‹ Ma biographie (volume 2)Chapitre 21 sur 25 · VI · texte numérisé non relu

VI

« Vous êtes au lomps des amours heureuses; voire cœur est jeune ; ne l’occupez pas que de vous. Étendez le cercle de vos investigations et déliez-vous surtout du monde factice où la fortune vous a placé. Votre esprit, votre âme, trouveront bientôt un aliment pour leurs méditations, et la direction à leur donner vous viendra au jour que vous y penserez le moins. La nature a marqué un emploi à toutes les facultés qu’elle distribue ; il ne tant que chercher. Apprenez, puisque vous pouvez apprenne ; méditez, puisque vous avez du repos ; mais surtout ocatipë&r vous plus des mitres que de vous-même. Je sens que tout ce ftiîlotage vous paraîtra bien vague, peut-être ridicule. Ne vous gênez pas : vous me demandiez* des conseils, je vous ai dlonné mon secret ; je ne pouvais pas vous rendre mieux : confiance pour confiance. J’espère que vous verrez dans cette lettre une preuve d'amitié et de considération. Croyez à ces sentiments, et usez de moi toutes tes lois que je vous serai nécessaire : ce ne sera jamais trop souvent.. Jhiÿ -

« \ vous de cœur.

a Béraxcrr. »

C’est lorsqu’il eut quitté Beaujon que la santé de Béranger commença à s’altérer. Sa dernière ImbitaLion a été celle de la me de Vendôme.

De nouvelles pertes d’argent et les premières fatigues de la maladie le contraignirent à renoncer aux petites réunions qu’il aimait; il devint plus triste, et ce fut avec un vrai chagrin qu’il dut renoncer à ses promenades.

C’est ce moment que choisirent des hommes inconsidérés pour calomnier, dans un journal étranger, l’homme qui appartenait dès lors à la mort. Ils l’ont accusé d’avoir accepté en cachette une pension de la cour impériale.

M Perrotin a répondu par cette leltre sans réplique :

AIM'ElSUICl.

•rii

« Monsieur le rédacteur en chef 1

« Un de cés journaux étrangers ** qui remplissent leurs colonnes de toutes sortes de bruits ramassés on ne sait où accablait, dans son numéro du lundi 5 janvier 1857, notre poêle Déranger en lui reprochant une pension qu’il aurait acceptée d’un auguste personnage, sans en dire un mot à personne, et comme s’il dissimulait une mauvaise action.

, « Mon nom n’aurait pas été prononcé dans ces lignes misérables et tout à fait indignes de la presse qui se respecte que j’aurais encore le droit d’y répondre au nom même de Déranger. S'il n'a jamais répondu à aucune espèce de calomnie, il ne peut pas empêcher ses amis d'y répondre en son nom.

« Voici tout simplement le fait d’où cette grosse rumeur est sortie.

« L’an passé, Sa Majesté l’Impératrice, inquiète de la santé et de la fortune de Béranger, nie lit proposer par une personne de sa confiance (le secrétaire de ses commandements), sous la promesse du secret le plus strict, de déposer dans ma caisse une somme annuelle dont je .fixerais le chiffre, et que j’offrirais, en mon nom, à Béranger lui-même. Certes, la propositoin était digne d’un noble cœur; mais, pour ma part, je n’avais pas le droit de l’accepter. Seul, Béranger avait ce droit-là, et, quand j’eus obtenu la permission de lui faire part de la proposition qui m’était faite, il approuva tout à fait ma conduite, en disant qu’il n’eût pas compris que j’eusse agi autrement. Il fit plus : il m’écrivit une lettre dans laquelle il manifestait, en termes excellents, la reconnaissance qu’il éprouvait au fond de l'&me pour les bontés qui lui étaient témoignées, ajoutant qu’il n’avait jamais été plus riche qu'en ce moment, qu’il n’avait jamais eu

* Du Siècle.

** Le. Journal de Bruxelles.

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moins besoin d'une fortune plus grande, et que sa reconnaissance était d’autant plus entière, qu'il n’acceptait pas les bienfaits dont on voulait l’Iionorer.

a Voilà, monsieur, mot pour mot, tout ce qui a été fait, tout ce qui a été dit, et vous partagerez, comme moi, l’indignation que nous fait éprouver le censeur anonyme, lorsqu'on tutoyant Béranger, il lui reproche d'avoir tendu la main à l'aumône, et qu’il complète son mensonge en lui disant : Sois cousu d'or!

J’ai pensé qu’il était de notre honneur à tous de relever comme il convient ces perfidies, et que vous seriez content d’honorer, cette fois encore, un homme dont le désintéressement n’a jamais été égalé que par sa charité.

« Agréez, cependant, les meilleures déférences de votre tout dévoué serviteur,

« Pl.KHOTIS

• l’aris, 14 janvier 185". »

Cependant la maladie de Béranger s'aggravait. Sa mémoire s’égarait par instants. M. Charles Bernard, son médecin le plus dévoué, le fils de son ancien ami, M. Joseph Bernard, étudiait déjà avec inquiétude sa physionomie. M. Trousseau, appelé dés lors pour conjurer le mal inconnu, déclara que ce mal ne si* conjurait pas : c'était une hypertrophie du cœur, compliquée d'une maladie de foie. 11 promit de faire tous scs efforts pour lutter le plus longtemps possible contre la maladie, et il a tenu sa promesse. Au milieu de ses travaux continuels il a toujours trouvé le temps de visiter et de soigner le malade qu’il avait condamné. Dans les derniers jours de la maladie il vint le voir régulièrement deux fois par jour.

Béranger ne vivait plus que par une espèce de miracle ; on

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craignait de le perdre au commencement de l'hiver de 1856. Son excellente constitution résistait, et il retrouvait même par moments sa vivacité. Son âme généreuse ne l’abandonna jamais.

Déjà retenu chez lui et presque alité, il ne se plaignait que de m ses bonnes œuvres suspendues, et il n’écrivait, d’une écriture souvent obscurcie, que pour venir encore en aide à ses amis et à ses protégés.

Mademoiselle Judith, qui s’était bien soutenue jusqu’à la lin de l’année 1856, devint tout à coup gravement malade : un cancer à l’estomac l’abattit ; elle ne pouvait plus prendre de nourriture, mais son œil résigné et sa douce voix attestaient la i'orcc et la sérénité de son esprit. Elle est morte le 8 avril 1857. presque sans agonie, avec un courage et une fermeté philosophique dont il y a peu d’exemples. On vit, à son lit de mort, qu’elle avait été digne de partager la vie de son ami. Son nom mérite de rester inscrit à côté du nom de Béranger.

Elle avait environ deux ans de plus que lui. C’est elle qui semblait toutefois devoir lui survivre, et il l’avait d’abord désignée pour son héritière.

Nous voilà arrivés au milieu des images funèbres : tout parle maintenant de cette grande mort du poète.

11 avait, dès 1844, nommé M. Perrotin son exécuteur testamentaire.

« Après de mûres réüexions, eL malgré 1 intérêt que mon éditeur, M. Perrotin, aura à ma succession par suite des arrangements que j’ai faits avec lui, sûr comme je le suis de sa haute probité et de son dévouement sans bornes, je nomme ledit Perrotin mon exécuteur testamentaire.

>( Fait à Passy, le sept juin mil huit cent quarante-quatre.

« Pierre-Jeak de Béranger. »

•tl

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Toi

Trois ans après il remettait à M. l’crrolin la copie de son tesmeiit, et accompagnait celte copie d'une lettre que nous transcrivons.

u Voici, mou cher l’errotin, la copie de mon testament, ainsi qu'un codicille qui vous nomme mon exécuteur testamentaire. Vussitôt mou décès, je vous autorise à décacheter le tout cl à agir dans l’intérêt de Judith, que j’institue ma légataire universelle, et aussi dans votre intérêt, en vous emparant de mes brouillons, de mes chansons, des cahiers que je pourrais ne vous avoir pas encore remis, de la préface pour le volume posthume et de ma biographie, qui sera dans le grand tiroir de mon secrétaire.

« 11 se trouvera dans mes papiers beaucoup de lettres que je n’aurai pas brûlées; il faut les anéantir, à moins d’un besoin impérieux ; surtout il n’en faut donner aucune aux quêteurs d’autographes. Quant à celles que j'ai remises en paquets, et qui sont dans mon secrétaire, il en est aussi qu'il faudra brûler ; mais que ce ne soit que lorsqu'on sera bien sûr qu’elles sont sans utilité ; s’il se retrouvait quelques vieux manuscrits de moi, vers ou prose, qu’il n’en soit rien publié, je vous en prie ; c’est assez de mes chansons, auxquelles d'ailleurs, d'autres publications pourraient nuire. Il existe un manuscrit de moi entre les mains de M. F*"’**. Je le lui ai donné à condition de ne pas le rendre public. Je ne sais plus bien ce qu’il est ; le sujet est les Contes de la Fontaine . Je maintiens la défense de publier, à laquelle M. F *”** m'a promis de se soumettre.

« J’en viens à la publication du volume que je laisse, des chansons de ma vieillesse. Je voudrais vous enseigner des amis à consulter sur la valeur de ces chansons et sur les fautes de correction que mes copies peuvent contenir; mais vous connaissez assez ceux de mes amis que. vous devez consulter, surtout

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devant imposer à votre imprimeur, quel qu’il soit, un proie très- intelligent, et qui sache au moins la mesure d’un vers.

« Ce que je vous recommande expressément, c’est, aussitôt ma mort, d’exiger de Judith qu'elle fasse son testament, et cela, dans l’intérét de ceux de nos amis qu’elle doit avoir l'intention d’avantager et que j’avantagerais moi-même, si je mourais le dernier; ce serait manquer à ma mémoire que de se laisser aller aux larmes au lieu de remplir mes intentions.

« Quant à mes obsèques, si vous pouvez éviter le bruit public, faites-le, je vous prie, mon cher Perrotin ; j’ai horreur, pour les amis que je perds, du bruit de la foule et des discours à leur enterrement. Si le mien peut se faire sans public, ce sera un de mes vœux accomplis. A mon testament resté chez moi se trouve jointe, en 'forme de codicille, une approbation de l’acte passé entre nous pour notre marché ; quoique superllue, cette approbation contient l’ensemble de vos droits sur mes manuscrits, ce qui peut servir à l’occasion.

« Il me reste à vous recommander mon plus vieil ami, Antier, dont la vieillesse pourrait n ôtre pas heureuse. Je vous prie de veiller à ce qu’il ne manque pas, et, si la Biographie que je laisse obtient uu peu de succès, nssurez-lui une pension; cela, bien entendu, dans le cas où son emploi viendrait à lui manquer. Judith devra se charger de faire quelque chose pour la fille aînée d’Antier, ce qui sera utile pour tous les deux.

« Voici à peu près ce que j’avais à vous dire, en vous remettant une copie de mon testament et du codicille qui l'arcampagne. Tous deux sont de date déjà bien ancienne.

« On a parlé du retour du choléra. J’ai voulu revoir mes dispositions, et n’ai trouvé rien à y changer; mais J'ai pensé à accomplir l’idée (pie j'avais depuis longtemps de vous confier le duplicata de ce s actes, dont vous avez besoin pour remplir vos fonctions d'exécuteur testamentaire. Je vous les remets donc, et

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compte trop sur votre attachement pour m’excuser des embarras que cela pourra vous causer.

a Tout à vous,

« Béranger.

« Paris, 1t novembre 1817. »

Peut-être faut-il remarquer les recommandations que Béranger fait à son éditeur, au sujet de ses Chansons posthumes.

En 1851, Béranger ajouta un codicille à son premier testament : ce fut pour demander formellement qu’on lui fît de simples obsèques, et qu'on évitât le bruit autour de sa tombe.

« Lorsque arrivera mon décès, je prie deux de mes amis qui seront présents de ne pas permettre qu'on prenne aucun moyen de conserver mes restes. Je les prie aussi de me faire enterrer le plus simplement possible, dans le cimetière le plus voisin. De plus je leur recommande expressément de ne donner connaissance de ma mort aux journaux que lorsque l’inlmmation sera terminée. # Béranger ajoutait : « Je recommande aussi, j’ordonne même, s'il me convient d’employer ce mot, que toutes les lettres qu’on pourra trouver dans mes tiroirs de secrétaire, de commode, dans tous les coins de mon logis, soient brûlées à ma mort, sans qu'il en soit distrait d’autres que celles qui seraient relatives à mes affaires particulières. »

Ce codicille est du 1 er mars J 851.

Après la mort de mademoiselle Judith, Béranger écrivit un second testament d’une main déjà tremblante.

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« Paris, le 18 niai 1857.

« Ceci est mon testament.

« J’institue et nomme, par le présent, M. Perrotin (Charles- Aristide) mon légataire universel, et lui donne en conséquence la totalité des biens que je laisserai au jour de mon décès

<t De Béranger. #

Ces tristes pages écrites, il attendit. Le jour où mademoiselle Judith lut enterrée, il voulut la suivre jusqu'à la tombe ; il ne put aller que jusqu’à l’église, appuyé péniblement au bras d’un ami, et, le cœur gros de douleurs étouffées, il rentra dans son appartement désert. Les soins empressés, les consolations de ses amis, le fortifièrent pour l’apparence ; il fit ce qu’il put pour supporter encore sa vie affligée et meurtrie ; mais la maladie et le chagrin ne devaient lui laisser que bien peu de jours, et des jours bien t ristes !

Il s’appesantissait d’une manière de plus en plus inquiétante. Souvent , lorsqu’on lui parlait, il oubliait soudain la conversation et fixait son regard, ce regard qu’on n’oublie pas, sur des images invisibles. Parfois il sortait de ces contemplations intérieures et se réveillait avec de douces paroles. Dès lors l’inquiétude n’eut plus de repos. Il fallut qu’un médecin particulier. M. Jabin, donnât au malade des soins continuels. On crut devoir

‘ La modeste fortune de Béranger a été partagée par son légataire universel entre les personnes auxquelles Béranger lui-même l’eût répartie. Les rentes sur lesquelles quelques pauvres vieillards comptaient chaque mois leur sont assurées, et le prix du mobilier de la chambre mortuaire, qu’il eût été impie de disperser, a servi à fonder quatre places d’école gratuite dans une commune des environs de Paris.

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recourir aussi à l’expérience spéciale (le M. Bouillaud , qui vint deux fois et confirma l’arrêt de M. Trousseau.

Vers la fin de juin, par les rudes chaleurs, la crise du déchirement définitif se manifesta : on avait déjà vu s’oliscurcir cette limpide intelligence. Cet esprit si animé avait pu s'affaiblir ! Cet œil si vif s’était voilé déjà ! I/anxiété publique n’eut plus de bornes dés qu’un journal eut annoncé le péril où était Béranger.

Ses anciens amis, ses nouveaux amis, les amis intimes, les amis inconnus, Paris entier accourut dans la rue de Vendôme. On venait consulter dés le grand malin les bulletins de santé, et le plus petit signe funeste augmentait la douleur de toits.

MM. Lamartine. Odilon Barrot, Barthélemy Saint-Hilaire, vinrent voir Béranger. Ses plus anciens amis, MM. Tliiers, Mignet, Lebrun et Cousin, le visitèrent presque tous les jours. Ils étaient liés depuis bien des années par une vive amitié.

C’est en revoyant ces anciens amis que Béranger sentit son esprit se réveiller et son mal s'adoucir. Il leur parlait, avec tendresse et avec enjouement/ Un jour qu’il s’entretenait de ses poésies avec une modestie défiante, M. Tliiers lui dit : « Savei- . vous comment je vous appelle, Béranger? Je vous appelle l'Horace français. — Qu'eu dira l'autre? » répondit-il avec un sourire. Un autre jour il parla de Dieu et de l’avenir avec des paroles étranges et d’une voix inspirée.

Mais ces heures de réveil furent bien rares.

La sœur de Béranger, religieuse cloîtrée, ne le voyait qu'une fois l’an depuis son entrée en religion. Elle vint b* voir, autorisée par l’archevêque et accompagnée d’iine autre religieuse. La porte lui fut ouverte ; elle embrassa son frère, reçut ses embrassements silencieux, se retira et ne put revenir ; mais elle lémoigna sa reconnaissance aux amis de Béranger et envoya chaque jour chercher des nouvelles. M. Jousselin, l’ancien curé de Passy, devenu curé de Sainte -Élisabeth , avait retrouvé Béranger dans sa paroisse. Ils avaient parlé encore de leurs pauvres. Lorsque la maladie de Béranger sembla toucher à son

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terme , M. le curé lui vint rendre visite*. Leurs conversations furent rares, très-courtes et peu importantes. Il y en a une, la dernière, que l’on a racontée de manières bien différentes. Au moment où M. Jousselin, avant de se retirer, tendait la main à Béranger, Béranger lui dit d’une voix nette : a Votre caractère vous donne le droit de me bénir. Moi aussi, je vous bénis. Prie* I«uir moi et pour tous les malheureux : ma vie a été celle d’un honnête homme. Je ne me rappelle rien dont j’aie à rougir devant. Bien. »

Le 28 juin, on avait cru que Béranger allait mourir dans la journée. L’excessive chaleur l’accablait et exaspérait ses souffrances ; mais le temps se rafraîchit ; il vécut quelques jours encore. C’était à qui le veillerait, à qui le soignerait, à qui mettrait le pied sur le seuil de sa porto.

Plusieurs dames, quand le mal fut à son comble, réclamèrent le privilège de leur ancienne amitié et envièrent à madame Antier les fatigues de son admirable et opiniâtre dévouement, en ces longues journées et en ces nuits plus longues encore

Béranger , le 15 juillet , s'était trouvé un peu mieux vers midi ; il avait reconnu ses amis, il avait même prononcé qttel-

* Voir pour plus de détails la brochure Erreur s des critiques de Réranger, in-32, 1858.

*• Voici les noms des personnes qui ont reillt Rértimjrr dons sa maladie :

M. et madame Antier, M. Perrolin, journellement;

MM. les docteurs Ch. Bernard, Jabin, Charles Laségue;

MM. Kdmond Arnould, Paul Boiteau, Victor Bonnet, Onésirae Borgnon, Broc, Chevallon, Donneau, Gallet, Savinien I.apointe, Charles Thomas, t'n nom manque â cette liste, c’est celui de M. Béjot. Il était retenu dans son lit par de cruelles douleurs qui n'ont cessé qu'aprés la mort de Béranger, line autre personne que Béranger aimait, et à laquelle son patronage fera défaut, M. Chinlreuil, l'un de nos peintres paysagistes les plus distingués, n’a pu, à son grand chagrin, prendre sa part de ces veilles pieuses.

D'autres amis anciens, MM. Cauchois-Lemaire, Bernard de Rennes et Joseph Bernard, par exemple, auraient voulu pouvoir ne quitter jamais l'illustre ami qu'ils allaient perdre.

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quos mots ; il avait retrouvé un souille de gaieté douce, il avait souri quand M. Sëgalas ' , en lui tâtant le pouls, lui parlait de la foule accourue autour de sa maison, de cette foule dont le flot assiégeait sans relâche l’escalier et qui se retirait avec tant de peine. Le soleil était au plus haut point de sa course ; il jetait un jour brillant sur les fenêtres. Comme Goethe à son lit de mort , Béranger fit signe pour qu’on ouvrit les persicnnes et appela la lumière d'un tri! avide. Il ne se croyait pas frappé sans espérance ; il murmura : # Un mois , un mois el demi , » quand le médecin lui dit qu'il fallait attendre patiemment une guérison, hélas! impossible.

Le matin, M. Mignet l’avait trouvé pesamment endormi , la tête soutenue par une bandelette attachée au fauteuil. Quelques instants après, Manin entra; mais Béranger, qui s’éveillait dans la stupeur, ne le reconnut pas et ne put dire un mot à Manin, qui pleurait.

La nuit fut douloureuse. M. le docteur Lasègue, ami de la maison, avait veillé le malade. Le 16, dès le matin, la chaleur devint grande. Un orage chargeait les airs. Dans la cour, encombrée de monde, un pressentiment funèbre était déjà descendu ; tous les visages disaient que la douleur publique n’avait plus môme une ombre d’espoir. Le docteur Trousseau venait de déclarer que le pouls se perdait et que l’heure dernière ne tarderait plus. Au haut de l’escalier, des voix étouffées s’entendaient à peine; le vent pénétrait dans les corridors et dans l’appartement; les portes ouvertes, les volets fermés, tremblaient dans l’ombre; il n’v avait, dans la chambre môme de Béranger, que les amis intimes: M. et madame Antier, M. Perrotin, M. Vernet, arrivé le matin môme, madame Vernet ,

M. Thomas, le payeur central du ministère des finances, M. Le-

* M. Ségalas, dés que liéranger habita la rue Vendôme, offrit ses services toutes les fois qu'il y eut besoin d’un médecin. 11 avait déjà soigné Béranger dans une hémorragie ; aux derniers jours, il ne cessa de venir »» le voir et d’offrir encore ses services.

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brun, de l’Académie française, M. Paul Boileau , le plus jeune des amis de Béranger, et les deux servantes. On attendait l’orage et le trépas.

Assis dans son grand fauteuil, au milieu de la chambre, le dos tourné aux fenêtres, la tête penchée à droite, Béranger était là comme une proie pour la mort; ses jambes, recouvertes d’un drap, faisaient effort pour se dégager des souffrances ; sa respiration était haletante ; ses lèvres, à demi closes, ne laissaient sortir de sa bouche que de vaines paroles; son front était mouillé d’une sueur douloureuse, ses mains n’avaient plus qu’un geste sans signification, son œil obscurci luttait contre la nuit tombée subitement du ciel , et semblait chercher avec inquiétude des images amies. Pas une plainte sur ce visage qu’une si vive intelligence avait animé si longtemps !

Le tonnerre retentit, la pluie tombe à flots ; les éclairs , traversant les hauts arbres du jardin, pénètrent dans la chambre silencieuse. Béranger respire avec un peu plus de liberté. Les signes de croix que fait , à chaque coup de foudre , l’une des bonnes , agenouillée devant lui , ne l’étonnent pas ; il n'a pas l’air de s’apercevoir de l’orage; il ap[hiio sa tête sur sa main droite et regarde vaguement ceux qui l’entourent.

L’air rafraîchi lui donne une apparence de réveil qni ralentit mélancoliquement le désespoir de ceux qni l’entourent. Béranger allait mourir avant le coucher du soleil !

Il regardait de temps en temps ses amis d’un œil fixe et doux ; on le faisait boire, on lui mettait de la glace, sa dernière nourriture, sur les lèvres ; on approchait encore une fois de sa main sa tabatière de platine qu’il aimait tant, et ses doigts se sont rappelés, une fois encore, un geste accoutumé. Mais il n’y avait plus de volonté suivie dans ces regards et dans ces mouvements. On l’embrassait alors, et, lui tenant la main, sa main inerte, on pleurait derrière son fauteuil. Malgré soi la pensée s’obstinait à oublier l’homme expirant pour n’envisager que sa gloire.

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Vers deux heures , l'agonie lil sentir ses étreintes; elles furent cruelles. Béranger a beaucoup souffert avant de mourir. >1. Lebrun, épuisé d’inquiétude, venait de se retirer dans la chambre voisine. Peu d’instants auparavant, MM. Mignot, Thiers et Cousin avaient vu pour la dernière Ibis leur ami. Béranger est mort à quatre heures trente-cinq minutes entre les bras de ses amis, serrant la main de M. Antier. L’un des médecins comptait les dernières pulsations : le pouls s’arrêta. Tout était fini.

On se rappelle la tristesse extraordinaire qui se répandit dans tout Paris sur la fin de la soirée et qui semblait se promettre pour le lendemain une manifestation solennelle.

Quelques heures après «pie Béranger eut succombé , le ministre d’État fit savoir que le gouvernement, désirant honorer le poète par un témoignage public, se chargeait du soin des funérailles. L’État remplaçait la famille absente, et l’exécuteur testamentaire n’avait plus de mission à remplir. U dut remettre au ministre la copie de la lettre où Béranger, exprimant son dernier vœu , souhaitait que ses funérailles pussent répondre par leur simplicité aux habitudes de toute sa vie. Le gouvernement prit sur-le-champ ses mesures , il s’arma du vœu du poète, et dans la nuit môme furent posées ces affiches :

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