DEUXIÈME PARTIE
durant les quatorze mois que j’ai passés dans cette douce école de mon âme, jamais, non, jamais je ne fus tenté un seul instant de rentrer dans le inonde. Son bonheur me paraissait si mesquin , si misérable! D’ailleurs, je me sentais à ma place ; je savais, je comprenais que j’étais où Dieu me voulait , et si parfois j’éprouvais un peu d’ennui ou de tristesse, il me suffisait d’un moment de réflexion pour retrouver le calme : Sursum, corda ! me disais-je, et de nouveau j’étais heureux.
Et comment ne l’eussé-je pas été au milieu de ces jeunes frères, dont toutes les actions m’édifiaient, dont chaque parole me stimulait au bien? Et leurs conseils, et leurs avertissements fraternels, si naïfs, si respectueux et si simples, ces avertissements de l’amour, de l’amour innocent, de cet amour que la vie religieuse seule connaît, de l’amour sanctifié par la pensée de Dieu! Oh! cet amour, il ne se permet jamais une critique même innocente, il se reproche le moindre jugement téméraire ou la plus petite moquerie, il regarde comme très-coupable le désir de briller aux dépens du prochain, il hait l’ambition et la rivalité. On est toujours émules et jamais rivaux. Cet amour, il est patient et doux; il aide dans tous les besoins moraux et physiques ; il repousse l’égoïsme ; il immole les petits intérêts particuliers aux besoins généraux; il ignore la froideur et le caprice; il cherche et active l’u-
nion ; tous les jours, il se dévoue et à tous les instants de la journée, car il ne craint pas le sacrifice; il ignore le tien et le mien; chacun vit pour tous et tous vivent pour chacun. Communauté d’intérêts, de but, de prières : le présent, l’avenir, tout est en commun hormis le passé, souvent si douloureux. C’est la vie des premiers chrétiens. Comme on se réjouit du succès de ses frères, comme on souffre de leurs fautes ! Avec quelle naïve tendresse on vous reçoit , avec quelle tristesse résignée on vous voit partir ! Ah ! c’est vraiment le bonheur. Et ici, non, je ne crains pas de l’affirmer: quelque unie que soit une famille, l’affection qui y règne ne peut en aucune façon être comparée à celle des novices entre eux ; et cela doit être ; l’amour de la famille est basé sur la nature ; celui des religieux est surnaturel. Oui, je faisais l’expérience d’une existence nouvelle et inconnue; des sentiments nouveaux naissaient dans mon âme ; c’était l’adolescence de mon cœur. « Je me crois en paradis, écrivais-je un jour au P. de Ravignan, mes Pères sont des saints, et les novices sont des anges. Je suis honteux de me trouver au milieu d’eux »
Jours fortunés du noviciat, printemps de mon âme, je vous ai connus trop tard !
J’ai dit qu’une retraite est le chef-d’œuvre de la vie spirituelle. Eh bien ! le noviciat est une longue retraite; les jours s’y ressemblent et s’écoulent avec