MA RTOC.R AI'IHR
condamna la dédicace du livre et l’épilogue d’un poème pastoral que j'adressais à M. Lucien. Le voici : il suffira pour faire apprécier la susceptibilité officielle du bon Lemontey, qui, entre quatre yeux, n'en médisait pas moins des rois et des empereurs.
Pourquoi faut-il, dans un siècle de gloire,
Mes vers et moi, que nous moul ions obscurs?
Jamais, hélas! d’une noble harmonie L’antiquité ne m’apprit les secrets; L’instruction, nourrice du génie,
De son lait pur 11e m’abreuva jamais.
(.lue demander à qui n’eut point de maître?
Du malheur seul les leçons m’ont formé,
El ces épis que mon printemps voit naître Sont ceux d’un champ où ne lut rien semé.
Ah ! je voudrais, par d'agrestes images,
Cher protecteur, vous qui fuyez les cours, Vous attacher aux paisibles ombrages Dont les parfums révèlent tant d’amours.
Dieu pour les champs garde aussi des orages, Mais que bien vite il leur rend de beaux jours ! Vous qui fouillez sous celle arène antique*
Où triomphaient les rois de l’univers,
Que reste-t-il de leur pompe héroïque?
De vains débris et des tombeaux déserts.
Là, pour les grands quelle leçon profonde!
Puissiez-vous donc, attentif à 111a voix,
Plein des vertus que le calme féconde,
* M. Lucien a l'ait faire, dans les cm irmis de Rome, des touilles considérables. (.Vole de Béranger.)
Aimer les champs, la retraite et les bois !
Oui, fier du sort dont vous avez fait choix, Restez, restez, pour l’exemple du monde, Libre de l’or qui pèse au front des rois.
Si l’on peut juger des rigueurs de la censure par cet échantillon, on verra peut-être aussi, ;i la lecture de ces vers, ce qu’il y avait d’abnégation personnelle dans leur publication. La preuve que je jugeais ainsi du recueil entier, c’est que je renonçai à l’impression dès que je fus convaincu de l’impossibilité d’en faire hommage à M. Lucien. Ce morceau ne fut pas plus heureux sous la Restauration. Arrangé à la circonstance pour obtenir qu’il prit paraître, je l’envoyai aux Almanachs des Muses, sans pouvoir en obtenir la publication. Ce ne fut enfin qu’en 1855, que par quelques lignes de prose je pus, d’une manière convenable, rendre publique l’expression de ma reconnaissance pour l’illustre proscrit, que je n’ai revu que deux fois après le 20 mars 1815. A cause de ma réputation de chansonnier, il m’adressa alors de vifs reproches sur l’abandon que je semblais faire des genres élevés. N’ayant pu le persuader que cet abandon était loin d’être encore dans mes projets, je crus devoir me tenir à l’écart, jusqu’après la bataille de Waterloo; mais dans cette funeste circonstance.il me fut impossible de pénétrer jusqu’à ce prince, que je n’amai peut-être jamais le bonheur de revoir.
Retournons en 1807. Ayant perdu ma place chez
Landon, qui avait à peu près terminé son œuvre, et me trouvant réduit au traitement de l’institut, avec des charges assez lourdes, je serais retombé dans la misère sans un de mes amis d’enfance, Quénescourt, de Péronne, qui me rendit facile l’attente d’un temps meilleur. Je me suis entendu accuser de fierté, pour avoir souvent refusé les offres de beaucoup de gens riches ; on se méprenait. Seulement, je n’ai voulu accepter que le secours de mains amies ; et si, dès qu’une espèce de rôle politique me fut marqué, j’ai résisté aux instances d’hommes recommandables dont je ne pouvais mettre en doute l’attachement, c’est que ces amis avaient eux-mêmes, dans l’opposition, un rôle trop important pour que l’indépendance du chansonnier ne dût pas craindre d’être suspectée s'il avait accepté de devenir leur obligé. Mais jamais, par orgueil, je n’aurais repoussé la main qu’un ami serait venu me tendre
dans mes adversités : c’eût été me rendre indigne de
secourir à mon tour des amis malheureux. Grâce au ciel, mon esprit d’ordre a pu, dans les bons jours, me permettre d’obliger souvent, et je n’ai jamais pensé qu’on eût à rougir d’avoir accepté des services qui ne pouvaient causer à ceux qui en étaient l’objet autant de joie qu’à moi-même.
Au reste, je n’ai pas été le seul écrivain de cette époque à maintenir son indépendance par une conduite désintéressée. Le nombre de ceux qui l’ont fait a été grand, malgré les calomnies répandues. On a souvent imprimé, par exemple, que Thiers avait eu des obliga-
lions d'argent à Laffitte : l’écrivain, jeune alors et vivant de son travail, a souvent aidé le financier ; mais c’était le rigide Manuel qui était l’arbitre de leurs relations, et je crois être certain quelles n’ont jamais été avantageuses à l’écrivain. Thiers a toujours conservé un cœur bon et des mains pures. Lorsqu’on lui a reproché d’avoir été ingrat envers Laffitte, il a gardé le silence : c’est un noble courage dont je suis juge par tout ce que je sais ; et je dois ajouter que cette injuste imputation n’est jamais sortie de la bouche de Laffitte. Au contraire, il s’est souvent loué, avec moi, de la conduite qu’en plusieurs occasions graves Thiers a tenue à son égard depuis 1850. ,
Dans cette notice, que j’aurais voulu faire succincte, je ne cesse de parcourir, de haut en bas et de bas en haut, l’échelle de mes jours, amené par un mot à sauter dix ou quinze ans, qu’il me faut ensuite remonter. Cette fois encore, retournons à ma jeunesse et à quelques-uns de ses plus heureux moments : grand plaisir pour un vieillard.
Les fréquents voyages que je faisais à Péronne, pour voir ma tante et Quénescourt, chez qui je logeais, eurent beaucoup d’influence sur le développement presque involontaire de mon chansonnier.. D’anciens amis, de bons parents, les Forget, entre autres, à peu près de mon âge, se réunissaient pour me faire fête. Les plaisirs de la table sont les seules distractions des petites villes : belle occasion pour égayer par des couplets le dessert, qui souvent ne finissait qu’à minuit.
Je les improvisais presque, el plusieurs de ces chansonnettes ont pris place dans mes volumes. La chanson des Gueux date de cette époque, car nous étions loin d’être de grands seigneurs. L’un de nos convives les plus assidus était le compositeur qui, autrefois, à l'imprimerie, m'avait donné mes premières leçons de casse. Brave Beaulieu ! excellent homme, qu’un verre de vin consolait de bien des misères, et que nous aimions tant à consoler!
Arrivé aujourd’hui à cet âge que les Grecs ont appelé la fin du banquet, il me prend envie de me redire à mon lijste dessert quelques-unes des chansons de ce temps de joie et d’amitié.
Nous avions donné à notre réunion le nom de Couvent des Sans-Soucis, et je fis ces couplets sur l’air de Lxtamini :
Un couvent va renaître,
Couvent des Sans-Soucis.
Frères, il nous faut être
Douze au plus, au moins six.
Proclamons en buvant 1 „ .
. ... i Drs.
La règle du couvent. )
Sous celte règle austère Si l’on veut demeurer,
Ce n’est qu’au monastère Que l’on doit s’enivrer ' Proclamons, etc.
Sans cloches ni crécelles Annonçant aux dévots
Nos fêtes solennelles Tar des refrains nouveaux,
Proclamons, etc.
Entre poire et fromage Écrions-nous : Grands saints,
Du froid et de l’orage Préservez les raisins !
Proclamons, etc.
Confessons les tillettes,
Et chez nous, grands docteurs.
Qu’un couvent de nonnetles ' Prenne ses directeurs.
Proclamons, etc.
Nos douces sympathies N’ont à craindre aucun choc.
Pas même ici d’orties Pour y jeter le froc.
Proclamons en buvant ) ^ t> La règle du couvent, j
Revenant à Péronne, en 1 809, je saluai ainsi la communauté.
Ain : Ermite, bon ermite.
Ave, mes joyeux frères,
Au couvent je reviens.
Le inonde et ses chimères Ne plaisent qu’aux vauriens.
Dieu qui veut qu’on se range, Me tirant du bourbier,
MA IHOGRAI'JllE
M’a l'ait, par mon bon ange *, Reconduire au mou lier.
Salut au monastère Où tout moine est fervent.
« Je sonne avec mon verre :
C’est un bon frère Qui rentre au couvent.
Laissons dire à la Trappe :
« Frères, il faut mourir. »
Quand le destin nous frappe, Gaiement sachons souffrir.
Mourir va de soi-même :
N’en ayons point souci.
Bien vivre est le problème Qu’il faut résoudre ici.
Salut au monastère, etc.
Des ordres que l’on cite, Vivent les templiers,
Qui n’avaient d’eau bénite Qu’au fond de leurs celliers ! On préfère, après boire, Quand sagement on vit,
Les psaumes de Grégoire Aux chansons de David.
Salut au monastère, etc.
Frères, j’ai vu le diable :
Il a peau fine, œil doux,
Teint frais, gorge impayable,
Mon bon ange : Quénescourl. (Noie de Béranger.)
Bouche à nous damner tous.
De scs bras où l’on brûle,
Enfin sorti vainqueur,
Je reprends ma cellule Et viens chanter eu chœur :
Salut au monastère Où tout moine est fervent.
Je sonne avec mon verre :
v C’est un bon frère Qui rentre au couvent.
il faut se quitter bien souvent, et voici des couplets d’adieu.
' Am : On ne sait comment faire.
Ainis, dans nos joyeux ébats Que tout vain regret s’évapore ; Puisque l’on voyage ici-bas,
Nous nous rencontrerons encore.
Au revoir donc, bons moines gris!
Oui, plein d’un espoir agréable, Pour trinquer ensemble, à Paris,
Je vais faire dresser la table.
Entre l’amour et les plaisirs Sans beaucoup d’apprêts je voyage, Et le charme des souvenirs ' Compose mon plus gros bagage.
Jeunes, sommes-nous jamais las?
A tout vent l’âme est emportée.