ils y sont venus de tous les coins de l'horizon, ils ont oublié dans cette maison pacifique les discordes du monde, ils s’y sont rapprochés et donné la main.

Chateaubriand avait été pour Béranger, dès la première heure, l’un de ces maîtres secrets que toute sa vie I on aime malgré soi et que l'on respecte. Assurément ils ne se sont pas rencontrés dans le même camp ; ils ont combattu pour des idées et pour des principes contraires ; ils se sont rencontrés cependant, et c’est le fils des croisés, le gentilhomme, le créateur de la littérature romantique, qui a fait le premier pas. Il a loué le premier" le poète plébéien qui renversait les statues royales et qui avait accepté une grande partie de l’héritage de Voltaire. Béranger ne dissimula pas le plaisir que ces éloges lui faisaient; i 1 accepta avec joie cette haute amitié ; il en fut plus fier encore lorsque le courant des années eut pam pousser le chantre des Martyrs sur les rivages du monde démocratique. On sait comment Chateaubriand a parlé des chansons de Béranger sous

* « Sous le simple titre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits; avec un génie qui tient de la Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu’il l’a voulu, comme Tacite écrivait. » (Préface des Éludes historiques.)

APPENDICE

ÏTt

le gouvernement même des Bourbons, dont elles préparaient la chute, et comment, après cette chute, Béranger pleura en beaux vers l’exil volontaire de Chateaubriand. Ils ne cessèrent plus d’être amis, et Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, ne devait traiter personne aussi bien que Béranger En 1831, il lui écrivit de Genève une lettre qui a fait beaucoup de bruit lorsqu'il l’eut fait imprimer en tête d’une brochure sur la Nouvelle proposition (de M. de Bricqueville) relative au bannissement de Charles X et de sa famille ■ Il n’est pas indifférent de transcrire ici les premiers paragraphes de cette lettre.

' « Près la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la Tour-d’Auvcrgnc.

« Dans cette nie à moitié bâtie, à demi pavée, et dans une petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la modicité des fortunes actuelles, vous trouvez l'illustre chansonnier. Une tète chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, annoncent le chansonnier et le font reconnaître.

i Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je compare ces types si différents : sur les fronts monarchiques on voit quelque chose d'utie nature élevée, mais llétrie, impuissante, effacée; sur les fronts démocratiques parait une nature physique commune; mais on reconnaît une haute nature intellectuelle; le front monarchique a perdu la couronne; le front po- , pulaire l'attend.

... « Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la chanson : » Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur de « tant de poésies gracieuses, il faut, dans l’esprit, de la finesse et du « sentiment, avoir de l’harmonie dans la tête, ne point trop s’élever,

\j « ne point trop s’abaisser, et savoir n’êlre pas trop long. »

... ■ Réranger a plusieurs muses, toutes charmantes, et, quand ces muses sont des femmes, il les aime toutes. Lorsqu’il en est trahi, il ne \ ' tourne point A l’élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse | '-îest au fond de sa gaieté : c’est une figure sérieuse qui sourit, c'est la . /jphilosophie qui prie.

... « Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu’on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint- Louis, qui m’est inconnu, m’écrivait, du fond de sa tourelle : <t Ré- » jouissez-vous, monsieur, d’ètre loué par celui qui a souffleté votre « roi et votre Dieu ! »

APPENDICE

« Genève, ce 2i septembre 1831.

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