DEUXIÈME PARTIE
Pendant ces treize années, entre ces deux époques si solennelles de ma vie, la grâce m’a constamment suivi; bienfaisante comme le rayon du soleil, elle fondait les glaces de mon cœur et le réchauffait; bienfaisante comme la brise de l’été, elle en tempérait les ardeurs superflues. Pendant les cinq à six premières années qui suivirent mon abjuration, je vécus dans le sein de ma famille, me consacrant tout entier aux soins que réclamaient mon salut d’une part, l’éducation de mes ettfants de l’autre. C’étaient là mes deux passions, mes deux félicités : Dieu dans le ciel, et mes enfants sur la terre; mes enfants, surtout ma fille, dont la santé toujours chancelante était pour moi une source d’inquiétudes; oui, ma fille était l’astre vers lequel se portaient instinctivement mes regards, et d’où la grâce les élevait plus haut. Oh ! pendant bien des années j’eus le cœur rongé par la douleur, et j’ai passé de tristes journées et de bien tristes nuits; mais Dieu était avec moi, et l’inquiétude faisait naître la confiance. Et, lorsque après une longue nuit de douleurs, — il faut avoir longtemps pleuré sur le lit d’un objet aimé pour me comprendre, — lorsque, après une nuit cruelle, je me dirigeais de grand matin, le corps fatigué et l’âme brisée, vers l’église où Dieu daignait s’unir à moi dans son adorable sacrement, ah ! qui pourrait dire les délices qui surabondaient dans mon âme,
et ma foi, et mes prières et mes larmes, et cette voix secrète et puissante qui me disait : — Tu seras exaucé ! — et puis mes joies, joies pures, joies sanctifiées, lorsqu’en rentrant je voyais que Dieu avait soulagé, que Dieu avait eu pitié de moi!
Cette époque de ma vie de famille, je ne l’oublierai jamais. C’était une continuelle épreuve, une alternative constante de douleurs et d’espérances. J’étais malheureux et heureux à la fois. L’inquiétude me faisait prier, la prière me donnait la patience, et Dieu me donnait l’amour. Oui, cette époque a été le creuset dans lequel Dieu purifiait mon âme pour la détacher du monde.
Ce fut en France et en Italie que je passai ces treize années. La mauvaise santé de ma fille et l’impossibilité de pratiquer librement ma religion me fermaient l’entrée de la Russie. Dans toutes les villes que j’ai habitées, j’ai trouvé des prêtres zélés, des prêtres comme l’Église catholique seule en peut produire. Il m’est doux de nommer, parmi ces hommes apostoliques dont Dieu s’est servi pour avancer en moi son œuvre, le R. P. de Villefort et le R. P. Tapparelli d’Azéglio, tous deux de la Compagnie de Jésus. Ils savent que mon cœur leur est reconnaissant. Je me suis aussi trouvé pendant deux années consécutives en relation intime avec un de mes jeunes compatriotes, M. J. Martinof, dont l’amitié me fut d’un grand secours. En 1844