MA B 1 0 G U A I 1 H I E
Judith, avec qui je finis nies jours, s'amuse à me tirer les partes et me prédit une lettre qui doit me combler de joie. Malgré mon peu de foi dans la science de mademoiselle Lenonnand, j’éprouve à cette prédiction lin commencement de la joie que Judith m’annonce: la pauvreté est superstitieuse. Rentré dans mon taudis, je m’endors en rêvant du facteur. Mais, au réveil, adieu les illusions ! les hottes percées m’apparaissent, et il faut de plus que le petit-fils du tailleur ravaude son vieux pantalon: L’aiguille à la main, je ruminais quelques rimes bien misanthropiques, comme il m’arrivait d’en faire alors, quand ma portière, essoufflée, entre et me remet une lettre d’une écriture inconnue. Rime, aiguille, pantalon, tout m’échappe; dans mon saisissement je n’ose décacheter la missive. Enfin, je l’ouvre d’une main tremblante : le sénateur Lucien Bonaparte a lu mes vers, et il veut me voir ! Que les jeunes poètes qui sont dans la même position se figurent mon bonheur et le décrivent s’ils le peuvent. Ce ne fut pas la fortune qui in’apparut d’abord, mais la gloire. Mes yeux se mouillèrent de larmes, et je rendis grâces à Dieu, que je n’ai jamais oublié dans mes instants prospères.
Empruntant bien vite des vêtements plus convenables que les miens, je nie rendis auprès du frère du premier consul. En vérité, quand je pense aux deux faibles poèmes dithyrambiques ( le Rétablissement du culte et le Déluge) que j’osai envoyer à cet homme illustre, orateur et poète lui-même, je dois m’étonner
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des marques de bienveillance qu’il me prodigua. Il voulut bien m’assurer qu’il se chargeait de veiller sur mon sort et m’en donna la preuve, malgré son départ -précipité pour Rome , d’où il ne tarda pas à m’envoyer une procuration pour toucher son traitement de membre de l’Institut, dont trois années arriérées me furent payées d’ab. rd. Je donnai la plus grande partie de cette somme à mon père, à qui je devais bien des mois de nourriture; et je sus faire assez pour moi des mille francs annuels que me valut le traitement d’académicien*.
Dans les deux seules entrevues que j’eus, à cette époque, avec M. Lucien, il me fit beaucoup d’observations sur les hardiesses de mon style. Je ne voulus rien défendre et lui avouai que j’étais complètement dépourvu d’instruction classique. Jamais il ne m’avait tant coûté de dire que je ne savais pas le latin, cette langue dont je croyais, avec tout le monde alors, qu’on ne pouvait se passer pour bien écrire en français. M. I jiicien le pensait sans doute aussi; mais il eut In bonté de ne m’en rien témoigner; seulement il m’engagea à traiter un sujet romain, la Mort de Néron. J’essayai, dans un poème d’environ deux à trois cents vers, de peindre les derniers moments de cet histrion
Le traitement des académiciens est de quinze cents francs pour toutes les classes de l’Institut ; mais, dans la classe de litté rature, on fait une retenue du tiers il chaque membre pour payer les jetons de présence et faire des pensions à ceux qui, ayant soixante ans, n’ont pas an moins six mille francs de revenu personnel, (Note de Béranger )
M A B I OliR A PH I K
couronné; mais je n’étais plus là dans mon élément. Jamais je n’ai pu traiter que les sujets qui viennent s’offrir d’eux-mèmes à mon esprit, et l’imitation m’a toujours été impossible. D’ailleurs, le paganisme et l’antiquité, que je connaissais aussi bien que si j’avais eu plusieurs années de collège, n’offraient aucun attrait à ma jeune muse, toute moderne, toute française et déjà révoltée contre la mythologie, dont abusaient surtout alors Delille et Lebrnn-Pindare. Ce poème de Néron ne contenait que quelques passages assez vigoureux, où paraissait une certaine tendance à la simplicité, que j’ai tant estimée aussitôt que, renonçant à l'effroyable facilité que j’avais eue d’abord d’accumuler des las de vers, je me fus mis à travailler avec réflexion. Cela, soit dit en passant, n’est pas une contrainte légère pour un rimeur de vingt ans. 11 est vrai que j’avais eu assez de patience pour copier deux fois Atholie , étude qui, je le crois, m’a porté bonheur.
Dans une de mes conversations sur la versification française avec M. Lucien, partisan de formes que j’accusais d’ètre un peu vieillies, pour lui prouver comment j’entendais le style, je lui récitai une quarantaine de vers composés dans une manière opposée à la manière de Delille. Ce poète était en grande faveur; mais, malgré l’admirable talent du maître, sa façon d’écrire me semblait, sous certains rapports, fausse et dangereuse. Je parlais, dans ce morceau, de la chute des . Bourbons et de l’élévation de Bonaparte; il s’y trouvait ce passage :
MA lilOGKA l'IlIE
« Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles, l’asser dans les palais des familles nouvelles;
Familles et palais, il verra tout périr. »
S’il n’y avait là rien de bien neuf dans l’expression, il était au moins étrange de réciter de pareils vers à un homme nouveau, dans la splendide galerie où il nie recevait. C’était se donner l’air du prophète llabacuc.
Mon indulgent auditeur n’en loua pas moins ma méditation.
La protection de M. Lucien, malgré l’exil auquel il se condamna depuis, ne cessa pas de m’être utile. Il faut avoir quelque chose à dire de soi, et c’était beaucoup de pouvoir dire qu’il me protégeait. A vingt-cinq ans, j’eus enfin ce que j’avais toujours souhaité, un modeste | emploi. J’entrai dans les bureaux du peintre Landon, où je rédigeai le texte de son Musée. C’est un recueil de dessins au trait des tableaux et statues des galeries du Louvre, si riche alors du fruit de nobles et loyales conquêtes, quoi que se soit permis de dire Wellington, qui eût dû réserver ses leçons morales pour les spoliateurs de l’Inde. Lié avec plusieurs peintres, il me fut facile de remplir ma nouvelle tâche : j’y achevai de perfectionner mon goût pour les arts plastiques, grâce aux conseils de Landon, qui ne manquait ni de tact ni de savoir. Les dix-lmit cents francs de cette place, joints aux mille francs tle l’Institut, me procurèrent les plus douces jouissances de la richesse; car je pus aider mon père et secourir ma pauvre grand’mère, la veuve du bon vieux tailleur, dont les assignats avaient
complété la ruine. Je pus même aussi me rendre utile à nia sœur, ouvrière chez une de nos tantes.
Toujours tourmenté de la crainte d’être un jour obligé de faire de la littérature un métier, prévoyant que mon emploi actuel avait peu de stabilité, je ne négligeai pas les moyens d’en obtenir un plus solide, et pour cela je m'adressai à M. Arnault, poète tragique, ami de Lucien Bonaparte et chef de la division de l’instruction publique au ministère de l’intérieur. J’aurais pu penser à M. de Fontanes, également ami de mon protecteur, qui m’avait dit lui avoir lu mes vers ; mais on m’avait parlé de l’indépendance de caractère d’ Arnault, qui en effet n’avait pu s’avancer dans la faveur du premier consul: cela détermina mon choix. Arnault devint bientôt un ami pour moi; et, si les bornes de son crédit ne lui permirent de me placer que trois ans plus tard, il ne m'en donna pas moins sans cesse des marques d’un véritable intérêt, et m’ouvrit les portes du monde littéraire, que jusque-là je n’avais pu fréquenter.
Il eut voulu me voir écrire dans les journaux; mais je ne me sentis jamais de vocation pour ce genre de travail, qui a fini chez nous par dévorer tant de jeunes talents, nés peut-être pour un avenir de gloire, et qui d’ailleurs effrayait ma plume paresseuse et ma conscience timorée. Pour m'adonner à une pareille profession, il eût fallu renoncer à mes belles espérances poétiques, à mes rêves : c’eut été rendre ma mansarde bien solitaire.
Le Génie du Christianisme , malgré les critiques que ce livre provoqua dans le monde philosophique, et quelle que fût la forme adoptée par l’auteur, .me remplit d’enthousiasme. Chateaubriand révélait les beautés des écrivains de l’antiquité d’une façon toute nouvelle et faisait rentrer dans la littérature l’élément religieux qui semblait banni de notre poésie. Son livre devint pour moi un cours d’études bien autrement, inspirateur que ceux de le Bat eux et de la Harpe. A l’exception des larmes d’admiration (pie m’avait arrachées l 'Iliade de madame Ilacier et l’espèce de passion que m’inspirait Aristophane, génie qui me semble encore mal apprécié chez nous, je n’avais pu me rendre bien compte de la poésie grecque. Je dus àM. de Chateaubriand de l’entrevoir à côté de la poésie biblique. Je lui dus aussi de juger plus sainement notre propre littérature, sans que pour cela je me sois soumis à toutes les opinions du grand écrivain. J’ai eu le malheur, car c’en est un, de ne pouvoir complètement courber la tête sous aucun joug, ce qui ne m’a pas empêché de vouer une entière reconnaissance à ceux que j’ai choisis pour maîtres.
Avec un fond inébranlable de cette foi que nous
appelons Déisme, foi si fortement gravée dans mon
cœur, qu’unie à tous mes sentiments, elle irait jusqu’à
la superstition, si ma raison le voulait permettre; avec.
les dispositions mélancoliques, nées du malheur, et
sous l’influence des ouvrages de Chateaubriand, je . ' tentai de retourner au catholicisme; je lui consacrai
mes essais poétiques, je fréquentai les églises aux heures de solitude, et me livrai à des lectures ascétiques, autres que l’Évangile, qui, malgré ma croyance arrêtée, a toujours été pour moi une lecture philosophique et la plus consolante de toutes. Hélas ! ces tentatives furent vaines. J’ai souvent dit que la raison n’était bonne qu’à nous faire noyer quand nous tom bions à l’eau. Toutefois j’ai eu le malheur qu’en ce point elle se soit rendue maîtresse au logis: la sotte! elle refusa de me laisser croire à ce qu’ont cru Turenne, Corneille et Bossuet. Et pourtant j’ai toujours été, je suis et mourrai, je l’espére, ce qu’en philosophie on appelle un spiritualiste. Il me semble même que ce sentiment profond se fait jour à travers mes folles chansons, pour lesquelles des âmes charitables auraient eu plaisir, il y a une vingtaine d’années, à me voir brûler en place publique, comme autrefois Bolet et Yanini.
Be cet appel à une croyance, que ce spiritualisme persévérant m’inspira sans doute, il ne m’est resté que d’assez méchants vers que je brûlerai probablement bientôt, mais qui me font sourire quand j’v jette les yeux.
Autant j’aime que le poète se fasse religieux dans les sujets religieux , autant je trouve absurde de se donner soi-même comme rempli d’une foi qu’on n’a réellement pas. L’œil des vrais dévots ne s’y trompe point, et l’on ne peut faire ainsi que de la religiosité* à laquelle encore ne tarde-t-on pas à se montrer infi*
dèlc*. Sans compter qu’on court le risque de fausser son talent, la sincérité des sentiments en étant toujours l’appui le plus solide. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le poète remplit aujourd’hui un sacerdoce. Loin de moi un tel anachronisme; mais, pour n’étre guère plus qu’un objet de luxe dans le monde actuel, le poète n’en doit pas moins tâcher d’offrir assez d’unité morale pour que sa bonne foi ne puisse être mise (■n doute dansles opinions qu’il veut servir et propager.
Pour parler rapidement de quelques-uns de mes premiers essais, je dirai que j’eus l’idée d’un poème sur Clovis, où je voulais montrer l’épiscopat gaulois l’aidant à fonder notre vieil empire. Je terminai presque un poème pastoral, dont le sujet touchait à l’époque de Jeanne d’Arc, et bon nombre d’idylles en rapport avec les mœurs modernes. J’essayai aussi plusieurs comédies, dont deux en cinq actes ; il y en avait une entre autres sur ou contre les savants (à qui il m’est souvent arrivé de manquer de respect, malgré mon respect pour la science), et une autre intitulée les Hermaphrodites, titre bizarre, sous lequel je peignais îles hommes efféipinés, reste de l’ancien régime, et des femmes affectant les habitudes de notre sexe. J’écrivis même plusieurs actes de ces deux pièces ; ce n’est pas ce qui devait leur manquer de sens commun qui m’arrêta, mais le soin que, presque malgré moi, je
' Chateaubriand même, de e milieu d’hérésies on le peut accuser ! (Sole tic Béranger.)
donnais à la facture des vers, préoccupé tpie j’étais du choix de la forme, de la saillie du mot, substituant même parfois l’image l’expression simple de la pensée. De cette façon, qui tient de l’épitre, on fait la comédie comme Gresset dans le Méchant ; mais on reste loin, je ne dirai pas de Molière, qui atteint seul la perfection du style comique, mais bien loin même de Regnard, qui, comme l’auteur du Misanthrope , avec des moyens et un but différents, produit d’un jet la * tirade et le dialogue dans une forme pleine d’esprit, d’abondance et de gaieté. Car, je ne puis m’empêcher de le dire ici, on néglige trop cet auteur dans nos cours littéraires, et l’on ne semble pas assez apprécier son style, improvisation folle et charmante, dont la Harpe n’a pu sentir tout le mérite. A mon avis, Itegnard serait le premier des comiques modernes si Molière ne nous eût pas été donné. Plus nous lui reconnaîtrons de génie, plus nous admirerons Molière, puisque ce sera encore avec plus d’étonnement que nous mesurerons la distance qui les sépare. Rousseau, qui semble toujours croire que ceux qui font rire font rire de lui, ne l’a pas mieux traité que Molière. Mais, je le demande : au Légataire universel donnez le titre du Vieux Célibataire , qu’aurez-vous à dire?
Pour la centième fois, je me mis donc à relire mes auteurs favoris, et je ne me sentis plus le courage d’achever des comédies, dont plus de sept actes allèrent rejoindre tant d’autres ébauches abandonnées. Je m’avouai que je pourrais être un homme de style,
d'imagination même, mais que je ne serais pas un écrivain dramatique. A l’âge des présomptions, il est rare qu’on découvre ainsi ses côtés faibles : je me suis toujours su un gré infini de cet acte de bon sens.
Si, depuis lors, j’ai tenté quelquefois d’aborder la scène, le besoin seul m’y a contraint. Heureusement je n’obtins jamais les honneurs d’une lecture. A part mon incapacité, que serais-je devenu dans une carrière, hérissée d'obstacles, où les intérêts et les amourspropres luttent sans cesse et par tous les moyens? Même avec le génie de Molière, mon caractère m’eût fait échouer dans les coulisses *.
On faisait peu de politique sous le gouvernement impérial ; cependant la politique me préoccupait toujours; et, quoique j’eusse prévu à peu près la marche que suivrait l’ambition de Bonaparte, le rétablissement d’un trône fut pour moi un grand sujet de tristesse. Bien moins homme de doctrines qu’homme d’instinct et de sentiment, je suis de nature républicaine. Je
* Je fus cependant nommé une Ibis au théâtre du Vaudeville, dans les premières années de la Restauration. Moreau et Wafflard m’avaient proposé de travailler à une pièce intitulée les Caméléons. Mais je ne remplis point ma tâche, renonçai à la collaboration et ne devais pas être nommé. Je n’ai jamais vu ni lu la pièce, et, malpré les instances des deux autours, je refusai ma part des recettes. Je sais qu’un bibliomane, M. de Soleinne, m’a attribué les couplets de plusieurs pièces d’Antier. Ceci est d’autant plus ridicule, que mon ami a un bien autre talent que moi pour cette sorte de travail. Je fis, je crois, une douzaine de couplets pour les Caméléons, et, à sa grande surprise, Moreau. n’en trouva que trois ou quatre de passables. [Noie (le Béranger.)
donnai des larmes à la République, non do ces larmes écrites, avec points d’exclamation, comme les poêles en prodiguent tant, mais de celles qu'une âme qui respire l’indépendance ne verse que trop réellement sur les plaies faites à la patrie et à la liberté. Mon admiration pour le génie de Napoléon n’ôta rien à ma répugnance pour le despotisme de son gouvernement, d’autant plus qu’ alors je me rendais moins bien compte que je ne l’ai fait depuis des nécessités que lui imposait la lutte à soutenir contre les entreprises sans cesse renaissantes de l’aristocratie européenne.
Un autre chagrin vint s’ajouter à celui-là. Seul de tous les frères de l’Empereur, M. Lucien n’eut point part à sa fortune élevée, et resta dans un exil qui n’a été suspendu que pendant les Cent-Jours. Ma reconnaissance souffrit de le voir oublié à Rome, qu’il habitait alors, et m’inspira l’idée de lui rendre un hommage public. Je n’avais d’à peu près terminé que quelques poésies pastorales. Laissant de côté tout amour-propre d’auteur, toute prétention à une perfection que ces poésies ne devaient jamais atteindre, j'en formai un petit volume, décoré d’une épitre dédicatoire, et m’occupai de trouver un libraire. Avec la moindre liberté de la presse, la dédicace seule in’eût procuré l’éditeur dont j’avais besoin ; mais il fallait passer par la police littéraire.
Je fus recommandé par Àrnault à Lemontey, académicien, qui avait la réputation d’être le plus accommodant des censeurs impériaux. A la première vue, il