A MONSIEUR BÉRANGER
« Monsieur,
« Si vos talents étaient d'une espéee moins rare, si vos tableaux 11e réunissaient à la correction du dessin l’éclat ou la suavité du coloris, je me contenterais de voas remercier de l’ode que vous avez bien voulu m adresser, et d’être profondément touché de votre bienveillance : mon orgueil chatouillé trouverait même , dans cette ode , telle rime qui exciterait au plus haut point mou enthousiasme. Mais ce n’est pas la redevance d’une gratitude vaniteuse que je vous viens payer, c’est le tribut d’une admiration sincère. Un grand poète , quelle que soit la forme dans laquelle il enveloppe ses idées, est toujours un écrivain de , génie : Pierre de Béranger se plaît à se surnommer le chantourner ; comme Jean de la Fontaine le fablier , il a pris rang parmi nos immortalités populaires. Je vous prédis, monsieur, que votre renommée, déjà sans rivale, s’accroîtra encore. Peu de juges
aujourd’hui sont capables d’apprécier ce qu’il y a de Uni et
1 d'achevé dans vos vers, peu d'oreilles assez délicates pour en savourer l’harmonie. Le travail le plus exquis s’y cache sous le naturel le plus charmant.
« Au reste , monsieur, dans la préface de mes Etudes , vous considérant comme historien . j’ai remarqué que cette strophe était digne de Tacite, (pii faisait aussi des vers :
l’n conquérant, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois,
Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.
a Lorsque vous entonnez la louange du Itoid'Yvetot, et l’hymne
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au Ventru; lorsque vous célébrez le Marquis de Carabas cl les Myrmidons; lorsque vous dictez la lettre prophétique d'un petit Hui à uu petit Duc; lorsqu’à mon grand regret vous riez de la ,
. Gérontocratie , vous êtes un politique à la manière de Catulle, ‘ifd’Horacc et de Juvénal. Souffrez en moi une des contradictions 1 •Mde la nature humaine : admirateur et prôneur de la jeunesse, je isuis néanmoins très-attaché aux Barbons . Vous avez perdu uu procès contre eux devant la justice : si j’en pouvais gagner un pour eux, à la haute cour de votre muse! etc., etc.
« Chateaubriand. »
Chateaubriand plaide alors la cause des Boudions déchus et cherche à séduire son ancien adversaire en flattant son nouvel ami. Béranger a répondu par une lettre qui n’a jamais été publiée et qu’on peut regarder comme un de ses plus heureux chels-d’œuvrc. A quelle hauteur n’était pas arrivé, sans guide, l’ancien apprenti imprimeur de Péronne 1 11 tient dignement son rang dans une eorrespodance à laquelle l’a provoqué l’auteur du Génie du Christianisme.
« 4 octobre 1831.
« Monsieur,
« Votre lettre m’a vivement touché , et j’en ai pesé chaque mot pour vous rendre grâce de tous ceux que votre bienveillance a dictés. Ah I monsieur, que ne suis-je de ces gens faciles aux illusions ! Mais, de si haut que parte l’éloge, si brillant qu'il . puisse être dans sa forme, il ne me réjouit que par le sentiment qui le fait arriver jusqu’à moi. Il n’a malheureusement pas le pouvoir de rien changer à l’idée que je inc suis faite de mon
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talent. Ma réputation, si étendue, si populaire, descendue ou peut-être jamais en France réputation d’auteur n’a pu atteindre, ma réputation, dis-je, n’a pas fait varier le jugement que je porte de mes productions. Je suis un bon petit poète, habile ouvrier, travailleur consciencieux, à qui de vieux airs et le coin où je me suis confiné ont porté bonheur, et voilà tout ! D’après cela , vous devez juger, monsieur, combien je suis reconnaissant envers ceux qui veulent bien jeter d’en haut quelques fleurs sur ma pauvre vielle. Car ce n'est qu’en rougissant que je me suis servi parfois du mot de lyre. Non, ce n’est qu’une vielle que je fais résonner. Mais elle est restée indépendante et m’a servi à consoler ce peuple des rues que notre, batile littérature a .peut-être trop dédaigné. J’ai dit quelque part :
quand, jeune encor, j'errais sans renommée!, D'anciens châteaux s’offraient-ils à mes yeux, Point n'invoquais, à la grille fermée,
Pour m’introduire, un nain mystérieux.
Je me disais : Tendresse et poésie
Ont fui ces murs, chers aux vieux troubadours;
Fondons ailleurs mon droit de bourgeoisie.
Je suis du peuple ainsi que mes amours.
\[ « C’est donc d’en bas que ma voix est arrivée jusqu’à vous.
Je n’en suis que plus fier de voir quelques-uns de ses chants vous faire prendre la plume en faveur du chansonnier. J’aurai une ligne dans l’histoire. Que de grands hommes à qui cette ligne a manqué 1
« Les passages de votre lettre où vous répondez à la partie politique de mes couplets me font éprouver le besoin de vous faire ma profession de foi à cet égard. Ne vous plaignez pas, monsieur, de cette sorte d épanchement ; nccusez-en plutôt l’intérêt que vous me montrez, bien que vous me connaissiez depuis peu de temps et que vous m’avez longtemps mal jugé, ainsi que vous le regrettiez un jour avec des expressions que je trouvai si aimables.
« Né avec un sentiment exalté de patriotisme, j'ai été bercé sur les genoux de la République, dans un pays qui eut peu à gémir sur les malheurs de 93. A dix-huit ans, le hasard me fit passer obscurément à travers les restes du parti royaliste. Je n'en fus que plus attaché à ce que je puis appeler mes premières opinions. Mon admiration pour Napoléon ne ine dissimula aucun des inconvénients du gouvernement impérial. Cinq ou six mois de laTVcstauration, que je vis d’abord avec plus de surprise que de haine, suffirent pour me faire pressentir sa chute plus ou moins éloignée. Vous sentez que plus que jamais mes idées doivent être arrêtées. Elles le sont si bien , monsieur, que je néglige quelquefois de les mettre en avant. Autant que j’ai pu aider à la Révolution de juillet, je l’ai fait, et je m’en félicite. Depuis longtemps, j’ai dans l’esprit que les monarchies représentatives ne sont qu’une forme transitoire. Les trônes constitutionnels ne me semblent être qucdes~ponts jetés sur un fleuve que nous ne pouvions passer à la nage, encore moins franchir d'un saut. Je crois bien connaître les Français de notre époque : leur éducation est loin d’être complète. Les fautes de la Restauration ne l’ont qu’ébauchée ; il faut qu'elle s’achève; il me semble qu’on y travaille. Mais toiUrlois. lestantes commises depuis un an sont de nature à rouvrir la lice à tous les partis. Vous, monsieur, resté fidèle au principe fondamental du vôtre, mais avec un caractère trop élevé, un patriotisme trop vrai pour n’en pas repousser les intrigues, permettez-moi de vous dire que vous me semblez devoir cependant vous tromper sur les conséquences de ses efforts. Selon moi, malgré l’espoir que le parti légitimiste conserve d’hériter paisiblement des dépouilles des autres factions , il ne le peut sans le secours de l’étranger. Oui, il aura encore besoin une fois des Cosaques, et, dut-il faire morceler la France, son triomphe sera de courte durée. Je dois m’arrêtei* à ce point, où je crains bien que nos idées ne se trouvent dans un complet désaccord. Loin de moi , monsieur, le désir de vous faire abjurer les opi-
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nions que vous avez professées pendant toute voire glorieuse carrière. Vous vous rappelez peut-être ce que j'eus l'honneur de vous dire à ce sujet lors de votre dernier discours à la Chambre des pairs, et ce mot de ma chanson : Va, sers le peuple. Certes, je ne vous parlais pas de servir le ministère. Ah ! monsieur, je n’aime pas à faire le prophète, bien que quelques-'" uns aient voulu me faire passer pour tel. Mais, si votre voix était assez puissante pour faire encore asseoir un squelette sur des ruines, vous pourriez voir s’augmenter considérablement la haie de tombeaux entre lesquels vous dites , en termes si touchants, que votre vie achève son cours. Tout chétif que je suis,
I le mien pourrait bien être du nombre, car, loin de fuir les persécutions, je ne fuirais que ceux qui pourraient me les évil ter. Ne trouvez-vous pas qu’alors il y aurait quelque chose de plaisant à vous voir passer près de l’endroit où reposeraient les os du chansonnier? Cette hypothèse me fait sourire et m’ôte la gravité nécessaire pour continuer ma lettre sur le ton que j’avais pris. Revenons aux ehansons. On m’a paru content de celle que je vous ai adressée. Il s’y est glissé quelques fautes d’impression que Ladvocat corrigera dans son volume. C'est depuis que je possède votre réponse que je regrette encore plus de n’avoir pas mieux fait. Tout ce qui sort de votre plume a un charme particulier, indépendant du talent, qui m’explique mieux que le talent mênuy l’empire que vos ouvrages ont exercé et exercent encore sur moi. Aussi je suis fâché que dans votre lettre vous ayez exprimé d'une manière dubitative le fruit que j’ai retiré dans ma jeunesse de la lecture de vos immortelles productions. Si dans mes couplets il n’eût été inconvenant d’arrêter la pensée du lecteur sur moi , je l’aurais voulu dire autrement que par un vers dont tout le monde sans doute n’a pu saisir l’intention". Et puis , nous autres pauvres faiseurs de %
* C’est le vers :
De son pays, qui lui doil tanl (le lyres.
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couplets , comme le cheval de la manivelle , notre cercle nous est tracé d’avance. Quant à la citation que vous faites de la chanson des deux Cousins , si les lecteurs s’en rappellent tous les vers, il admireront ce qu’il y a de bon goût et de grâce dans cette citation. Mais n’entrons pas ici dans l'examen de cette lettre, qui ne sera pas moins précieuse au public qu’à moimême, et finissons la mienne, déjà beaucoup trop longue.
« Hâtez-vous de revenir vous assurer que j’ai été l’interprète fidèle de la plus grande partie de vos compatriotes, et, en attendant votre retour tant désiré , recevez , monsieur, la nouvelle assurance de mon entier dévouement.
« Béranger. »
Chateaubriand était plus âgé que Béranger ; il avait été , pour ainsi dire, son maître dans ses premiers essais littéraires : l’amitié respectueuse que Béranger ressentit pour lui , mêlée de reconnaissance, n’en fut pas moins sincère et fidèle, et jusqu’au bout.
Béranger a jeté un regard plus ému et plus profond dans l’âme de Lamennais, si tristement enthousiaste et si cruellement ravagée. Il a essayé souvent de le désarmer de ses chimères et de le rassurer sur ses craintes. Leurs conversations n’ont été écrites par personne ; mais leurs lettres subsistent. Quelle raison éloquente et consolante d’un côté ! quelle éloquence tourmentée et inquiète de l’autre ! Ces deux hommes semblaient confesser la même foi dans leurs vieux jours : Béranger y avait vécu dès sa naissance , et Lamennais n’y était arrivé qu’après le plus long et le plus hasardeux voyage.
Voici l’une des plus anciennes lettres de Lamennais. Ainsi parlaient , ainsi écrivaient ces deux amis d’intelligence. Il y a dans ces épanchements une sorte de tendresse philosophique qui a sa grandeur :
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« La Chenaie, le 2 juin 1854.
t Que vos paroles, mon ami, sont bonnes et douces, et qu'elles ont été droit à mon cœnr! Je liénis Dieu, qui m'a réservé cette consolation dans ma tristesse ; car j'ai eu. comme vous le dites, Iteaucoup à souffrir. Bien des gens qui m’avaient jadis serré la main . qui s'étaient longtemps assis près de moi , à la môme table, ont passé en disant : Je ne le connais point. Quelques-uns môme ont cru me devoir des outrages, ce qui m’a été le plus : dur, vous le savez. Mais comment expliquer ces choses au public! Cela ne se peut , èt 1 impression reste. C’est ce que voulaient les méchants. Après tout, on ne peut espérer de servir les hommes sans beaucoup de travail et beaucoup de souffrances. Qui le sait mieux que vous, ition ami? N’avez -vous pas été poursuivi par le pouvoir, traîné devant les tribunaux, enlevé de chez vous, emprisonné, tourmenté de toutes les manières? C’est là ce qui, dans tous les temps, a été réservé à ceux qui aiment par-dessus tout la vérité et la justice, à ceux qui se consacrent à la défense de l’humanité. Jésus disait aux siens pour les encourager : Vous n’avez pas encore résisté jusqu'au sang. L’instinct du sacrifice est là tout entier. Or rien de beau, l ien de grand , ne se fait sur la terre que par le sacrifice. Le vrai christianisme n’est que cela, un sacrifice d’amour. Relisez ce drame divin de la passion du Christ jl n’y manque pas une seule douleur , et l’impression dernière est que le monde est sauvé. Quelle vie que celle qui commence dans une crèche à Bethléem et finit sur une croix à Jérusalem! Et puis tout aussitôt on voit naître cette lutte merveilleuse qui renouvellera la : face de la terre, cette lutte qui se prolonge de siècle en siècle, j de l'intelligence contre la matière, du droit contre la force, des i peuples contre leurs oppresseurs. Qui ne serait, fier, mon ami.
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de prendre part à ce brillant combat et qui songerait à ses blessures dans la joie du triomphe certain que l'on pressent au fond du cœur? Dans mon dernier écrit, j’ai laissé s’échapper des émotions que je ne pouvais plus contenir. Dans l’ouvrage dont je m’occupe maintenant, je m’adresserai à la raison froide et philosophique. Il me semble qu’il y a tout un monde de vérités à dévoiler, de vérités non pas nouvelles, mais qui, dans le progrès de l’esprit humain, cherchent à s’épanouir comme les Heure au printemps. Je crois en particulier que la science sociale est loin encore d’avoir une théorie complète, et que cette théorie, quand elle existera, sera d’un grand secours pour hâter les perfectionnements futurs. Quoi qu'en disent quelques-uns, nous marchons manifestement vers une magnifique unité. Espérons \donc et prenons courage. Ces espérances d'ailleurs fussent-elles vaines, n’esl-ce rien que de travailler pour ses frères, que de sj efforcer d’adoucir leurs maux? Et, quand on le désire sincèrement, on y réussit toujours un peu. Tâchons, quand nous ne serons plus, que nos neveux disent : Ceux-là ont pensé à nous ; ils ont cherché à rendre moins dur notre passage sur la terre. Notre vie n’aura pas été perdue. Adieu, mon and , croyez que si, avec tout le monde, j’admire en vous le grand poète, je chéris encore plus l’homme de bien, le défenseur du peuple et de
l'humanité.
1 F. de Lamennais. 1>
Auprès de Béranger se rencontraient presque tous les hommes célèbres de ce temps-ci. On ne pourrait les citer tous. Dupont (de l’Eure), M. Thiers, M. Mignet, M. Lebrun, M. Cousin, étaient ses vieux amis. M. Michelet et M. Lamartine, venus plus tard, n’étaient pas moins bien accueillis à son foyer modeste. D'autres encore, moins glorieux, l’entouraient de leur respect : il admettait même à partager son amitié et ses confidences
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quelques-uns des jeunes écrivains que sa renommée avait attirés jusqu'à sa maison et que sa bonté y retenait.
Béranger a loué, dans sa Biographie, ses amis les plus intimes, ceux qui l’ont seuls bien connu, ceux près de qui il a vécu et entre les bras desquels il est mort. On leur enviera et leur joie évanouie et la part que Béranger leur a laite dans ses œuvres! Le temps, en effet, ne pourra rien contre elles. L'avenir que le philosophe a deviné et les générations que le poète a chantées d’avance seront fidèles à sa gloire. Chaque âge qui viendra entretiendra le culte de sa mémoire et se rappellera la pompe populaire de ses rapides funérailles. C’est pour longtemps que fleuriront les fleure fraîches sur sa tombe.
Cet excellent écrivain a écrit en vers comme Jean-Jacques Rousseau a écrit en prose, sans éducation, sans initiation. L’histoire de l’un ressemble à l’histoire de l’autre : ils naissent dans les derniers rangs du peuple ; ils devinent la science ; ils attendent longtemps que la carrière s'ouvre ; tout d’un coup ils s’en emparent ; ils conquièrent les secrets les plus mystérieux de l’art, ils deviennent les rivaux des grands maîtres, et en même temps ils agitent leur siècle et ils le poussent en avant.
Prenez-le donc , cet homme qui n’a pas eu de modèle, à la première heure de ses débuts, humble malgré son espoir, inhabile malgré la force vive de son intelligence, qui sera vantée comme l’une des plus larges et des plus claires qu’on ait connues. Il a reçu de la nature un cœur généreux et une raison indomptable ; il a reçu du hasard la naissance et l’éducation du dernier des plébéiens. Ajoutons qu’il vient au monde au moment! où le monde va se rajeunir. Que sera-t-il s’il aime les vers, s’il apprend à en faire ; si, peu à peu, par miracle, il arrive à bien écrire ; si on l’encourage, s’il a de l’esprit, s’il a lu et relu Molière et Voltaire, s’il cherche un genre nouveau pour une époque nouvelle, s’il a une force d’étude et. d’observation telle, qu’il analyse et s'approprie comme des formules les hardiesses de l'inspiration , si enfin la Révolution française paraît
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menacée et si on veut, en môme temps que de ses principes, dépouiller la France de la gloire? Il sera fatalement ce qu’il a ! été. Il aura la malice, la gaieté, le bon sens du peuple, il jouira de sa jeunesse tant qu’il sera jeune; il publiera, à plus de trente ans, un recueil de chansons dont on louera l'enjouement; et, tout à coup, de l’éloge du vin et de l’amour, il passera à la salirçjles Jais; de la satire des rois à l’éloge des armées de la République française ; il arrivera par là à une poésie inattendue et grundiosç. Porté sur les ailes de sa renommée, il envisagera face à face l’avenir ; il prévoira ce que demain prépare, et consolera, en fiai tant leurs rêves, ceux qui souffrent ici-bas.
Dans scs premières chansons, ce n'est que Panard, qu’Olivicr liasselin, si l’on veut, le foulon de Vire. Mais bientôt cet épicurien s’éveille ; il secoue la volupté dès qu’il y a une liberté à défendre; il court à sa tribune populaire, et inaugure ainsi le règne d’on ne sail quelle poésie inconnue et sonore, et fière, et terrible. Sa chanson, ce n’est pas la chanson ancienne ; c’est une ode d’un lyrisme étrange, qui se chante, pourtant, qui ne se déclame pas ; qui n'est pas, comme les odes des poètes passés. inaccessible à la pensée de la foule, qui la saisit, au con- ; traire, qu’elle apprend sans peine, qu’elle répète aussitôt, qu’elle jette dans les airs comme un cri parti de son propre cœur. C’est la chanson régénérée, couronnée, armée par le génie de la Révolution française.
Deux grandes choses dominent dans ses chants : le souvenir f i '
de notre gloire vaincue et le pressentiment de la paix umver-
I selle. .
Nous avons dit avec quels soins il a préparé, dès le lendemain de la Révolution de 1850, avec quelle énergie il a défendu depuis sa chère indépendance et la simplicité de sa retraite. Il a dit lui-même qu’il espérait y trouver l’envie et peut-être le temps d’écrire de l’histoire, et ce n’est ni le temps ni l’envie de l’écrire qui lui ont manqué; on a vu pour quelles raisons il a quitté sa tâche commencée. Il s’y préparait d’abord avec une
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ardeur que tempérait seul le vif amour qu'il a toujours eu pour la vue du ciel et de la verdure.
« Je suis bien touché, écrivait— il à Lamennais, des encouragements que vous donnez au travail que j’ébauche. Malheureusement les arbres et les fleurs sont de bien puissantes distractions, par le temps qu'il fait, et je suis plus dans mon jardin qu’à mon bureau. Ah! mon cher Lamennais, Dioclétien n’était pas un sot, quoiqu'il n’ait jamais fait de chansons, je pense ; qu’il eut bien raison de préférer scs laitues à l'empire du inonde ! Vous prétendez que je pourrais être utile à Paris. Kh ! n’y suis-je pas resté tout le temps que j’ai cru pouvoir être utile à quelqu'un ou à quelque chose? Quel service, quel conseil ai-je refusé? Mais mon petit crédit a disparu d’une part, et, de l'autre, j’ai vu sans influence des avis que pourtant la / suite des événements n’a que trop justifiés. Qu'avais-je à faire alors ? ce que j'ai fait. Dans mon coin, je recueille mes idées, je repasse mes observations, et, comme le combat de chaque jour ne me va pas, seul et loin du bruit, je tâche de faire sern vir à mon pays et à l'humanité le fruit d’une vie qui n'est pas ; sans expérience, car elle n'a pas été sans douleurs. »
Sa résolution était bien prise de ne plus rien publier de son vivant. « Pour ([lie j’y manque, disait-il à son ami Perrotin, - il faudrait que vous ou moi nous fussions ruinés. » 11 travaillait lentement, à son heure, et jamais il n’a travaillé autrei ment.
Dans l’une des lettres qu'il écrivait à un de ses jeunes amis (M. Paul Boitcau), il y a cette phrase pleine d’un si bon sens : « Ce que je désirerais, c’est que vous ne vous en rapportassiez pas à moi seul. Songez que j’ai été en nourrice vingt ans chez le dix-huitième siècle, et que ces vingt ans doivent dominer encore sur le reste. » C’était dire à ceux qui, au nom ' du style nouveau, blâmaient si mal à propos la simplicité clas-
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sique et la logique de son style, que ce n'était pas sa faute s'il était né en 1780 et s’il était préparé par son éducation à faire moins de cas de l’abondance des mots que de leur qualité et de leur vigueur, lin sentiment 'exquis de la mesure en toute chose était le premier de ses instincts littéraires. Il n’aurait à aucun prix essayé de hâter sa marche et de mettre de l'improvisation même dans ses écrits les plus légers de pensée et d’allure.
En revanche, que de lettres, et que de longues lettres, 11 ’at-il pas écrites à d’humbles correspondants qui lui demandaient des conseils ou des encouragements I Avec ceux-là il y mettait du cœur, il les traitait comme des amis aussitôt qu'il savait que leur misère était réelle. C’est par milliers peut-être que l’on recueillerait ces lettres consolatrices. L’une de ces correspondances si désintéressées et si touchantes est déjà en partie connue : c’est la série des lettres écrites par Béranger à un pauvre ouvrier imprimeur que ses infirmités incurables avaient mené de bonne heure à Bicèlre et qui a essayé de braver son malheur en faisant des vers. 11 y a là plus de trente lettres écrites en dix ans et dont il est impossible qu’on devine la ravissante délicatesse et l’inépuisable générosité. Tout de suite Béranger s’intéresse à cet inconnu, il lui demande s’il désire changer de lieu d’asile ; bientôt il lui offre quelques secoure, et presque aussitôt c’est une petite pension, payée de sa bourse pauvre, qu’il lui assure. Puis il s’occupe d’obtenir un lit aux Itécollets, il fait mille démarches, il gémit longtemps de leur inutilité, il se réjouit à la fin de leur succès. Ce n’est pas tout : quand son protégé a trouvé un gîte meilleur, il lui parle de ses vers, il l'encourage, il prend la peine de corriger son style et ses rimes, mot à mot. Il le gronde si l’intermédiaire qui doit venir chercher le trimestre de la pension se l'ail trop attendre, ou bien il s'excuse s'il 11 e l'a pas lui-même envoyé déjà. A lire scs lettres, une par une, isolément, on croirait que Béranger est un débiteur arriéré, et non un consolateur
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Ce pauvre poète n’est pas le seul affligé qui ail eu l’iioiuieur il 'être ainsi consolé par Béranger. ,Ün a découvert, après sa mort, bien d’autres secrets de sa générosité prodigue. Il était l'unique appui de quelques personnes misérables". Et cela sans préjudice des secours journaliers qu’il ne refusait jamais à quiconque allait lui demander du pain. Mais il n’aimait pas ce qui ressemblait à l'aumône, et il avait honte en quelque sorte lorsqu’il voyait des misères si extrêmes et si criantes.
Béranger faisait de son temps, comme de son argent, des largesses. Il s'imposait chaque jour, tant qu’il l’a pu, des visites nombreuses, et, lorsqu’il s’agissait d’arracher une grâce ou d’obtenir pour quelque ami une juste laveur, il ne se faisait pas scrupule d’entrer dans les plus opulentes ou dans les plus puissantes maisons. Quand M. Laffitte vivait, Béranger donnait des bons sur la caisse du banquier : « Mon cher ami, vous feriez bien de prêter cinq mille francs à X"". Je le connais, et je réponds de lui. Vons devriez bien aussi prêter cinq
mille francs à B“”-L mais celui-là, je le connais aussi,
et je n’en réponds pas. » Les bons étaient payés sur-le-champ.
Il ne faut pas croire que Béranger ne savait que donner, il savait perdre, ce qui est une science plus difficile et plus rare encore. Plus tard on connaîtra jusqu’où a été en diverses circonstances son incomparable désintéressement. Les sommes d’argent qu’il a données ou qu’il a perdues sans vouloir les réclamer atteignent un chiffre tout à fait considérable.
Béranger, qui n’avait pas voulu de fortune et qui défendait si mal sa petite aisance, dut aux bons soins et à la sévérité prudente d’un vieil ami de conserver une aisance si modeste jusqu’à la fin de ses jours. Il le dut aussi à son éditeur, qui, malgré- son refus, augmenta à diverses reprises la rente qu’il
* i Par exemple, il faisait séparément, à deux vieilles femmes sans ressources, une pension régulière île quatre cent quatre-vingts francs, lies pensions leur seront servies comme si Béranger vivait encore. »
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lui servait. Déranger, qui l’a l'ait son exécuteur testamentaire et son légataire universel, a clairement montré par là quelle estime et quelle amitié il avait pour lui.
Sans la connaître, on a souvent introduit le public dans la maison de Béranger. Les uns se sont plu à la peindre comme la retraite d’un anachorète ; d’autres en ont fait une abbaye deThélème. La maison de Béranger était la maison du sage. La simplicité de sa vie n’y était pas sans grâce, et une gaieté franche y charmait les 002111*5. Ce n’est que tout à fait dans les derniers jours que Béranger a dû cesser de retenir à sa table des amis choisis. D’autres amis éloignés étaient heureux d’envoyer, pour orner cette table, quelques présents délicats. Horace à Tibur était plus riche peut-être; il n’était ni plus heureux ni plus enjoué.
Béranger avait essayé à diverses reprises de vivre à la campagne; en 1855 il quitta Passy pour Fontainebleau. Il écrivait alors à un ami pour lui apprendre qu’il vivrait désormais avec sa vieille tante Merlot et avec mademoiselle Judith Frère:
« Je prends avec moi ma vieille tante, et une bonne et vieille amie qui mourrait de faim, si je no l’aidais, comme elle-même elle m’a aidé au temps de ma pauvre jeunesse. Une marmite coûte moins à faire bouillir que trois. J'ai vu Fontainebleau, et je pense à en faire le lieu de ma dernière retraite. Les deux femmes aideront au ménage, que pourra entretenir suflisainment, je l’espère, le peu qui me reste.
« N’allez pas trop admirer ce que vous 11e manquerez pas d’appeler mon désintéressement : vous savez que je suis las du monde. Chaque jour je m’en éloigne davantage ; il en est de lui comme du théâtre : dès qu’on en a perdu l’habitude, on ne peut plus y remettre les pieds. La retraite est le but de mes désirs. Je veux terminer mes jours loin du bruit et d’une société qui finirait peut-être par inc rendre misanthrope. Je liens ù conserver ma foi dans l’humanité. Quant aux privations
•Hi
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matérielles, soudez que c’est pour m'en imposer le moins possible que je prends le parti de m’éloigner de Paris. Je veux sauver mon sucre et mon café du naufrage, et puis, quand je serai loin du inonde, j’aurai le temps de travailler. Qui sait si ce n’est pas là ce qu’il me reste à faire encore ? Vous voyez donc que le parti que je veux prendre sera moins* une dégringolade qu’un arrangement de position. Je me retourne dans mon lit. Voilà tout. »
Déranger alla ensuite demeurer à Tours dans l’habitation qu'on appelle la Grenadière et que Balzac a mise en scène dans un de ses romans. Bientôt Béranger quitta la Grenadière, qui est hors de la ville, pour aller rue Clianoinean. C’est à Tours qu’il lit connaissance avec l’habile et célèbre médecin M. Bretonneau, qui à une science si profonde et à un si heureux instinct de la médecine pratique joint de si rares qualités d’esprit. Ces deux hommes excellents s’aimèrent dès qu’ils se virent. >1. Bretonneau est resté, jusqu’au dernier moment, le directeur de la santé de Béranger. Toutes les fois qu’une grande consultation l’appelait à Paris, il venait voir son ami et réglait son régime. Il y venait aussi pour son ami seul. 11 a fondu en larmes, peu de jours avant la mort de Béranger, lorsqu’il vit que toute espérance était perdue.
Autrefois c’était le docteur Antoine Dubois qui avait été le médecin et l’ami du poêle.
Béranger quitta Tours parce que sa santé, menacée par les lièvres, n’y était pas assez bonne, et parce qu’il lui fallait l’air et tout au moins le voisinage de Paris. On peut voir dnns ses dernières chansons combien était vif le regret qu’il avait d ètre séparé de ses vieux amis et avec quelle fidélité il les a toujours aimés. Il alla, pour quelque temps, à Fontenay-sous-Bois ; puis il revint à Passv, où il habita une petite maison, rue Vineuse. Plus tard, il changea encore de logement dans Passy même *.
• Voici quels ont été, depuis 1856, les logements de Béranger : rue
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11 avait perdu sa tante, et son ménage restait sous la direction de sa vieille amie Judith.
Les collecteurs d'anecdotes ont été bien mal renseignés lorsqu’ils ont dit qne mademoiselle Judith Frère était la nièce de M. Valois, maître d'armes dans la pension où fut élevé Béranger, et que son oncle s’en servait comme d’un prévôt pour donner dès leçons à ses élèves. Ce professeur d’escrime s’appelait Levallois. Il avait en effet une nièce que Béranger a beaucoup connue; c'est madame Redouté, qui fut aussi la nièce du peintre de fleurs de ce nom. Judith était sa cousine germaine. Ni l’une ni l’autre n’ont touché aux fleurets de M. Levallois. Mademoiselle Judith était la jeune fille la plus douce et la mieux élevée. Béranger ne la connut qu’en 1796, au moment où elle allait avoir dix-huit ans. Il la rencontra chez une tante fort respectable, mademoiselle Robe, qui l'élevait et qui lui laissa, en 1818, les chétifs débris d’une fortune détruite par la Révolution. Quoiqu’elle n’ait, demeuré sous le toit de Béranger qu’à partir de 1835, on peut, dire que cette amie a partagé sa vie tout entière : elle n'est morte que trois mois avant lui. Elle avait été fort belle ; elle avait conservé jusque dans la vieillesse l’art de chanter avec
des Martyrs (maison de Manuel), n* 23; — rue de la Tour-d’Auvergne, n* 28 ou 30; — (1833) rue Casse, n* 22, à Pasxy ; — (1853) rue des Petits-Champs, à fontainebleau; — (1838) à la Grenadiére, à Tours; — (1839) rue Chanoineau, à Tours; — (1840) chez madame Lacroix, à Fontenay-sous-Bois ; — (1840) maison particulière, à Fontenay-sovs- Bois; — (1841) rue Vineuse, â Posât/ ; — rue des Moulins, à Passy; — avenue SainterMarie, à Paris; — (1850) rue d'Enfer, n* 113, chez madame Mugnicr; — (1851) avenue Chateaubriand, n* 5; — (1855) rue de Vendôme, n* 5.
Né et élevé rue Montorgueil à l'ancien n - 50, Béranger habita ensuite le boulevard du Temple avec sa mère. 11 fut mis en pension rue des Boulets, dans le faubourg Saint-Antoine. Au retour de Péronne, il logea avec son père prés du Palais-Royal; en 1800, il demeurait rue Saint-Nicaise, puis sur le boulevard Saint-Martin, où il trouva son grenier. Sous l'Empire, il logeait rue du Port-Mahon, n* 12 1 808), puis rue de Beltefonds, n* 20.
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pureté et avec grâce ; elle était pleine de sens, elle était pour lui une digne compagne. Est-il nécessaire de dire que cette femme qu’il aima toute sa vie d’une tendresse si respectueuse n’est pas la coquette et légère Usetle des chansons? Il n’y a que deux chansons de Béranger où reste gravé le souvenir de mademoiselle Judith. C’est la Bonne Vieille , l'une des pièces les plus tendrement émues qu’il ait écrites, et la ravissante romance dont le refrain est :
Grand Dieu, combien elle est jolie!
La plus exquise délicatesse y respire à chaque vers. C’est donc une erreur très-grave que de faire de cette excellente amie, si lière et si dévouée, l’héroïne de quelques couplets légers. Il suffisait, ce semble, de lire avec soin les anciennes chansons de Béranger pour ne pas tomber dans ces erreurs. Les chansons nouvelles montrent bien nettement que la Lisette n’est qu’un personnage de fantaisie; que Béranger a emprunté au dix -huitième siècle*.
Va revoir chaque Lisette Qui t’a devancé là-has;
dit-il quelque part. Ailleurs encore il dit ;
Et la beauté tendre et rieuse Qui de ces fleurs me couronna jadis,
Vieille, dit-on, elle est pieuse;
Tous nos baisers, les a-t-elle maudits?
J’ai cru que Dieu pour moi l’avait fait naitre ; Mais l’ége accourt qui vient tout efTacer ;
O honte ! et sans la reconnaître,
Je la ven ais passer !
‘ Chaulieu avait depuis longtemps chanté une Lisetle. M. Sainte- Beuve, dans un article fort louangeur |1853’, a indiqué le ride tout à
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Il est impossible d’appliquer ces vers, que le poète consacre au souvenir de ses amours volages, à la tendre amie que Béranger ne quittait plus au moment où il écrivait scs dernières chansons. Jamais il n’a donné à personne le droit de mettre un nom qu’il vénérait sur les marges de son livre. Mademoiselle Judith, jusqu’à la fin de sa vie, a séduit tous ceux qui l’ont connue par la délicatesse de son esprit et la grâce sévère de son langage. Il arriva un jour où Béranger lut obligé de parler d’elle au public. On avait eu l’étrange idée d’annoncer le mariage de Béranger « avec sa servante. » Béranger n exprima pas toute son indignation, mais il la fit sentir sous l’ironie de sa réponse.
« Monsieur,
« Vous avez l’obligeance de m envoyer votre journal depuis le l ,r juin ; mais je dois au hasard de lire aujourd’hui votre numéro du 50 mai.
« On y assure que je viens de me marier, que j’ai épousé ma servante, et que tout Passv a été l’heureux témoin de la noce.
« Parmi toutes les nouvelles fausses qui enrichissent nos journaux, il n’en est pas qui ait pu me surprendre plus que celle-là. Si l’article n’intéressait que moi, je laisserais courir cette nouvelle même à Passy, qui ne se doute guère du plaisir «pie lui a procuré ce prétendu mariage in extremis.
« Mais il faut que vous le sachiez, monsieur, la personne «lue votre collaborateur désigne comme ma servante, et dont il donne même le nom, ce qui ajoute à l’inconvenance d’une telle fable, est une amie de ma première jeunesse, à qui je dois de
fait imaginaire que le personnage de Lisette a joué dans les Mercure* ite France du dix-huitième siècle et qu'il continua de jouer dans les premières chansons de Béranger.
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2Wi
la reconnaissance. Plus favorisée que moi par sa position de famille, il y a cinquante ans qu’elle rendait à ma pauvreté bien des petits services d’argent. Pour me rendre service encore, lorsque tous deux nous touchions à la soixantaine, elle voulut bien se charger de tenir mon premier ménage, que me forçait de prendre une tante infirme dont je voulais soigner la vieillesse.
« Vieux amis qui ne nous étions jamais perdus de vue, nous ne nous doutions guère alors que nos cent seize ans, réunis sous le même toit, fourniraient matière atix médisances du feuilleton, et. la vieille demoiselle était loin de penser, toute modeste qu elle est, qu’en la voyant établir autour de moi une économie indispensable à tous deux, on la prendrait pour la servante du logis, ce qui, après tout, n’eiU blessé ni ses sentiments démocratiques ni les miens.
« Je ne .croyais, quant à moi, son nom connu que de nos amis communs et de quelques indigents. Grâce à votre collaborateur, monsieur, ce nom est arrivé aux oreilles du public ; c'est pourquoi je suis contraint de faire connaître celle qui le porte. * .■ ■ ■
n Vous jugerez donc, je l’espère, l’insertion de ma lettre juste et nécessaire pour détruire l’effet d’un article que je regrette de n’avoir pas connu plus tôt. Je ne me plains pas de l'esprit qui l’a dicté, en ce qui me touche ; mais je crois de mon devoir d’apprendre à vos lecteurs que ma vieille amie a toujours eu trop de bon sens pour avoir désiré jamais d’ètre la femme d’un pauvre fou qui a mis son bonheur en chansons et livré sa vie à la discrétion des journalistes.
s D’après différentes anecdotes inventées sur mon compte, et aussi vraisemblables que celle de mon prétendu mariage, je conclus, monsieur, qu’il y a de ma faute dans tout cela.
« Malgré mon amour de la retraite, le désir d’obliger m’a lait recevoir trop de visiteurs. Jusqu’à ce que la délicatesse et le bon goût empêchent de franchir les murs dont, la loi, dit-on.
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entoure la vie privée, il nous faut, je le vois, fermer bien notre porte. Désormais je vais mettre un verrou à la mienne, et j’aurai l’obligation d’un peu plus de repos à votre spirituel feuilletoniste.
« Remerciez-le donc de ma part, monsieur, et recevez, je vous prie, l’assurance de ma considération distinguée.
« Votre très-humble serviteur.
Passy, 5 juin 1818. «
« Rkrangf*
Cependant les besoins augmentaient rapidement dans nne maison si ouverte et si généreuse. En 1850, Béranger quitta Passy et se décida â se mettre dans un appartement de pension bourgeoise. Cette pension était d’abord dans le haut dé la rue d’Enfer, près du Luxembourg. Peu de temps après, il alla vivre à Beaujon, il y passa ses trois dernières années de santé et de bonheur II marchait encore bien, il avait toute sa mémoire, toute sa gaieté, et recevait avec la même joie ses amis.
Béranger aimait beaucoup et accueillait volontiers les jeunes gens. Son amour de la patrie et sa foi dans l’avenir les lui faisaient aimer ainsi. A leur tour ils le vénéraient plus encore qu’ils ne l’admiraient.
Pendant plus de vingt ans, ce patronage des jeunes intelligences a été à la fois son plus vif souci et son plaisir le plus doux. S’il venait un ignorant trop hardi, il ne le rudoyait pas; il prenait mille détours ingénieux pour l’amener à de sages études ou à l'oubli des- rêves inutiles; si le suppliant montrait dans sa prière môme qu’il avait de l’avenir, Béranger devenait sur-le-champ le directeur de sa jeunesse.
D’autres poètes se sont plu à payer leurs admirateurs d’ironiques exagérations ; Béranger comprenait autrement les charges de sa gloire. Il écrivait à un homme qui avait résolu, dès ses
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vingt ans, de bien porter le nom de son père (M. E. hegouvé) :
« Passy, 6 août 18St.
« Savez-vous, monsieur, combien est embarrassaute, elfrayanle même, la confiance dont vous voulez bien m honorer ? Quoi ! vous me chargez de présider à votre vie littéraire C est certes un grand témoignage d'estime que vous me donnez là. et j’ensuis touché bien vivement mais cela, malheureusement, ne suffit pas pour que j'accepte un mentorat de cette nature. Vous vous accusez d’être venu me voir peu souvent. Eh bien, monsieur, vous expliquez ainsi mon hésitation à répondre à votre lettre, pourtant si aimable.
a En effet, comment tracer une règle à suivre à un homme qu’on n’a pas eu le temps d’étudier ? Mais, direz-vous, vous avez lu mes différents essais. Cela suffit-il? Quelques ouvrages plus ou moins bons (car je ne suis pas aussi sévère envers vous que vous-même) ne donnent que la mesure des facultés de 1 esprit; mais le caractère de l’homme, comment le connaître? Qu’importe 1 diraient tous nos jeunes gens. Il importe beaucoup, selon moi, surtout dans un temps comme le nôtre, ou l'on ne peut guère trouver son point d'appui qu’en soi-même. Sans s'élever jusqu’à l’appréciation du caractère, n avez-vous pas des goûts dominants qui doivent influer sur la tendance de vôtre esprit? Ces goûts, je les ignore. Vous avez eu le malheur d’être ce qu’on appelle un jeune homme heureux; dès votre entrée dans le monde, le monde vous a souri. Vous convenez qu’aujourd’hui rien ne manquerait à votre félicité si vous n’étiez tourmenté par une ambition de gloire, llélas ! dans quel coffre vide fouillez-vous pour trouver ce qui, selon vous, manque à votre bonheur 1 Mais enfin c’est votre manie, et je voudrais en vain vous en guérir. Quand le sort ne nous refuse î ien, il nous fait toujours un don de trop. Eh bien, pauvre enfant.
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courez donc après la gloire; c’est un mirage qui vient vous chercher du fond des déserts : prenez bien garde qu'il ne vous y entraîne, lin seul moyen vous est offert pour éviter ce malheur : occupez-vous d’être utile; c’est là loi que Dieu impose à tout homme; en littérature, il y a plus que jamais obligation à cela. Ne faites pas comme tous cens' qui se contentent de l’art pour Part ; cherchez en vous s’il n'existe pas quelque croyance ou de patrie ou d'humanité à laquelle vous puissiez rattacher vos efforts'et vos pensées. Vous avez un cœur noble et bon, im esprit géhéreux; il n’est pas possible que la société, qui n’a pu les corrompre par ses caresses, ne vous ait pas laissé aussi quelque sentiment d’amour pour vos semblables.
« Eh bien, ce sentiment consulté sera pour vous un guide plus sûr dans vos études et vos travaux que tout ce que pourraient vous dire les hommes les plus doctes. Un sentiment pareil a suffi pour faire de moi, chétif, quelque chose, quelque chose de bien fragile sans doute, mais enfin quelque chose.
« Je vous parle là, monsieur, un langage qui vous étonnera peut-être ; il est si peu d’accord avec ce que vous avez dû entendre dans votre monde ! Mais croyez que je vous donne l’explication de tous mes principes de conduite depuis que j’ai l’àge de raison ; cet âge est venu, pour moi, de bonne heure, parce qu’à quinze ans j’ai été obligé d’être homme et de faire mon éducation moi-même. A ceux qui opposeraient l’exemple d’un grand poète à un pauvre chansonnier, et qui vous diraient que Byron n’avait aucune foi, je répondrai que Byron, représentant un monde aristocratique qui tombe et s’en va en lambeaux, n’a dû avoir que des croyances négatives; mais ce sont toujours i des croyances, et certes les siennes étaient aussi fortes, en ce j sens, que son génie était beau. Croyant l'aristocratie la fleur de
l’humanité, et la voyant flétrie, il a dû tout maudire et arriver
t à celte misanthropie tantôt fougueuse, tantôt ironique, qu’on a
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