LE CHATEAU DE HASSENBERG
sion, — nous fait les honneurs d'un confortable déjeuner : tartines, pains fourrés, café au lait.
De Gollingen à Holzminden, l'étape est longue, le train file à toute vitesse. Dans cette dernière ville, très peu d'arrêt : le temps de nous restaurer; et nous entreprenons notre dernière étape : deux heures de chemin de fer.
Enfin, laissant la grande ville de Hanovre sur notre droite, nous faisons notre entrée dans la gare de Celle, encombrée de centaines d'émigrés allemands qui fuient l'invasion russe, dans l'Allemagne Orientale.
On regarde à peine nos soutanes ; l'intérêt n'est plus là; les femmes et les enfants, en grand nombre, sont sous le coup de la terreur; les officiers et les soldats, eux-mêmes, ont de plus graves préoccupations.
De la guerre, nous ignorons tout ; mais le tableau de misère que nous avons sous les yeux, s'il nous émeut de compassion, est une preuve du progrès, de la marche en avant de nos alliés, et, pour nous, un gage d'espérance et de victoire I
Le château de Celle dresse sa masse imposante au milieu de la ville qui l'enlace de ses promenades et de ses boulevards. C'est une vaste construction carrée, flanquée, aux angles, de hautes tours octogones, dans ce style un peu lourd adopté, en Allemagne, au XVII* siècle.
Dans l'angle de la façade orientale, une chapelle du XIII* siècle, remarquable par son ogive délicate. L'intérieur de cette chapelle conserve, intactes, du XVP siècle, de précieuses peintures murales. On y admire, avec la richesse du coloris qui caractérise l'École flamande, la grâce naïve des personnages, l'expression vivante des attitudes, la finesse et l'originalité des scènes. Autour de la chapelle, une tribune voilée de vitraux sur
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lesquels on lit, gravés par leurs diamants, les noms des personnages illustres emprisonnés dans cette demeure royale. — Au demeurant, c'est toujours une prison d'État. Le théâtre est en ruine. A côté, quelques appartements, réserrés au serTice de l'Empereur.
Au rez-de-chaussée, les communs, les bureaux, les cantines, les corps de garde. Aux trois étages supérieurs, de vastes appartements, desservis par d'immenses corridors. Une cour intérieure glaciale; les rayons de soleil y pénètrent difficilement. A l'extérieur, un parc étroit, des grilles, des sentinelles en grand nombre; une large allée circulaire réservée aux prisonniers. Enfin, formant clôture et isolant le château, une petite rivière en bordure des boulevards. En face, les quartiers aristocratiques, les monuments : église, palais de justice, gymnase, musée — construction assez originale du XIV* siècle.
Notre entrée au château n'a rien de sensa* tionnel. Le couvre- feu est sonné; les prisonsonniers, dont nous allons grossir le nombre, sont au lit. Les formalités remplies — et elles sont toujours assez longues, — mes
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deux compagnons et moi, sommes installés dans une vaste chambre, au poêle monumental, au plafond orné de lourdes frises, surchargé de caissons et de motifs d'un goût douteux et d'une allure bien allemande. Dans cette salle, seize lits accouplés — l'un portant l'autre; huit sont déjà occupés par des prêtres belges.
Notre entrée est saluée d'acclamations : « Vive la France ! . . . Vive la Belgique ! » — Tout le monde se lève; on cause de la guerre, du camp ; ce sont des questions sans nombre, des détails stupéfiants. Il est temps de prendre un peu de repos.
A Celle, du moins, je retrouverai quelque sommeil; le lit, sans être confortable, est suffisant : une paillasse sur un treillis à ressorts; un oreiller de paille, un drap, deux couvertures.
La Sainte Vierge me ménageait une grande joie. Dès le lendemain — 22 novembre, fête de sainte Cécile, — je pourrais dire la messe ; la messe de sainte Cécile 1 la vierge gracieuse et admirable du Transtevere, une des figures les plus touchantes, les plus suaves de la primitive Église. A Rome, j'avais eu le bonheur
LE Cn\TE\U DE CELLE loS
de dire la messe dans la chambre de la sainte, respirant là, en quelque sorte, le parfum de ses hautes vertus; et voici que mon entrée dans la nouvelle prison se faisait sous ses auspices, ma première messe était en son honneur : quel heureux présage !
Mais aussi, quelle émotion réconfortante, quelles actions de grâces, en montant à l'autel! Pendant deux mois, exactement, j'avais été privé de ce bonheur.
Grâce à la bienveillance du Commandant, fort brave homme que je vous présenterai tout à l'heure, un prêtre allemand, chargé des douze cents catholiques de la ville, avait bien voulu aider à l'aménagement d'une chapelle, dans les combles du château, la chapelle proprement dite appartenant au culte protestant. — C'est là que, de passage aux grandes manœuvres, Guillaume l'hypocrite vient prier le Dieu des Armées, tout en veillant à garder sèche la poudre et en aiguisant son épée.
Peu à peu, nous organisons un service religieux régulier. Là-haut, dans notre donjon, c'est, en plein pays protestant, la paroisse reconstituée, avec ses ofiQces chantés, ses can-
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tiques, ses fidèles : officiers et civils, français et russes, ingénieurs, industriels, étudiants.
Qu'elle est réconfortante, cette prière en commun ! et comme souvent, levant les yeux vers les horizons lointains, du côté de la France, et tendant les mains, à travers les espaces, à ceux que nous avons laissés là-bas, nous nous sentons en communion avec eux!
Soutenus par un sentiment de confiance invincible, nous éprouvons une joie mélancolique, en songeant que l'épreuve grandit les âmes, que la souffrance, avec la grâce de Dieu, est féconde en mérites et en bénédictions.
Au château, nous sommes au régime des officiers. La vie est enfin supportable; nous pourrons attendre le retour sans trop souffrir. La plus grande privation est l'insuffisance de la nourriture.
Au déjeuner du matin, la tasse réglementaire de café noir, sans sucre, avec deux pains blancs minuscules — cinquante grammes au total.
A midi, le plat du jour : environ cent cinquante grammes de viande — jambon ou
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lard fumé ; boulettes ou saucisses ; très rarement, du veau ou du bœuf. Cette viande toujours flanquée de pommes de terre — le pain des Allemands — et de légumes variés : choux de toute espèce ; cosses de haricots verts, sèches, revenues dans l'eau bouillante; riz, nouilles, macaroni. Jamais de pain ni de boisson, pas même d'eau.
Le soir, la tasse de thé, quelquefois de cacao, accompagnée de la tartine — entre deux tranches très minces de pain gris, un peu de graisse, de fromage ou de saucisson. Au total, moins de quatre cents grammes de pain par jour. Mais, compensation appréciable, une salle à manger monumentale , des plafonds à rinceaux, à médaillons ; d'énormes poêles en faïence qui ne savent pas chauffer; un piano, pour charmer les loisirs de la captivité.
Le sous-officier préposé au service de la table — un espion parfait — est ce qu'on peut appeler un Allemand de Paris ; nous l'avons surnommé le Valois, du nom de la rue où, avant la guerre, il exerçait le métier de tailleur.
Dès mon arrivée à Paris, curieux de véri-
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fier ce détail, j'ai trouvé en effet, au 20 de la rue de Valois, le petit magasin, à symbolique façade bleu de Prusse, de l'espion.
A. son modeste commerce, celui-ci joignait la réparation et le nettoyage des vêtements, dans certains hôtels, fréquentés par les étrangers — une manière bien allemande de travailler discrètement au profit du Roi de Prusse.
La mise sous séquestre de son établissement a poussé sa fureur à l'exaspération ; il s'en prend aux Anglais, aux Russes, à notre soutane, surtout à nos ordonnances, de braves petits soldats belges, pauvres souffre-doaleur qu'il gratifie de gifles et de coups de pied. Mais, comme répondit le Feldwebel à une plainte portée contre ces brutalités :
— Le soldat allemand a toujours raison !
— Entre la parole d'un prisonnier et la parole d'un Allemand, disait d'ailleurs le Commandant, l'officier n'hésite jamais 1
Théorie sinon honnête, du moins très allemande et appliquée rigoureusement.
Au-dessus du planton de la salle à manger, le Feldwebel, ou officier chargé du service du château, sous la haute direction du
Commandant. Le Feldwebel est correct, mais pointilleux, exigeant, sournois — comme tout Allemand qui se respecte; il ne semble pas attiré par la soutane, trouve facilement prétexte de me prendre à partie, et me joue plus d'un tour de sa façon. Mes lettres ne sont jamais assez lisibles ; leur nombre et leur longueur l'exaspèrent. S'il ne saisit pas mes explications :
— Quand on est en Allemagne, on parle allemand ! dit-il, en frappant avec colère sur son bureau.
Le Commandant, par contre, est l'homme pacifique par excellence; président du tribunal civil de Hanovre, il tient, de sa fonction civile, le calme imperturbable, le sourire de commande, les manières polies et faciles. Nous ne le voyons jamais dans nos chambres ; il fait, dans les corridors, de rares apparitions, se tenant scrupuleusement au modus Vivendi organisé par son prédécesseur ; c'est ce qu'on appelle un brave homme — et ils sont rares dans l'armée allemande.
Nous étions installés depuis quelques jours;
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un soir, nous arrivent cinq prisonniers anglais. Parmi eux, un vieux major de l'armée des Indes, cueilli dans une ville d'eaux — fort brave homme avec qui j'eus, dans la suite, les relations les plus agréables; un jeune officier irlandais, secrétaire du roi d'Albanie. Celui-ci — le Prince de Wied — à peu près chassé de son royaume, rentré en Allemagne pour prendre part à la guerre, dans l'État- Major, avait chargé son secrétaire d'accompagner les jeunes princes, ses enfants, à Berlin; il fut payé de ses services par la captivité. Et nous avons ici un nouvel échantillon de la délicatesse et de la haute éducation allemande.
Les Anglais nous quittèrent bientôt et»
après eux, les prêtres belges. Le Kaiser venait d'organiser la Belgique en province allemande ; il rendait les prêtres à leurs paroisses, faisant appel à leur influence pour pacifier le pays et asseoir l'autorité du vainqueur. — Tant il est vrai que le Kaiser allemand, tout protestant et persécuteur qu'il est, sait encore voir, dans le sacerdoce catholique, le plus ferme appui du principe d'autorité. Cet appel, en sens inverse, au patriotiame du clergé
belge, est symptomalique. La persécution déchaînée par l'État-Major allemand contre le clergé français part du même principe, pour aboutir à la destruction de ce que ce Conseiller d'État allemand a appelé si brutalement le virus catholique.
Nos amis les Belges à peine partis, une nuit, nous sommes éveillés par le pas lourd des soldats ; la porte s'ouvre et, à la lueur des falots, nous reconnaissons des prêtres que les gardes poussent en avant. Dans l'encadrement de la porte, par cette demi-obscurité, ils paraissent si fatigués, et leurs traits sont si tirés, qu'ils semblent des fantômes. Nous nous jetons à bas du lit ; ce sont des questions sans fin, des étonnements, des causeries prolongées, enfin la joie de se retrouver en famille.
Cependant, un lit était encore inoccupé. Malheur 1 il est bientôt attribué à un petit Rabbin polonais, rebuté des autres chambrées à cause de sa malpropreté.
Traité avec toutes sortes d'égards par l'officier de service, soutenu par la synagogue, il recevait du Rabbin de Celle, et consommait dans la chambre, contrairement à la règle,
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de copieux repas. Son sans-gêne, son manque complet d'éducation et de politesse, n'avaient d'égale que sa malpropreté.
Un teint huileux et morbide; un visage sans expression et sans vie; un regard vague, éteint, que ranimaient seuls les accès de colère ou l'expression du mépris; enfin, dans tout leur épanouissement, les caractères indéniables de la race. Penché des heures entières sur la même page de son Talmud, il paraissait mener une vie purement végétative. Le soir, à la prière, au chapelet, bloqué au milieu de nous, il demeurait impassible, désespérant. Lui aussi faisait sa prière, debout, le front appuyé à son lit, dodelinant de la tête et du... dos!
Tout essai de conversation avec lui était devenu inutile; il fallut même renoncer aux procédés de la plus élémentaire politesse — nous n'existions pas pour lui, bien que, de temps en temps, à voix basse, il nous gratifiât de quelque injure. Aberration complète, étrange nature, singulière humanité!
En face du Rabbin, dans la chambre voisine, un Pope russe déjà sur le retour, les cheveux et la barbe en broussailles, l'air bon enfant»
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passant de longues heures à fumer, n'ouvrant jamais un livre ; ses voisins ne le voyaient guère prier; au demeurant, un fort brave homme 1
Dans la chapelle orthodoxe, voisine de la nôtre, sous sa direction, les Russes célébraient leurs oflices ; le vaste corridor nous apportait leurs chants graves, recueillis — délicieuses mélopées, au caractère tout oriental. Leurs habitudes religieuses paraissent douces, simples, naïves, on dirait volontiers d'un peuple encore enfant. Eux-mêmes aimaient à entendre nos chants, et ne se faisaient pas scrupule d'assister à nos fêtes.
Cependant, les prisonniers arrivent toujours, successivement, par petits groupes j peu à peu les chambres se remplissent ; nous sommes bientôt au complet, plus de 200 internés. Parmi nous, des personnages de marque : le gouverneur de Varsovie ; le président de la Croix-Rouge russe ; des officiers supérieurs en retraite, quelques-uns très âgés, généraux, colonels, commandants, arrêtés dans des villes d'eaux, au début de la guerre; quelques officiers anglais et français, pris sur le champ de bataille; des industriels, des
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fabricants, des ingénieurs ; enfin tout un groupe d'étudiants anglais et russes, cueillis dans les Universités allemandes, aux derniers jours de l'année scolaire.
C'est, en pleine Allemagne, la Triple- Entente reconstituée : une courtoisie parfaite, les relations les plus cordiales; quelques bonnes amitiés qui ont pour lien, les unes, la souffrance, les épreuves ; les autres, l'étude, les sympathies intellectuelles.
Enfin, nous formons une belle communauté où domine bientôt l'élément ecclésiastique, par l'arrivée de nouveaux contingent! — plus de Ao prêtres : infirmiers, pris, au mépris des lois les plus sacrées de la guerre, sur les champs de bataille, dans les voitures d'ambulance, dans les hôpitaux. On sait d'ailleurs que les Allemands enlèvent partout les blessés français, pour grossir le nombre de leurs prisonniers.
Parmi les nouveaux venus, des curés, des vicaires, des professeurs, des religieux, même des Jésuites ; le vice-recteur de la Faculté catholique de Lille — un savant doublé d'un artiste, qui ra devenir d'emblée notre directeur de maîtrise et notre pourvoyeur de
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livres. Car, au château de Celle, règne une grande activité intellectuelle.
L'immense salle à manger se transforme, pendant les longues soirées d'hiver, en salle d'étude, où. chacun s'installe, s'isole ou se groupe selon son humeur. On y travaille les sciences, les mathématiques, les langues ; on y discute religion, philosophie, beaux-arts. Le piano, le violon, nous révèlent des artistes consommés, et les auditions du dimanche sont un véritable régal. Nous avons quelques belles voix : un baryton russe aux poussées formidables ; un ténor français au timbre harmonieux et puissant. Peu à peu, le répertoire se complète et fait salle comble : des fragments d'opéras, quelques vieux noëls, des morceaux religieux ou patriotiques 1
A Cassel, à Hassenberg, comme dans la plupart des camps, aucune mesure n'avait été prise, dans les premiers mois, pour assurer es secours et le service religieux. Au château de Celle, je l'ai dit, nous avions trouvé une chapelle organisée déjà, par les soins du curé Kopp, dont le dévouement est au-dessus de tout éloge. Il nous visitait souvent, s'ingéniant à nous procurer les choses k-s plus
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nécessaires, effets, livres, prenant à sa charge le blanchissage du linge.
Malheureusement, toute relation avec lui fut bientôt interdite ; on prit occasion de l'évasion d'un prêtre belge — le chef de notre chambrée, responsable de notre section. Par une nuit sans lune, à l'aide de vêtements civils, et à la barbe des sentinelles, il franchit les grilles, et put sans doute gagner la Hollande. Ah! si nous avions pu commettre le même... crime 1
L'officier de service annonça bien qu'il avait été arrêté ; le Commandant se fît fort de nous le montrer ; nous ne l'avons jamais revu. Puisse son bon ange l'avoir soustrait à la poursuite de nos ennemis ! — De ce jour, les sentinelles furent renforcées, les appels et les rondes de nuit doublés. Nous pouvions craindre des représailles : heureusement, la bienveillance du Commandant ne se démentit pas.
Vers cette époque, un soir, je suis appelé au bureau du Commandant.
LE CBKTEKV DE CFLLE iiS
— Monsieur, me dit-il, lévêque de Beau- ▼ais a demandé que les prêtres de son diocèse soient mis au camp, et traités comme les simples soldats ; avez-vous connaissance de ce fait?
— Non, mon Commandant 1
— Vous-même, n'avez-vous pas fait une démarche dans ce sens?
— Mon Commandant, lors de mon séjour à Cassel. j'ai insisté, plusieurs fois, auprès da Général, pour sortir, au contraire, du camp, et bénéficier du régime des officiers. Mes forces baissaient; j'avais dei accidents de poitrine ; je me sentais perdu.
Le Commandant n'insista pas. Mais ce menu fait prouve jusqu'à quel point les Allemands ont développé le service des renseignements. Il doit inciter à la prudence, d'autant que les Allemands ne se contentent pas d'être curieux, ils sont surtout vindicatifs.
Plusieurs fois, les journaux allemands exploitèrent cette idée, qui certainement n'avait pu germer que dans un cerveau teuton. Heureusement, elle fut abandonnée; son application eût été, pour moi et pour beaucoup, la mort à bref délai.
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Les luthériens allemands sont sectaires, ils nourrissent une haine violente contre le clergé français ; au gré du plus grand nombre, nous n'étions pas assez maltraités. J'ai donné ailleurs quelques solides preuves de cet état mental qui procède de Luther, et qui s'est pleinement révélé dans la persécution et les cruautés du Kulturkampf.
A quelque temps de là, un nouveau fait se produisit qui donne, une fois de plus, la note juste de la mentalité allemande. Un riche manufacturier russe avait été amené en captivité avec son fils — jeune homme de seize ans, d'une santé frêle et délicate. Craignant, pour la vie de son enfant, les suites d'une captivité prolongée et de privations au-dessus de ses forces, il fit démarches sur démarches, •et obtint enfin sa libération, moyennant une rançon de deux cent mille roubles, qu'il prit l'engagement de verser, de retour dans sa patrie.
Ses papiers en règle, son passeport délivré, il partit avec son fils. Mais il n'avait pas fait deux cents kilomètres, qu'il était ramené au château de Celle. Nouvelles démarches, nouvel engagement, nouveau départ. Cette fois
il fut arrêté à cinquante kilomètres, pour nous revenir encore. Une troisième fois, il obtint de partir dans les mêmes conditions, mais, plus heureux, il parvint à passer la frontière. La bonne nouvelle nous en fut confirmée d'une manière certaine.
Encore un exemple authentique de la délikor tesse allemande. La flotte japonaise s'était emparée de la Concession Allemande, en Chine. Les missionnaires allemands qui l'évangélisaient durent se réfugier dans le Vicariat Apostolique voisin; dirigé par des prêtres français. Ceux-ci leur donnèrent asile, avee cette générosité qui caractérise nos missionnaires catholiques. Or, an de ces prêtres allemands avait, antérieurement, donné une chèvre à un de nos Pères français. En reconnaissance de l'hospitalité offerte et largement acceptée, le missionnaire allemand somma le missionnaire français d'avoir à rendre la chèvre.
— Si cette chèvre était indigène, écrivait il, ie ne m'en soucierais pas. Mais parce qu'elle est allemande, et que — comme dit La Croix (sic) — vous devez avoir en horreur tout ce qui est allemand, il me paraît tout à fait juste
ii8 MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE
et raisonnable que vous rendiez la chèvre à son maître!...
— Venez la chercher, si le cœur vous en dit ! lui répondit le missionnaire français.
La chèvre est toujours, paraît-il, à la disposition de son compatriote, qui, d'ailleurs, en manière de représailles — et on reconnaît bien là le tempérament germanique, — lance des prospectus, appelant la jeunesse chinoise à son école :
— On y enseigne, écrit-il, la langue allemande, si indispensable aux transactions commerciales, et si universellement répandue I
O kulture teutonne ! 0 superbe incorrigible et kolossale !
Un dernier trait de la délicatesse et de l'urbanité allemande. Un officier, que son service appelait souvent au château, parcourt un jour les chambres en compagnie d'une dame, curieuse sans doute de voir des prisonniers. Dans l'une des salles il s'arrête, regarde les prisonniers avec une arrogance pleine de mépris :
— C... de Français, dit-il, les lits sont trop doux, et les femmes trop belles pour vous! {sic)
LE CHATEA.U DE CELLE xig
L'injure était trop sanglante ; le Commandant fit droit aux plaintes de la chambrée, et le château fut consigné au grossier personnage.
Quelques jours avant NoëU je reçus enfin de France les premiers envois, annoncés depuis longtemps et attendus avec impatience. La neige tombait abondante, le froid devenait plus intense ; mes vêtements étaient usés, misérables. Et c'est à ce moment précis que la Providence m'envoyait ces précieux objets, préparés par des mains délicates, avec une intelligence toute pratique. Rien n'était oublié, depuis les chaussures souples et chaudes, les lainages moelleux, jusqu'aux papeteries et aux provisions de bouche. Maintenant, armé contre la bise, je pouvais me livrer à la promenade quotidienne, si nécessaire à l'hygiène et à l'entretien de la santé.
A l'extérieur du château, dans ce parc ouvert sur la ville, le prisonnier semble mêlé au mouvement de la foule. Le bruit des tramways, le roulement des autos, le va-et-
vient des piétons, les défilés de soldats, donnent riUusion de la liberté. Là surtout, on retrouve un peu de ce plein air et de ce soleil que nous refuse une cour étroite et glaciale,
La promenade, c'est aussi le moment de ces bonnes conversations, si reposantes pour l'esprit, si réconfortantes pour l'âme. Sans doute» on y effleure mille sujets variés ; mais le ton est plutôt grave, comme il convient à des prisonniers. Tantôt on s'encourage à la patience, heureux de souffrir pour son pays ; tantôt on pousse une reconnaissance sur le terrain philosophique ou religieux. Mes amis les Anglais et les Russes, bien que protestants et schismatiques, aiment ces entreliens ; nous en sortons toujours contents, heureux, rafraîchis.
Cependant, la neige tombe épaisse ; la ville s'enveloppe d'un manteau fantastique — une féerie merveilleuse. Dans le parc, sous le givre et par la rafale, les branches brisées jonchent les pelouses ; il faut renoncer à la promenade. Alors ce sont les cent pas, dans les vastes corridors — pour courir après la chaleur ! car les chambres sont peu chauffées ; le charbon est rare, plus rare encore le bois.
LE CHATEAU DE CELLE lai
Pendant cet exercice hygiénique, le soir surtout, avant le couvre-feu, je repasse ma vie» je remue mes chers souvenirs — seules épaves sauvées de la ruine.
Le petit séminaire surtout m'apparaît, notre cher Saint-Lucien I La bienheureuse solitude, les maîtres aimés, les années douces, l'acheminement vers le sacerdoce. Et je me trouve consolé, heureux I — Je fredonne nos beaux cantiques de Neukomm, j'évoque les vieux airs d'autrefois. Et les traits du cher Maître m'apparaissent encore ; je revois avec émotion le savant musicien — M. Bargallo, un artiste! — avec sa foi vive, impétueuse, avec son cœur chand, vibrant, épris d'idéal, s'efforçant d'enflammer nos âmes, de les mettre en vibration, de leur souffler l'amour, l'enthousiasme du beau, du divin.
Qui dira l'influence de la musique, non seulement dans le développement de certaines facultés spéciales, mais dans la formation de l'homme, de l'homme intellectuel et moral? Tous, n'avons-nous pas éprouvé qu'un beaa cantique est une prédication que l'on se fait à soi-même, sans qu'il en coûte d'effort ni à soi-même ni au maître ? et combien de
laa MA CAPTIVrTÉ EN ALLEMAGNE
chrétiens doivent leur salut au souvenir ému des cantiques qui ont bercé leur enfance et entouré leur Première Communion 1
Cliez moi, la captivité a confirmé cette idée ; et les cantiques chantés là-haut, dans notre tourelle, sont, jx)ur nous tous, un instrument merveilleux de prière et d'élévation, une source de joie et de consolation.
Les Allemands, eux aussi, aiment la musiqu^e; ils en sont même prodigues; mais, chez eux, elle semble n'avoir guère adouci les mœurs — du moins les mœurs guerrières. Non loin du château, sur la place publique, c'est un concert presque quotidien : d'abord, et deux fois la semaine, la fanfare ofiîcielle; puis, i« défilé des troupes, au retour de l'exercice ou au départ pour le front; les fifre» et les tambours des bataillons scolaires, répétant, à satiété, l'hymne national ; la Marche Junèbre de Chopin, aux funérailles des officiers tués à l'ennemi — ■ et ils sont nombreux; enfin, les marches triomphales, pour célébrer, périodiquement, quelque grande victoire, et la capture de quarante ou cinquante mille Russes — car il faut des vie-
LE CH\TEAU DE CELLE u3
toîres; le moral du peuple a besoin d'être •outenu.
Alors, les braves bourgeois de pavoiser, de descendre sur le boulevard, et d'admirer les drapeaux immenses — chez l'Allemand, tout est Kolossal, surtout le mensonge, l'orgueil, la morgue, la brutalité! — Puis, lorsque nous lisons entre les lignes de leurs journaux — et ils comptent parmi nous de nombreux abonnés, — nous trouvons une exagération invraisemblable ; eux-mêmes, en quelques jours, détruisent maladroitement ce qu'ils viennent d'échafauder. De leurs grandes vicres il ne restera presque rien.
De temps en temps aussi, passent, sous nos fenêtres, des convois de prisonniers : des civils à peine vêtus, épuisés de besoin et de misère ; des soldats qui font peine à voir, les uns pieds nus, les autres couverts de haillons militaires, tous se traînant avec peine vers le camp où ils vont être parqués.
Un soir, arrivent au château cinq séminaristes tout jeunes, enlevés à leurs études — les fleurs du sanctuaire 1 — Leur apparition, sous le portail, m'émeut; leur visage doux et calme apporte, au milieu de nous, un rayon
de jeunesse, une fraîcheur, un parfum de vie surnaturelle. Je pense à l'ange de ïobie, aux anges de la Bible 1
Nous approchions de la fête de Noël, si populaire en Allemagne. On parlait beaucoup de l'intervention du Souverain Pontife en faveur des prêtres prisonniers. Ses instances seraient-elles prises en considération ? Le Kaiser, à cette date consacrée, aurait-il un geste de générosité, et s'étendrait-il jusqu'à nous? Je n'y comptais guère 1 mais qui peut savoir? EL je passais par une alternative continuelle de doute et d'espoir, comptant sur l'Enfant-Jésus pour donner à mon rêve une consistance, à mon espoir une réalisation. Mais il était dit que Notre-Seigneur laisserait à la Sainte Vierge l'œuvre de ma délivrance. N'avait-elle pas déjà pris en main ma cause, en me tirant de la prison de Hassenberg le jour de la Présentation? Aussi, est-ce avec une pleine confiance que je me préparais à la fête de Noël.
Plusieurs jours avant la fête, toute latitude
LE CHATEAU DE CELLE laS
d'écrire au pays nous fut donnée, et j'eus l'honneur de battre le record — 23 lettres d'un coup! Épistolier incorrigible, j'avais la mauvaise habitude des longues lettres, au grand désespoir de l'interprète, qui en arrêta plusieurs au passage. J'avoue qu'elles n'étaient pas toujours très lisibles, et je rends, aux tracasseries allemandes, cette justice de m'avoir appris à écrire.
Une fiévreuse activité régnait partout au château : préparation de l'arbre de Noël dans les chambrées; répétitions fréquentes et mise au point d'une belle messe et de cantiques populaires; décoration artistique de la chapelle par nos ofDciers français, d'un goût toujours si délicat. 11 n'est pas jusqu'au Bonhomme Noël qui ne jetât sa note de gaieté, en parcourant les chambres, avec son bonnet de frimas, sa barbe de neige, sa hotte chargée de surprises. Et tous, de sauter à bas du lit, de se serrer la main, et de chanter A'oèïl
Nous n'avions pu obtenir l'ofiBce de minuit; mais quelle touchante succession de messes, de communions, pendant cette journée bénie 1 Quel concert de prières et d3 chants ! Et lorsque le prédicateur éminent —
Xa6 MA CAPTIVITÉ EN ALLEMAGNE
M. le vice-recteur Dutoit, — après avoir rappelé les graves leçons et les douceurs ineffables de la crèche, évoqua le souvenir de la patrie absente, de nos églises ruinées, de nos foyers en deuil, que de larmes coulèrent de tous les yeux 1
Le souvenir de la paroisse! de ma malheureuse paroisse détruite, de mes chrétiens dispersés au loin, de cette famille si chère que Dieu m'avait donnée, et à laquelle, à mon tour, je me donnais, depuis trente-cinq ans ; ce souvenir tenait de l'obsession, et ne me quittait pas un instant. Puissent mes cinq mois de captivité et de souffrances s'être transformés, pour ceux que j'aime depuis si longtemps, en une source de bénédictions !
Vers cette fin d'année, nous commençons à remarquer une certaine inquiétude chez nos ennemis. Les officiers de passage sont moins arrogants, visiblement préoccupés ; les soldats profondément tristes. Sur les boulevards, la population, en deuil, passe morne et silencieuse. A la cantine, fournisseurs et employés laissent échapper des paroles significatives :
— Guerre cruelle... multitude de tués... crise alimentaire... paix désirable... etc..
De fait, l'autorité allemande a édicté des lois très sévères, rationnant les habitants, et les obligeant à livrer leurs approvisionnements. Le prix des vivres monte et monte toujours ; presque plus de pain, peu de chocolat, jambon et charcuterie rares et hors de prix. Nous entrons dans une période pénible. Sans doute, les Allemands sont encore loin de la famine; mais ils sont gênés; lei difficultés économiques deviennent, chaque jour, plus sérieuses ; c'est beaucoup !
Bientôt, vers la fin de janvier, le pain blanc, que l'on pouvait encore se procurer à prix d'argent, sera complètement supprimé ; plus de chocolat, plus de bière à la cantine. Le mauvais pain noir, vendu fort cher, n'arrive ni en suffisance ni régulièrement ; je suis parfois trois jours sans pouvoir m'en procurer ; un Russe complaisant partage avec moi sa provision. Encore, ne peut-on faire venir des vivres d'aucun point de l'Allemagne; tout est réquisitionné, et l'habitant — comme le prisonnier — doit en passer par la ration.
Il est évident que, pendant des années, l'Allemagne a emmagasiné d'immenses quan-
titésde munitions de guerre et d'approvisionnements; les sardiniers de nos côtes de l'Ouest ont livré des commandes formidables.
Grâce à l'insouciance ou à l'aveuglement des uns, à l'appât du lucre ou à la complicité des autres, partout, chez nous, les Allemands ont puisé, à pleines mains, les ressources de toutes sortes : animaux de boucherie transformés en conserves, remonte de cavalerie, matières premières et produits spéciaux nécessaires aux armements. Tout a passé longtemps, et à la lettre, « au camp de l'ennemi ».
Il est non moms évident que, depuis des années encore, les Allemands nous livraient une guerre industrielle et commerciale désastreuse pour l'économie française. Notre marché, inondé de produits allemands de tout genre, leur faisait un accueil que n'excuse pas le traité de Francfort et qui est impardonnable. Encore quelques années, et la plupart de nos grandes maisons de commerce, d'industrie et de banque, eussent été absolument germanisées. Les complaisances de certaines personnalités politiques, noyées aujourd'hui dans leur honte, devenaient de
la complicité. On se jetait littéralement dans les bras du Teuton.
Il semble donc invraisemblable qu'en Allemagne, actuellement, les arsenaux soient presque vides, le ravitaillement pénible, le trésor de guerre épuisé. Et pourtant, à certains signes non équivoques, il paraît évident que, sur ces trois points, d'une importance capitale, les indices sont suffisants, et nous avons des données assez caractéristiques pour conclure qu'il y a, chez nos ennemis, une gêne considérable, une inquiétude qui va croissant, qui transpire dans leurs journaux, et s'accuse par tout un ensemble de mesures et de règlements très sévères; le temps et la place seuls me manquent pour le démontrer. Nous avons d'ailleurs, en ce qui concerne les approvisionnements, comme preuve péremptoire d'une gêne qui pourrait bientôt être la disette, d'abord la mise en régie des approvisionnements des particuliers, dont J'ai parlé, et puis la diminution progressive, rapide, et surtout considérable, des aliments, chez nos malheureux prisonniers ; un régime de famine dans tous les camps, même chez les ofiBciers. On peul dire qu'il n'y a plus de
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pain, tant la ration est faible et la qualité dé' tes table.
De tous les points de l'Allemagne, ce n'est qu'un cri vers la France : « Envoyez-nous des vivres 1 » Les lettres des prisonniers sont pleines de sous-entendus suggestifs :
— Envoyez bien vite des conserves, du saucisson ! écrit un officier. Car les officiers ont faim comme les autres:
— Envoyez-nous des pains de trois livres 1 écrit un prisonnier civil; et, autour de lui, dépérissent de tout jeunes gens que j'ai connus, en France, forts et vigoureux.
J'ai vu bon nombre de ces lettres, et pour qui a subi la captivité et pratiqué les Allemands, la réserve imposée à ceux qui écrivent laisse percer un état lamentable. Il est révoltant d'assister, impuissant, au martyre de nos prisonniers, lorsqu'on France les prisonniers allemands sont si généreusement traités, lorsque leurs officiers — la preuve en est faite depuis longtemps — trouvent, dans nos villes, l'abondance, le confortable, le plaisir, la liberté de circuler, refusés à nos officiers chez les Allemands.
Sur cette question du régime des prison-
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niers de guerre, et malgré l'évidence des faits, les Allemands se sont ingéniés à tromper l'univers. Ils ont remué ciel et terre pour persuader au monde entier, même à la personnalité la plus auguste qui soit ici-bas, qu'en Allemagne le régime des otages et des prisonniers français ne laisse rien à désirer.
Nous avons vu ce qu'il faut en penser ; el les témoignages les plus nombreux, les plus autorisés et les plus accablants, opposent à ce colossal mensonge un démenti écrasant.
Ils sont allés plus loin. Ils ont incriminé traîtreusement la France, l'accusant d'appliquer aux prisonniers allemands un régime odieux, bien que les faits leur donnent un formel démenti. Des renseignements, précis, nombreux, puisés partout, ne laissent aucun doute sur la manière trop bienveillante, pour ne pas dire trop faible, dont on en use chez nous à l'égard des prisonniers allemands.
Qui ne voit le double jeu de ces manœuvres hypocrites : vouer la France au mépris et à l'avilissement, donner prétexte aux représailles 1
Plusieurs fois, le Commandai t du château dut subir nos doléances sur le régime de
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famine qui nous était fait. Sans doute il s'entendait avec l'hôtelier chargé du service de la table ; car, non seulement il n'y eut aucune amélioration, mais les rations diminuèrent encore et sensiblement — surtout la viande, qui, assez souvent, faisait presque complètement défaut ; nous étions deux fois exploités. Le Général gouverneur de Celle eut-il un écho de nos plaintes? Je suis porté à le croire. Toujours est-il qu'un jour, dans une inspection, vers la fin de janvier, il vint nous visiter à table. L'hôtelier — par ordre sans doute — s'était surpassé. Nous avions une côte de porc frais entière, artistement panée, appétissante, flanquée d'une ration raisonnable de pommes de terre. Le Général traverse la salle ; un officier l'aborde :
— Mon Général, nous n'avons pas assez à manger... Nous avons faim!
— Mais vous avez bonne mine... Vous vous portez bien ! D'ailleurs, c'est la guerre 1
Et il quitte la salle à manger.
Les officiers qui l'accompagnaient n'avaient plus cet air d'arrogance insolente et brutale, qui est si bien dans le tempérament allemand ; ils faisaient piteuse figure ; on
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devinait chez eux la préoccupation, un commencement d'inquiétude.
Un seul prisonnier était à l'abri du besoin, sans bourse délier : notre petit Rabbin, largement ravitaillé de portions énormes, attendues avec impatience, expédiées gloutonnement, malgré la disproportion apparente entre le contenant et le contenu. Un plat surtout avait ses préférences : des harengs frais conservés dans le sel. 11 les mangeait crus, avec une abondante ration d'oignons également crus. C'était un relent horrible ; la chambre en devenait inhabitable. Encore, le repas terminé, serrait-il soigneusement, en conserves, les restes nauséabonds, dans un seau de métal.
Quinze jours après, du seau rongé par la rouille, se dégagea une odeur tellement insupportable, d'autre part, le Rabbin fît à la chambrée — surtout à son voisin de lit — une telle gratification de poux, que le Commandant, saisi du corps de délit et obligé, le poing sous les narines, de se rendre à l'évidence, changea de chambre ce pauvre Juif, à qui nous voulions beaucoup de bien, mais dont les mœurs étaient vraiment trop simples.
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La fête de Noël et le Jour de l'An nous avaient laissé une impression de tristesse. L'espoir de la délivrance allait s'affaiblissant ; le régime alimentaire amenait la fatigue, l'épuisement ; surtout, le souvenir de la France, de la famille, était plus vif. La pensée d'organiser, pour les soldats tués à l'ennemi, un service solennel, nous fut une consolation et un réconfort.
Une messe en musique fut célébrée, profondément recueillie, touchante jusqu'aux larmes. C'était, sur la terre d'exil, une communion de sentiments et de prière qui resserrait, une fois de plus, la triple entente de nos cœurs et de notre foi. Au premier rang se pressaient, dans l'humble chapelle, le Gouverneur de Varsovie, le Président de la Croix-Rouge russe, des officiers en retraite de toute arme.
Dans cette circonstance, j'ai constaté, une fois de plus, le sentiment profondément religieux de nos alliés. Ils aiment le prêtre français et le recherchent volontiers.
A Cassai déjà, le respect des soldats russes
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pour le prêtre catholique m'avait frappé. Ils me prenaient la main, avec ce salut profond et ce bon sourire qui révèle l'âme profondément chrétienne.
A Celle, je rencontrais la même sympathie. On parlait volontiers religion, philosophie, science, littérature ; chacun exposait simplement, amicalement, ses idées. Ces bonnes conversations faisaient toujours ma joie.
Quel apostolat incomparable dans la conversation I dans ces entretiens simples, familiers, où règne la bonne foi, la droiture, et auxquelles l'imprévu, le mouvement primesautier, donnent tant de charme I
Dans ce commerce récréatif et familier avec quelques étudiants, j'ai mieux compris l'influence néfaste des philosophes d'outre-Rhin sur l'intelligence russe, qui, dans les Universités allemandes, croit trouver la vraie science, et ne puise souvent que des idées subversives du sens commun et des vrais principes de la saine philosophie.
Ces philosophes si vantés et tant admirés : Nietzsche, Kant, Hegel, Fichte, Schopenhauer, et tant d'autres, sont surtout remarquables par
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l'obscurité de leurs théories et la confusion de leur» principes. A l'exemple de Descartes, ils veulent refaire le monde des idées, mais sur des données et en partant de théories fausses. Ce qu'ils croient avoir inventé de meilleur, on le retrouverait — et plus clairement énoncé, plus pur de tout alliage, dans Platon et Aristote, dans saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin.
Il y a, chez eux, beaucoup d'analyse, un grand esprit d'observation. Malheureusement, leur pensée flotte toujours dans une brume nébuleuse, leurs études n'ont pas celte solide charpente des grands principes généraux qui doivent soutenir tout édifice philosophique ; d'où leur manque de conclusion, ou une suite de déductions désespérantes, comme chez Schopenhauer. Ils mettent une ardeur extraordinaire à la recherche de la lumière ; mais le flambeau de la Vérité absolue n'éclaire pas leur marche ; ils tombent dans les erreurs les plus contraires et les plus invraisemblables. En France, nous avons trop souffert de cet engouement pour la philosophie allemande. De Schopenhauer au Bouillon Kub, je veux dire, des prodaits intelleclueis et philosophi-
ques aux pacotilles manufacturées des Teutons, nous avons tout accepté de confiance, et notre enseignement national n'a été que trop longtemps le vulgarisateur de ces théories envahissantes, qui ont empoisonné notre domaine intellectuel et scientifique d'abord, et puis les sphères politiques, religieuses et sociales. Grâce à Dieu, une réaction s'est produite ; des professeurs, des savants, et en grand nombre, ont imprimé aux études une direction plus saine ; le mouvement s'étend, l'expérience de la crise terrible que nous traversons le généralisera.
Depuis quelque temps, :nais avec la plus grande réserve, les journaux allemands faisaient allusion à un échange possible de prisonniers de guerre. Certains bruits, répandus au château, semblaient prendre consistance. Nous attendions, anxieux, des précisions.
Dans les derniers jours de janvier, quelques mots, prononcés discrètement par le Feldwebel, confirmèrent les rumeurs vagues qui nous tenaient en haleine. Des échangea
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étaient déjà faits ; certaines catégories de prisonniers reprenaient le chemin de la France.
On juge si les commentaires allaient leur train, et à quelles supputations nos esprits se livraient, détruisant le soir ce qu'ils avaient échafaudé le matin. Peu à peu, la question s'éclaircit, les renseignements se précisèrent : on échangeait les jeunes gens âgés de moins de 17 ans, les hommes de 60 ans et au-delà, enfin, entre ces deux âges extrêmes, les hommes notoirement hors d'état de jamais porter les armes.
Depuis la fête de Noël, j'avais, de nouveau, très instamment, remis à Notre-Dame de Lourdes le soin de ma délivrance ; je l'invoquais sans discontinuer. Combien de chapelets à la Bonne Mère, là haut, dans cette chapelle du donjon, d'où il me semblait voir, par delà les montagnes, un coin de notre ciel de France ! Oh ! les heures à la fois consolées et poignantes, passées au pied de cette statuette : Notre-Dame des Sept-Doulears ! Image symbolique, si bien choisie pour nous par une main pieuse !
J'étais convaincu que la Bonne Mère me
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donnerait bienlôt un signe de sa protection ; c'est sur elle surtout que je comptais pour ma délivrance. A la grotte de Lourdes, quelques jours avant la guerre, elle m'avait donné des marques si incontestables de sa protection, que mon insistance dans la prière ne devait pas être vaine ; du moins j'en avais la conviction.
J'avais même, avec un égoïsme que je confesse à ma honte, mais aussi avec une confiance en quelque sorte enfantine, fixé à la Bonne Mère une date précise, un dernier délai. Nous préparions une belle messe, pour le jour anniversaire de l'Apparition de l'Immaculée, à la Grotte de Lourdes. Je comptais, ce jour-là, sur la réponse de la Sainte Vierge; j'en avais l'assurance; je le disais à qui voulait l'entendre.
Le II février, anniversaire de la première apparition de la Sainte Vierge à Bernadette, fut, à la lettre, la journée de l'Immaculée Conception : quatre autels improvisés ; 62 messes le matin ; puis l'office solennel, les cantiques: un discours touchant prononcé par M. le Vice-Recteur; enfin, le Rosaire, récité par des groupes de prisonniers qui, de demi-
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heure en demi-heure, et sans interruption, se succédèrent à la chapelle.
Le jour tirait à sa fin ; nous rentrions à la chambrée.
— Une grande nouvelle!... Un départ de prisonniers 1... Il y a un départi...
En un clin d'œil, ces mots fatidiques ont retenti dans les vastes corridors. Les prisonniers se précipitent des chambres ; c'est une rumeur, une émotion que seul peut comprendre celui qui a goûté de la captivité.
Les renseignements se précisent; le Feldwebel est en mesure de donner les noms. On juge de l'anxiété, lorsqu'il apparaît, tenant en mains la liste des élus de la liberté.
Notre-Dame de Lourdes m'a exaucé : mon nom est le premier prononcé I Quatre prêtres et un médecin partent avec moi. — Ce sont des cris, un débordement de joie ! On chante, on saute^ on trépigne. Inutile de dire si la nuit est sans sommeil, agitée, longue d'un siècle !
Le lendemain matin, vendredi 12, nous avons ordre de faire nos valises ; et, le même jour, nous franchissons, d'un cœur léger, le seuil du château-prison.
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Je laissais à Celle de véritables amis; j'y laissais aussi, hélas I un Journal de captivité^ dont la composition, pendant les longues soirées d'hiver, avait été ma grande distraction. J'y parlais trop librement de nos ennemis ; sa saisie m'eût valu les honneurs de la forteresse, car, infailliblement, il serait tombé aux mains du Commandant. Je n'eus que le temps de le détruire, avant l'examen minutieux de nos bagages et de nos vêtements.
Je partais, la bourse vide, le corps épuisé, mais l'âme joyeuse ; l'Allemagne n'aurait pas ma vie, j'allais revoir la France et retrouver ceux que j'aimais I
En Allemagne, les étapes sont interminables ; encore, le prisonnier n'est-il jamais sûr de n'être pas dupé, et simplement promené d'une prison à l'autre. Mes quatre compagnons et moi, allions à petite vitesse, sous la garde de deux sous-officiers taciturnes et incapables d'un bon mouvement.
A huit heures, nous traversons, sans noiii
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y arrêter, la ville de Hanovre, pour enlrei bientôt dans la province de Hesse. A Cassel, une heure d'arrêt, le temps de prendre, au buffet, un repas tardif mais nécessaire.
Pour la troisième fois, je salue, au passage, le camp de Niederzwerein ; un grand nombre de lampes éclairent le plateau ; plus de tentes, mais de longues baraques en planches où dorment sans doute, à cette heure avancée, les malheureux paroissiens dont je suis séparé depuis près de quatre mois. Cette vue évoque dans mon âme des souvenirs pénibles ; de longtemps je n'oublierai les souffrances physiques et morales qui ont failli m'y coûter la vie.
Nous sommes à Francfort, au petit jour ; une heure d'arrêt, le temps de nous restaurer — à nos frais, bien entendu, — et d'admirer la gare dont les nefs sont véritablement kolossales; là régnent la propreté, l'ordre le plus parfait ; aucun détail oublié, rien de laissé au hasard. Sous les halles immenses, une animation extraordinaire ; des ofificiers en grand nombre, qui nous examinent avec curiosité, mais sans aucun signe d'hostilité ; des mouvements de troupes dans toutes
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les directions, des convois de blessés, et tout le matériel des ambulances.
Vers huit heures, nous entrons dans la pro vince de Hesse-Darmstadt , le train prend une allure plus rapide, traversant les grandes villes de Darmstadt et de Mannheim, qui n'ont guère de remarquable que l'alignement monotone de leurs rues, le grand nombre de leurs usines, et le mouvement continuel des troupes qui circulent et semblent déborder, sur les lignes innombrables qui sillonnent ces villes.
Enfin, nous sommes à Rastatt vers onze heures. C'est, paraît-il, dans cette ville que doivent être prises les dernières mesures qui assureront notre retour. Ce soir, demain au plus tard, nous franchirons la frontière ; ce sera la France, la liberté 1...