‹ Ma captivité en Allemagne;Chapitre 8 sur 13 · LE CH\TEAU DE HASSENBERG · texte numérisé non relu

LE CH\TEAU DE HASSENBERG

— taillé en colosse, mais exténué de besoin, en est venu à se repaître de pommes de terre crues ; l'estomac se refuse à un travail invraisemblable de digestion ; et le malheureux se tord dans sa paille !

Devant lui, j'échange enfin, contre un pantalon dont on m'a fait l'aumône, la misérable loque qui me couvrait à peine.

— Ah, Monsieur le Curé, si vous vouliez me donner votre vieille culotte 1

Et de ce vêtement informe il tire les derniers lambeaux, raccommode son pantalon, cache sa nudité, et abrite ses jambes grelottantes !

Une seule fois, le 19 novembre, « l'ordinaire » reçut un semblant d'amélioration, en l'honneur de sainte Elisabeth, dont le culte, en Thuringe et en Saxe, est resté populaire. Ce jour-là, le café du matin fut accompagné de deux pains blancs minuscules — environ cinquante grammes ; le soir, une tasse de cacao substituée au fromage ou au hareng cm.

Dès le matin, le village avait pris un air de fête, et, le soleil s'étant mis de la partie, ce fut, dans le bourg, surtout chez les enfants et

les jeunes filles, qui circulaient en grand nombre, une joyeuse animation.

Sur le soir, dans la cour du château, la population fut admise à voir les prisonniers. Il nous fallut descendre et défiler trois par trois, pour nous offrir en spectacle. A leur tour, les bataillons scolaires de Hassenberg et des villages voisins — des enfants de six à seize ans — firent leur entrée solennelle, fifres et tambours en tête. Le Commandant descendit de son appartement, les passa en revue, les félicitant de leur bonne tenue ; eux, face aux prisonniers, pénétrés de l'importance de leur rôle, étaient fiers de l'honneur qui leur était fait. Un « Garde à vous i », un commandement, et, pivotant sur eux-mêmes, ils repartirent du pied droit, avec un ensemble parfait, au son de VHymne national.

Et je rentrai tout pensif dans ma prison. J'avais vu un des côtés les plus curieux de cette éducation allemande, incontestablement si forte, si disciplinée, si militaire, et, partant, si différente de notre éducation nationale.

Du berceau à la tombe, l'Allemand est militarisé ; le casque à pointe domine partout. La guerre, chez les Teutons, n'est pas une

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affaire de justice, d'honneur ; c'est avant tou — Perfas et nejas — une entreprise commerciale, la première de toutes les entreprises commerciales ; les soldats en sont les ouvriers et les agents innombrables.

On a beaucoup discuté sur les défauts» les qualités, du soldat allemand. Toute comparaison serait odieuse ; mais il est certain que nous aurions plus d'une leçon à prendre de ce côté du. Rhin — Fas est ab hoste doceri.

Nous étions arrivés à Hassenberg le samedi 3i octobre. Quel triste réveil, le jour de la Toussaint, loin du pays, privés de tout secours religieux 1 Je me rappelle la paroisse absente, l'église ruinée, les cloches muettes, les vivants laissés là-bas en détresse, les morts sur la tombe desquels je ne prierai pas demain. Cette pensée m'étreint, et mes yeux se mouillent de larmes.

Pourtant il faut organiser quelque chose ! Avec mes deux compagnons d'infortune j'entonne VAve maris Stella ; et tous les prisonniers d'accourir, de chanter, de pleurer : émotion féconde, larmes salutaires, qui réveillent intense et rafraîchissante la pensée chrétienne.

ga MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE

Mais j'ai fait de la sédition ; un soldat accourt, m'impose silence, me menace de la cellule à la première récidive.

Le soir, une consolation nous était ménagée. Un prêtre catholique, dont la juridiction s'étendait sur tout le district — Me* l.ammeyer, — vient nous visiter. C'est un savant, un homme de cœur, un ami de la France — il y en a partout.

A la vue de notre grabat, de nos souffrances, de notre dénuement, il pleure avec nous. Il viendra souvent, dit-il; il nous aidera, H organisera une chapelle ! — Dès le lendemain nous recevons les objets de première nécessité, linge, vêtements ; il y joint quelques livres, et, pour moi, un binocle.

Désormais, nos journées ne seront plus si longues ; je ne saurais craindre le désœuvrement. Et puis, dans quelles conditions plus avantageuses peut-on lire la Bible, l'Imitation, les écrits des Pères?

Je le déclare bien haut et à ma confusion, c'est la captivité qui m*a fait goûter vraiment la Bible, qui m'en a révélé le sens admirable et l'austère beauté.

Il a fallu la prison, pour me nourrir vrai-

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ment de celle doctrine de V Imilation, si bien adaptée à mon état, à mes besoins. — Au milieu du bruit d'une chambrée tapageuse, j'arrivais à l'isolement, comme dans une solitude ! Non, jamais retraite ne m'a trouvé aussi calme, aussi retiré, aussi soutenu. C'est maintenant que je comprends la « consolation de l'Écriture » et cette sorte de sacrement qu'elle est pour l'âme sacerdotale.

M?' Lammeyer revint nous voir deux fois, nous approvisionnant de linge, renouvelant nos vêtements usés, n'oubliant aucun de ces menus objets, si nécessaires à l'entretien et à l'hygiène, ajoutant même un peu d'argent. Sa dernière visite fut particulièrement touchante. Par les soldats, le bruit s'était répandu qu'il s'intéressait à des prêtres français; la population des environs lui en tint rigueur; même, le Journal de Cobourg ne se fit pas faute de l'attaquer.

— Je viendrai quand même ! nous dit-il.

Et il écrivit d'abord à son évêque, puis à l'archevêque de Cologne, pour aider à notre délivrance. Nous ne devions pas le revoir ; nous quittions Hassenberg quelques jours après cette dernière visite ; lui-même d'ail-

leurs fui bienlôt uauaiôio ciaiis iu province de Hesse.

Vers la fin de notre séjour au château de Hassenberg, l'hiver fit son apparition, et, avec lui, la neige, si abondante toujours dans les montagnes de la Saxe. Mais nous étions abrités par d'épaisses murailles et couchés sur la planche. Notre souffrance était surtout dans le traitement qu'il nous fallait subir, assimilés aux prisonniers de droit commun, entassés dans des salles où les règles de l'hygiène la plus élémentaire ne pouvaient être observées, en proie à la vermine dont la contagion était fatale.

D'autre part, les exigences de la discipline militaire étaient intolérables. Il nous fallait, sous peine de punition, saluer, chapeau bas, toute sentinelle et tout soldat devant lequel nous passions. Or, à tout moment, nous croisions les sentinelles : à la porte des chambres, dans l'escalier, à l'entrée de la cour, à la cantine, au bureau, etc.

Pour se soustraire à celte mesure vexatoire»

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M. l'abbé D***, mon compagnon d'infortune, se résolut à mettre en poche sa calotte, au passage de la sentinelle. Il fut arrêté brutalement :

— Mettez votre coiffure et saluez I Et il dut s'exécuter sans mot dire.

Des hommes d'âge ont été, sous mes yeux, Tiolemmenl giflés pour n'avoir pas ôté leur casquette, par oubli. Ils rentraient dans la salle, les poings serrés, et pleurant de rage. Ah \ les Allemands ne savent pas quelle réserve de haine trop justifiée ils accumulent dans le cœur des Français !

Un simple détail, pour montrer à quel point de pharisaïsme est poussé, chez eux, l'esprit de discipline et d'obéissance. Un soldat allemand voudrait offrir un cigare à un prisonnier; mais la discipline le lui défend; il jette le cigare à terre :

— Il m'est défendu de vous le donner, mais... vous pouvez le prendre 1

A Hassenberg, comme d'ailleurs à Niederzwerein et, plus tard, à Celle, il n'était pas rare de rencontrer des sentinelles catholiques. Je les reconnaissais facilement à leur physionomie ouverte, à leur regard sympa-'

thique; s'ils n'avaient pas à craindre l'œil inquisiteur d'un sous-olïîcier, ils me disaient à demi-voix : « Moi, catholique 1 » me montraient une croix, une médaille, leur chapelet; me marquaient, les yeux humides, le nombre, la taille de leurs enfants — toujours avec ce regard droit et ce sourire franc auquel se reconnaissent les enfants de notre foi catholique.

Vers la fin de mon séjour à Niederzwerein, j'avais enfin pu écrire en France ; mais les lettres partaient difficilement; l'interprète, chargé de leur contrôle, les gardait parfois quinze jours sur sa table. De la France, aucune nouvelle.

De Hassenberg, il fut plus facile d'écrire. La Commandantur avait pour nous un peu plus de complaisance. Malgré tout, les communications étaient d'une lenteur désespérante ; nous allions partir pour une nouvelle destination, lorsque nous arrivèrent, de France, les premières lettres, datées du 27 octobre. Elles avaient mis près d'un mois à me parvenir ; les envois, si impatiemment attendus, qu'elles annonçaient, devaient larder un mois encore.

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Il faut avoir connu l'exil, la privation, la misère, pour comprendre la joie que m'apportèrent les premières lettres — c'était la visite du bon ange ! Enfin, on me savait encore de ce monde, moi que l'on avait cru enseveli sous l'écroulement du presbytère; on priait pour moi sans relâche. El cet appui surnaturel, je croyais le sentir, le toucher du doigt; car, manifestement, la Proridence veilla sur moi ; Dieu me donna, physiquement, une force de résistance, et, moralement, une résignation, un calme dont je m'étonne encore aujourd'hui.

La Bonne Mère, surtout, fut mon recours ; je comptais sur son intervention positive, et j'attendais, avec impatience, le ai novembre, fête de la Présentation, persuadé qu'il m'arriyerait ce jonr-là quelque chose d'heureux.

Et voici qu'à cette date exactement, après une nuit de neige et par une température glaciale, avant l'aube, mes deux compagnons et moi, nous franchissions la grille du château. Nous allions être traités avec plus d'égards; nous en avions fini avec cette vie du camp qui avait failli nous être fatale.

Cette fois, le secret avait transpiré ; nous

connaissions notre destination : le château de Celle, dans la province de Hanovre. Nous voyagions d'ailleurs dans de meilleures conditions, et traités avec plus d'égards, sous la conduite de deux sous-officiers.

Une dernière fois, traversant le» montagnes de la Saxe, couvertes de neige, nous mettons notre voyage sous la protection de sainte Elisabeth.

A Eisnach, vers midi, nous trouvons, à l'ambulance de la gare, des sandwichs, des œufs, du café. Notre sainte nous protège visiblement I

Au soleil couchant, à Bébra, changement de train et dîner : un énorme plat de lentilles et de viande hachée. Pendant que le train file à toute vitesse, vers onze heures, sur le plateau, à notre gauche, nous reconnaissons les lumières de Niederzwerein. Ce n'est pas sans émotion que je salue ce champ de misère où vont souffrir, longtemps encore, mes malheureux paroissiens.

Nous sommes à Gottingen, pour le lever du soleil. Là encore, nous sommes reçus à l'ambulance, et l'infirmier, — un gros Allemand, tailleur de son métier et musicien à l'occa-

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