CHAPITRE III
révolte, et au lieu d’accuser son intelligence de faiblesse, c’est vous qu’il accuse d’injustice. Hélas ! mon Dieu, vous savez que c’est là ce que je faisais autrefois , lorsque j’entendais parler de liberté , de prescience et de grâce. Que de blasphèmes j’ai entendus sur ce sujet de la bouche de l’incrédule, ignorant ou savant! car, l’impiété comme la foi ont, l’une et l’autre, la propriété de niveler les intelligences : la première , en les plongeant dans les ténèbres ; la seconde, en les élevant vers la lumière.
— Que veut dire cette parole, la grâce, demande l’incrédule, et pourquoi s’imaginer, si Dieu est juste, qu’il accorde capricieusement ses faveurs? — O Seigneur, n’êtes-vous pas le maître de les dispenser selon qu’il plaît à votre sagesse ou à votre amour? Vous ne nous devez rien; la parabole du père de famille, comme bien d’autres passages de l’Evangile , nous le disent. — Mais , reprend l’impie, par cela même que Dieu nous a donné la vie et qu’il nous demande notre amour, il nous doit certainement le bonheur. — Pardonnez-lui, mon Dieu, il ne sait ce qu’il dit. Le bonheur, vous le lui versez à pleines mains ; vous le lui offrez à chaque instant de son existence , mais il le refuse ; c’est un autre bonheur qu’il veut. Oui, à tout moment, vous parlez à sa conscience ; vous lui dites : « Détruisez en vous ce vice, résistez à cette tentation, fuyez ce danger, surmontez cette douleur, combattez cette passion ;
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et vous serez heureux. » — Bien plus, vous lui dites : « Venez à moi , et je vous soulagerai ; soyez humble , et je vous élèverai ; pleurez, et je vous consolerai ; en un mot, soyez bon, et je vous rendrai heureux. » — Et quand il résiste, vous lui parlez avec plus de force; quand il fuit, quand il s’échappe de vos bras, vous le poursuivez et le retenez au bord du précipice. Pour le réveiller, vous le secouez et le frappez, rudement quelquefois , mais toujours en l’embrassant avec amour! Et si, après cela , il ne veut pas , s’il est décidé à périr , Seigneur, il faut bien qu’il périsse. O admirable et précieux mystère de l’accord qui existe entre la dignité de l’homme et la bonté de Dieu ! Grâce divine et volonté humaine, vous êtes toutes deux indispensables pour mener au bien suprême. Si l’homme ne pouvait pas se perdre, il n’aurait pas la liberté; or, sans liberté , il n’aurait pas le bonheur qui provient de l’épreuve et du sacrifice. Dans le plan choisi par votre Providence , il faut donc que l’homme puisse se perdre pour qu’il puisse se sauver. D’ailleurs, l’action de votre grâce n’est-elle pas incessante? n’est-elle pas puissante sur chaque homme ? chaque homme n’en reçoit-il pas une effusion continuelle ? Pour s’y soustraire , il faut le vouloir; car vous, mon Dieu, vous nous appelez tous et toujours sur votre sein brûlant. Oh ! si chacun de nous consentait à s’examiner, il verrait sans