CHAPITRE III
Et maintenant, si jamais cette feuille tombe sous les yeux d’un de nos frères séparés à qui vous auriez inspiré, ô mon Dieu ! la pensée d’embrasser la vérité, et qui vacillerait encore... oh! qu’il réfléchisse à ce qu’il vient de lire et qu’il ne s’effraye pas des sécheresses et des froideurs inséparables de la vie spirituelle. Non, tout n’y est pas consolations sensibles ; et qu’il pense surtout, je l’ai dit, que la paix de la foi est bien souvent la récompense du sacrifice. Qu’il médite celte vérité et surtout, je l’en conjure pour son bonheur, qu’il en fasse l’expérience.
Je quittai le couvent des Oiseaux avec le prince Galitzin, et, après avoir entendu la messe à l’église Saint-Roch, ma paroisse, après avoir prié surtout pour ma femme et pour ma fille alors si malade, je rentrai chez moi dans cet état d’insensibilité qui me faisait tant souffrir. A midi, j’appelai ma fille dans, ma chambre pour y faire avec elle la prière que, depuis la mort de sa mère, je faisais habituellement au milieu du jour avec mes enfants. Elle
ignorait complètement ce qui s’était passé dans la matinée, et ne connaissait que très-imparfaitement mes idées catholiques. Couchée sur un petit lit roulant dont elle se servait depuis bien des mois, elle souffrait, et tout mouvement du genou lui était impossible. Vous savez, mon Dieu, que j’osai à peine vous demander sa guérison. Et néanmoins, quand nous eûmes achevé notre prière, je pris la relique du chanoine del Buffalo, et la montrant à ma fille : — « Tiens, lui dis-je, voici une parcelle de celte relique du chanoine del Buffalo dont un morceau a opéré chez mademoiselle de Maistre le miracle que tu sais. Je l’ai reçue hier de Nice ; faisons donc une neuvaine au chanoine del Buffalo pour qu’il obtienne de Dieu ta guérison ; mais ne t’attends pas à un miracle ; nous n’en sommes certes pas dignes. Cependant, si nos prières ne te font pas de bien au corps, elles t’en feront à l’âme. » Et, posant aussitôt la relique sur la jambe malade, je me mis à genoux et récitai à haute voix la prière des Sept Offrandes. Vous savez, mon Dieu, que je priai avec foi ; mais j’étais loin d’espérer la grâce insigne et subite que votre bonté me réservait comme une récompense de ce que j’avais fait pour vous et pour mon salut, de ce que j’avais consenti à être heureux. — A peine la prière fut-elle achevée, que je vis ma fille plier le genou. — « Qu’astu? » lui demandai-je. — Elle fondait en larmes...
«Je suis guérie , » s’écria-t-elle, et aussitôt elle s’élança dans mes bras sans éprouver la moindre douleur. Je pleurais avec elle... mais, ce qui se passa dans mon cœur n’est pas facile à décrire : vous seul le savez, ô mon amour, ô ma vie !.. Pour moi, je l’ignore... Oh ! la glaee de mon cœur était fondue ; j’aimais, je croyais tout à coup, et je sentais avec force et mon amour et ma foi ; ma foi, jusqu’alors nue et sèche, était maintenant accompagnée de douceurs ineffables. Je ne puis penser à cet instant sans verser d’abondantes larmes !...
Je courus chez mon excellent ami Galitzin, chez madame Swetchine et chez le P. deRavignan. Celuici me dit : «Vous croyez maintenant! »
Pendant six semaines ma fille se porta bien, quoique les circonstances fussent très-défavorables à sa santé ; mais, après ce temps, les douleurs revinrent; j’essayai de nouveau l’application de la relique bienfaisante, et de nouveau les douleurs cessèrent. Quatre fois, en tout, nos prières au chanoine del Buffalo obtinrent le même résultat. Alors nous vous avons loué, nous vous avons béni; et lorsque, dans votre sagesse, vous avez trouvé bon, Seigneur, de ne plus nous exaucer, je me suis humilié, et ma foi n’a pas diminué; car, je suis convaincu que vous savez mieux que nous quand il nous faut des souffrances et quand il nous faut des consolations. Je suis convaincu que c’est toujours pour
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le salut de notre âme que vous distribuez les biens et permettez les maux.
Elle est enfin terminée cette histoire des grâces dont vous m’avez comblé, ô mon Dieu ! et je ne puis que vous répéter que je suis reconnaissant et heureux. Mais, pourquoi ne puis-je le proclamer devant le monde entier (1) ? Vous savez, Seigneur, combien ce secret me pèse ! Pour une âme, le silence sur sa foi est un douloureux sacrifice ! Hélas ! l’empereur croit devoir laisser subsister encore les lois qui nous gouvernent. Ah ! ces lois!.... Seigneur, faites, je vous en supplie, qu’elles disparaissent; faites que l’on comprenne en Russie qu’il n’est pas bien de gêner les consciences et qu’il est enfin temps de laisser à tout catholique le droit de remplir les obligations sacrées que lui impose sa foi. Oui, faites qu’un jour
(1 ) Je prie le lecteur de ne pas oublier que ces lignes ont été écrites en \ 845, et qu’à cette époque j’étais encore laïque et chargé du soin de mes enfants.