DEUXIÈME PARTIE
plus qu’un simulacre, une chose officielle. Qui oserait m’accuser de mensonge? Hélas! mes chers concitoyens ne le savent pas, ils ne le croient pas; et habitués au demi-jour dans lequel ils ont été élevés, la lumière les étonne et les blesse.
Et pourtant, n’est-ce pas la vérité? Voudrais-je calomnier mon pays? Certes, je ne suis pas un de ces voyageurs étrangers qui, après quelques jours passés parmi nous, jugent, décident etcondamnent.
O mes chers frères, tournez vos yeux vers la lumière, je vous en supplie, et que la vérité ne vous offense pas; c’est dans votre intérêt que je parle; la question vaut la peine d’être approfondie. Non, vous ne pouvez pas tous invoquer la bonne foi de l’erreur, et on vous a trop parlé de l’Église catholique pour qu’il ne soit pas de votre devoir et de votre intérêt de l’étudier. Il y va du salut éternel.
Si j’avais joui de ma liberté au point de vue spirituel, j’aurais été très-heureux de me trouver à Pétersbourg. Vivant dans la famille de mon excellent frère que je chéris de toute la tendresse de mon âme, entouré de compagnons de ma jeunesse, de parents et d’amis, et traité par l’impératrice mère avec cette bonté à laquelle Sa Majesté m’a habitué depuis longtemps et qui a fixé dans mon cœur une éternelle reconnaissance, j’eusse été très-heureux, je le répète. Mais la gène et les continuelles en-
traves auxquelles j’étais obligé de me soumettre, me rendaient impossible un plus long séjour dans mon pays. Je ne pouvais m’accoutumer à toutes les exigences pénibles de précautions incessantes ; et de nouveau il me fallut m’expatrier. Je le fis avec douleur! Oh ! la vie de famille est si douce pour l’exilé, et l’air de la patrie est toujours si suave! Oui, je partis avec douleur; et pourtant avec un sentiment qui jusqu’alors m’avait été inconnu : car, je ne sais comment il arriva que ce fut à Péterhof, au milieu des souvenirs de mon enfance et de continuelles distractions, que m’apparut soudain d’une manière plus marquée la nécessité impérieuse de quitter le monde et tout ce que je chérissais le plus; que m’apparut la nécessité d’embrasser la vie religieuse. Je ne savais pas encore dans quel ordre Dieu me voulait, mais il me sembla désormais certain qu’il me voulait religieux. Je n’arrêtai pourtant pas mon dessein d’une manière définitive ; je devais encore consulter et prier. Quand je pris congé de l’impératrice, il me fut très-pénible de devoir répondre, sur l’époque de mon retour, en termes vagues aux questions que Sa Majesté daigna m’adresser avec cette délicatesse exquise et cette bonté dont elle est un rare modèle. Et lorsque j’embrassai mon frère chéri, je sentis mon cœur se serrer. C’était peut-être un dernier adieu!...
A Berlin, je confiai ma pensée à mon confesseur.