CONFÉRENCE AU SÉMINAIRE
M. le Supérieur, messieurs,
Je ne vous obligerai pas de partir avec moi de Sherbrooke pour vous rendre à New-York ; de 1à, à travers l’Atlantique jusqu’au Havre, et du Havre à Paris: non, car je veux être seul au début de tnon grand voyage, pour penser à ceux que j'aime et que je laisse derrière moi. Donc, si vous le voulez bien, nous partirons ensemble de Marseilles, le plus grand port de mer de la Méditerranée,
Le 15 de mars 1906, j’arrivai de Paris À Marseilles, à
neuf heures dn matin, après avoir passé la nuit sur le rapide P. L. M., ou Paris-Lyon-Méditerranée, en Compagnie du Rév. Père Summa, Dominicain. Je me rendis immédiate. ment à l'hôtel de Rome, où m'avait donné rendez-vous Mgr Potard, de Paris, directeur de voyages en Terre Sainte. Marseilles est une grande et belle ville de 400,000 habitants, située sur la Méditerranée ; c'est 'a ville la plus commerçante et la plus florissante de tout le littoral : elle fut
fondée, environ 600 ans avant Jésus-Christ, par des Phocéens venus de l’Asie Mineure.
L'hôtel de ville est remar architecture; l'aigle du gra
qual:le par sa grandeur et son nd capitaine, Napoléon Ier,
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déploie ses ailes d'or audessus de la porte d'entrée principale. En général, les rues sont étroites et tortueuses ; mais il y en a de très-larges, très-longues et plantées de beaux arbres : entr'autres la ‘ Cannebière,” le grand boulevard des Marseillais, qui croient véritablement qu’il n’y a rien de comparable au monde, même à Paris, puisqu'un d'entre eux a dit plaisamment : “Eh! mon Jieux,—il parlait à un parisien—si vous aviez la Cannebière À Paris, on croirait que c'est un petit Marseilles!” Pas difficile, le marseillais, hein !
Comme je n'avais qu'environ quatre heures pour visiter la ville, je me hâtai de monter cn finiculaire sur le sommet de la montagne, où est construite la célèbre et splendide église de Notre-Dame de la Garde. Une immense statue de la Vierge Marie est placée sur une haute tour qui regarde la mer. De cette élévation, on a une vue vraiment féérique sur toute la ville qui étend ses ramifications presque sur les montagnes, qui la ordent de trois côtés de leur verdure, comme pour lui faire une couronne. On a devant soi la mer, à perte de vue, sillonnée de gros et de petits bateaux en nombre incalculable. La petite île d'If est à un mille et demi du rivage: c’est sur cet îlot que François Ier fit construire le fameux château du même nom, ou château d’If, qui servit pendant longtemps de prison d'état, J'en ai visité les affreux donjons—quelle horreur ! des espèces de niches de six pieds carrés, taillées dans le roc ou Coustruites d'énormes pierres de {alle et d'égale ha: -ur, assez grandes pour qu’un homme puisse s’y tenir debout ou couché.
Ces niches sont éclairées par le haut par un petit jv9as de six pouces de diamètre surmonté d’un tuyau de même dimension. Je n'ai jamais rien vu de plus sombre et de plus sinistre que ces affreux cachots, même dans la trop fa-
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meuse Tour de Londres qui a pourtant ses salles de torture et ses oubliettes. Je me trompe pourtant, j'ai vu Pire que tout cela dans le palais des Doges, à Vénise, en revenant de Rome; dans l'historique Pont des soupirs, À côté, dessus et dessous, il y a des cachots partout. J'étais en Coinpagnie de cinq Canadiens, dont quatre prêtres et un avocat : comme je m'attardais un peu plus qu'il ne fallait à examiner un couperet ou guillotine, qui avait fait toinber tant de têtes dans les eaux vert-sombre du canal, un coup de vent violent fit tourner, en grinçant sur ses gonds rouillés, une énorme porte de fer qui se referma sur moi, me laissant dans une complète obscurité. Vous dire ce que j'éprouvai d'ef. froi, durant à peu près un quart d’heure, (pire que le quart d'heure de Rabelais !) serait impossible. Cette phrase cynique me vint tout à Coup à la mémoire : “ Vous qui entrez
ici, perdez toute espérance!” I] me semblait entendre les gémissements des malheureux prisonniers qui avaient tant
souffert dans cette sombre cellule, Cependant, mes compagnons ne me voyant pas les suivre, revinrent sur leurs pas avec notre guide (Cicerone) qui com prit bien vite ce qui m'était arrivé; il se hâta de me faire sortir—il me semble que j'étouffais déjà! 11 va s’en dire que je lui donnai une bonne e/emosina, aumône ou pourboire.
Mais revenons à Notre-Dame de la Garde: pourquoi appelle-t-on ainsi cette église? C'est Parceque—je vous l'ai dit plus haut—une grande et belle statue de la Vierge Immaculée tend les bras vers la mer comme pour protéger les matelots, les pêcheurs, tous les navigateurs enfin qui s’élancent au hasard sur les flots bleus si perfides parfois de la Méditerranée. — 42e stella marts ! oui, salut étoile de la mer! Cette statue domine la ville, les phares et l'immensité des eaux ; quand elle est éclairée à &torno, le soir, c’est vraiment splendide, © Vierge bénie, que j'ai eu le bonheur
de saluer et de prier un moment, protégez, oh! prot{y:z le monde tout entier. Protégez la France qui, hélas ! est bien coupable ; cependant il ÿ a encore du bon en elle, malgré les persécutions religieuses qui font en ce moment même pleurer les meilleurs de ses enfants.
L'excursion, ou pèlerinage si vous voulez, dont je fai. sais partie (nous étions 55), était presque toute composée de Français ; il y avait quelques prêtres, mais la majorité était des laïques. Eh bien! tous ces Français, que des hommes à idées étroites veulent nous apprendre à mépriser, sont de même race, de mêine origine que nous. Voyons, soyons justes : prenons une famille de huit, dix à douze enfants, dans notre propre Pays, et s’il se trouve un scélérat parimi eux, faudra-t-il Pour cela jeter de la boue à la face de la pauvre mère, qui souffre Pourtant bien assez de l’inconduite de son fils? Va-telle le renier Pour ses fantes? Non! son Cœur maternel ne l’en aimera que plus. N'y a-t.il pas eu un Judas parmi les douze disciples du Sauveur ? et cependant, le Divin Maître n'a-t-il pas dit à cet égaré: ‘“ Mon ami, que venez-vous faire ici ?”— J'ai foulé de mes pieds indignes, oh combien ! la terre bénie du jardin de Getlisémani, où Jésus a passé et où Il a prononcé ces paroles de inansuétude. Il me semble que, depuis ce temps ]à surtout, je me sens plus de miséricorde au cœur Pour ceux qui pourraient m’offenser, même malicieusement. ..,
Je disais donc que tous ces Français, mes chers com- Pagnons de voyage, étaient profondément religieux. Comme j'ai été ému, lorsque l'un d'eux, un célèbre avocat du barreau de Paris, entonna d’une voix mâle et fière, ce beau
chant bien français que j'ai appris quand j'étais enfant de chœur au collège :
‘‘ Dieu de clémence,
O Dieu vainqueur, Sauvez, sauvez la France Au nom du Sacré-Cœur ! ”’
S'il se rencontre un mauvais fils sur douze enfants, s’il s’est trouvé un judas parmi douze apôtres choisis par Dieu Lui-même, à plus forte raison doit-il y avoir des milliers de méchants sur une population de 40 millions de Français. Oui, la France est bien coupable, mais elle ne peut périr ; non, la France ne périra pas : la France de Clovis, la France de St. Louis, la France de Jeanne d'Arc, la France de tant de Saints et de Martyrs est immortelle ! Je sais qu'ici on enfonce les portes des églises, mais aussi je sais que là on adore Dieu et on vénère les reliques des Saints. La balance penchera du bon côté, je l'espère, et malgré la profanation du Calvaire de Tréguier, de ma Bretagne chérie, la patrie de mes ancêtres— (j'étais À Paris quand cette indigne profanation a eu lieu)—où j'ai vu de mes yeux enfoncer une église, malgré tous ces sacrilèges, dis-je, je crois en l'honneur de notre ancienne mère-patrie, Parceque le peuple s’est soulevé comme un seul homme pour défendre son Dieu et ses autels. N'est-ce pas que le Tout-Puissant doit protéger du haut du ciel la France toute entière, mais en
particulier ce petit peuple breton si profondément attaché à la religion de ses pères ?
À quatre heures de l'après-midi, je m’embarquai à bord du beau navire “l’Equateur,” un des paquebots de la nombreuse flotte des Messageries Maritimes qui fait le service en Orient. Me voilà enfin sur cette mer Méditerranée, si fameuse dans l'antiquité par les combats homériques qui ont été livrés sur ses eaux. Ma première nuit fut très-agitée—j'étais fatigué et impressionné de tout ce que j'avais vu jusque-là.
A six heures du matin, “l’Equateur ” longe les côtes de la Corse, la patrie de mon héros, du petit Ccaporal qui fut le grand Napoléon qui a bouleversé le monde par ses guerres et ses conquêtes; mais il a passé comme un météore qui
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brille au ciel un moment, pour ne laisser après lui qu'une obscurité plus profor.Je, et combien de deuils et de monceaux de ruines!... 4 Sc transit £loria mundi !"
Les côtes de la Corse sont très-accidentées : partout des pics élancés, qui semblent défier la fureur des vagues qui viennent en gémissant mourir À leurs pieds: tels les rois de l’univers qui venaient humblement se prosterner aux pieds du vainqueur d'Austerlitz, d’'Ièna, de Wagram, etc., etc. Je dévorais des yeux cette petite île aux montagnes couvertes de neige, où naquit, à Ajaccio, ce petit Corse intrépide que la trahison envoya prisonnier sur une autre île,—Ste. Hélène, dans l'Atlantique, —où il a du tant souffrir ; sa dépouille mortelle a été transportée aux Invalides de Paris, où j'ai vu son toinbeau.
A dix tres a. mMm., nous entrons dans le détroit de Bonifacio, qui sépare la Corse de la Sardaigne. C’est ]à, m'’at-on dit, qu’en 1855, sous l'empereur Napoléon III, la frégate La Séduisante, portant 3000 soldats qui se rendaient à Sébastopol, en Crimée, vint se briser sur les rochers et se perdit corps et biens. Ce fut un épouvantable désastre pour la France; mais ça n’empêcha pas les deux plus grandes puissances du monde, la France et d'Angleterre, de s'emparer du château-fort de toutes les Russies, de la tannière de l’Ours Moscovite. Une tour de pierre s'élève sur un pic avancé dans la mer Pour rappeler aux voyageurs un des nombreux sinistres qui ont affligé notre ancienne mère-patrie. La Méditerranée n’en roule pas moins ses flots bleus : les rochers immuables, où Napoléon vit le jour, n’en sont pas moins menaçants! Nous voguons maintenant en pleine mer dans la direction de N aples. Vers trois heures du matin, j'entendis tout à coup les cris stridents de la sirène de “ l’Equateur.”"— Pour moi, il n'y a rien de plus sinistre que ces coups de sifflet répétés de minute en minute et
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Surtout la nuit.—Je me levai en toute hâte, craignant un accident, mais le Capitaine, qui avait oublié de nous prévenir, la veille, avait pensé à ce moyen pour faire lever les Passagers, afin de leur faire admirer un des plus beaux spectacles que je ne verrai de ma vie, vivrais-je encore cent ans! Nous étions à l’entrée de 1a baie de Naples, en face du Vé-
éruption : on entendait x bruits d’une puissansortait du cratère, mais ir une lave rouge comg du volcan—c’était sublime pont du navire jusqu’au maant ce spectacle que je n’oublierai
et terrifiant! Je restai sur le tin, en contemplation dev jamais.
La baie de Naples est une des plus belles du monde. À gauche, nous voyons l’île de Capri, où le tyran Tibère passa les derniers jours de sa vie criminelle; a droite est la ville de Castellamare, élevée sur les ruines de Stabies, prise par Sylla, et ensevelie sous les cendres du Vésuve, comme sa voisiue Pompéi, en l'an 79 de notre ère. Les églises de Naples sont d’une richesse inouie, toutes construites de marbre de Sorrente, de Carrare et de Porphyre. J'ai vu dans la cathédrale deux ampoules contenant un peu de sang coagulé du martyr St. Janvier, évêque de Bénevent ; il se produit ici un fait Extraordinaire, m’a-t-on dit : quand ce sang est exposé à la vénération des fidèles, il se liquéfie et entre en ébullition à la fête du saint évêque, le 19 septembre.
Que dire de Pompéi dont on a déjà dit tant de choses ? Il faut voir de ses Yeux pour bien se rendre compte ; j'avais déjà lu bien des descriptions de Naples, de Pompéi et de ses ruines colossales, du Vésuve que des auteurs ont comparé à l’entrée de l’enfer, mais je n°en avais qu’une idée vague avant de les voir. En Païcourant ces ruines grandio-
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ses, on est littéralement saisi d'émotion, d'horreur et d’épouvante en pensant aux milliers d'êtres humains ensevelis sous les cendres et les laves du volcan; oui, des milliers et des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, lancés dans l'éternité, devant le juge suprême des vivants et des morts, si peu préparés Cependant pour recevoir leur sentence. Les mœurs de ce temps-là étaient bien dépravés les ex-votos et les gravures le prouvent amplement : la luxure était le dieu de la majorité pour ne pas dire de tous les citoyens. Ah! Dieu tout-puissant, pitié pour ces infortunés ! mais non, la mesure était comble ; le cratère vomit des flammes et lança des torrents de feu sur ces infidèles qui furent bientôt calcinés. L'enfer et les démons les attendaient, Dieu vengeur, si vous ne leur avez fait miséricorde!.... J'avais hâte de im'éloigner de toutes ces horreurs ; je descendis de la montagne, sautai dans une barque (elles sont légions) et me fis conduire sur le territoire français, c’est-à-dire sur “ l’Equateur,” qui était à l'ancre dans le hâvre. À reviderlo, Napolitani ! non, pas au revoir! "ais adieu, Napolitains.
Notre bateau se dirige maintenant sur Athènes, la capitale de la Grèce. Vers minuit, plusieurs Passagers se lèvent pour voir le volcan Stromboli, dans une des îles de Lipari, qui était aussi en éruption, comme le Vésuve. Les forges des Cyclopes sont donc toujours en opération dans les entrailles de la terre ! A deux heures, nous entrons dans le détroit de Messine qui sépare la Sicile de l'Italie, au sud des Calabres. Je passai le reste de la nuit en cauchemars : les Titans, les Cyclopes et tous les dieux infernaux s'étaient coalisés pour m'empêcher de dormir tranquillement dans les bras du bienveillant Morphée. Je me réveillai, le matin, plus brisé que la veille; le soleil, qui était déjà haut à l’horizon, brillait dans tout son éclat, ‘ L'Equateur” fendait
les ondes de la mer Jonienne qui était légèrement agitée par de doux zéphirs. (C'était dimanche matin, le 18 mars ; un autel avait été dressé sur le pont, par ordre du capitaine, et les drapeaux de la France en formaient le fond, La messe commencée, on entonna le Credo, tout comme en
Canada ; une dame belge chanta avec 450 le beau cantique à Marie :
Vierge, étoile des mers, Levez-vous sur ma tête ; Calmez les flots amers Et chassez la tempête !
Je me sentis si ému que de douces larmes coulèrent de de mes yeux; ce chant me rappelait de si doux souvenirs, à des mille lieues de ma patrie! j'avais entendu et chanté moi-même ce cantique suppliant et mélodieux, à la maison paternelle et au collège.—T'admire les Belges, qui sont trèspolis, très-instruits, bons Causeurs et excellents chrétiens ; nous en avons plusieurs ici, à Sherbrooke, qui sont de braves citoyens: quand la fée ess bonne, n'est-il pas vrai que tout le corps s’en ressent ?..-Les Belges vivent heureux dans leur beau et prospère petit royaume, sous la houlette d’un bon roi, sa très-gracieuse Majesté Léopold II.
Dans l'après-midi, on chanta les vêpres, à trois heures ; puis le chapelet et Ja prière du soir, à neuf heures. —N6tait-ce pas édifiant? Les nombreux passagers Arméniens, Coptes, Russes, Turcs, Musulmans s’approchaient toujours de notre groupe, nous régardaient et nous écoutaient tout ébahis. 11 y en avait un grand nombre entassés dans la
troisième classe avec leurs chiens aussi hargneux et aussi sales qu’eux-mêmes.
Le 19 mars, fête de St. Joseph, nous Passons entre le Péloponèse et l’île de Cérigo, ou ancienne Cythère, (où la belle Vénus avait ses autels) qui est aride et désolée, proba-
gitée ATS ; itai-
La e en inti-